La Corriveau, de l’Histoire à la légende


La CorriveauFERLAND, Catherine et CORRIVEAU, Dave. La Corriveau, de l’Histoire à la Légende. Septentrion, Québec, 2014, 386 p.

Non seulement le travail de ces deux auteurs est honnête mais il est aussi remarquablement bien documenté. Dès les premières pages, on nous présente un style de narration qui s’acharnera à démystifier le mythe de la réalité, d’après les archives disponibles évidemment.

Marie-Josephte Corriveau fut baptisée à Saint-Vallier de Bellechasse le 14 mai 1733. Sa date de naissance ayant été perdue à jamais dans les dédales de l’Histoire, on estime son âge à environ trois mois lors de son baptême.

C’est à 16 ans, le 17 novembre 1749, qu’elle épouse Charles Bouchard, un cultivateur de 23 ans. Le seul détail direct ayant survécu à propos de son apparence physique vient d’un contemporain qui, très âgé, aurait décrit La Corriveau comme étant de « petite stature ». Toute autre tentative de description relève donc de l’imaginaire populaire.

Les auteurs ont appris que Marie-Josephte a donné naissance à au moins trois enfants (Marie-Françoise, Marie-Angélique et Charles). Puisqu’il est pratiquement impossible de décrire leur vie quotidienne hors des seules archives disponibles pour cette époque, les auteurs ont choisi de décrire le contexte global de la Nouvelle-France, ce qui implique évidemment la célèbre bataille des plaines d’Abraham de 1759, à laquelle Charles Bouchard aurait participé.

L’intrigue débute véritablement le 25 avril 1760, lors du décès de Charles Bouchard. Voilà que Marie-Josephte se retrouve veuve à 27 ans. La cause officielle de son décès relève, selon les archives, de « fièvres putrides ».

Le 20 juillet 1761, la veuve se remariait avec Louis-Étienne Dodier, un autre cultivateur qui, cette fois, était plus jeune qu’elle. Les archives laissent entendre que Marie-Josephte était à l’aise financièrement depuis la mort de son premier mari et d’autres indices laissent croire que son père était également en moyens.

Le conflit éclate entre Dodier et son beau-père. Si on laisse entendre que cela pourrait avoir un lien avec l’entretien des terres, force est d’admettre que nous ne connaîtrons jamais le fond de cette histoire. Les deux hommes en viennent jusqu’à se menacer publiquement, Joseph Corriveau se retrouvant même avec une hache à la main.

De plus, il semble que Dodier n’ait pas été très tendre envers sa femme puisqu’en décembre 1762 elle s’enfuit de la maison pour se réfugier chez un oncle. Le major James Abercrombie doit intervenir pour lui faire regagner son foyer.

Que se passe-t-il donc dans la maisonnée des Corriveau-Dodier?

Le 26 janvier 1763, Joseph Corriveau se rend auprès du major Abercrombie pour se plaindre à nouveau de l’attitude de son gendre. Insatisfait de la réponse du major, Joseph quitte en murmurant que toute cette histoire se terminera mal.

Le lendemain matin, 27 janvier, le corps de Dodier est retrouvé dans sa grange. Il baigne dans son sang et porte de multiples blessures à la tête.

Selon les auteurs, Joseph Corriveau aurait bénéficié de son influence sur plusieurs Valliérois pour s’entendre sur le fait que Dodier ait été victime d’un accident. Même le curé est de mèche. Tous s’entendent pour bâcler un semblant d’enquête de coroner. Le verdict : Dodier a été rué par un cheval.

Dans un premier temps, les autorités britanniques, qui sont en train de transformer les lois pour mettre en place leur propre système judiciaire, croient la version de ces premiers témoins et décident de ne pas enquêter plus en profondeur. Mais la rumeur publique s’intensifie, au point où les gens commencent à remettre en question la cause du décès du premier mari de Marie-Josephte. Pourtant, aucune preuve ne permet de remettre en question la cause du décès de Charles Bouchard.

Le sergent Alexander Fraser fait partie de ceux qui ont vu le corps de Dodier et il fait part de ses soupçons au major Abercrombie. Selon lui, les blessures à la tête ne correspondraient nullement à une ruade de cheval mais plutôt à celle d’une fourche. En effet, les quatre blessures à la tête étaient profondes et à égale distance (3 pouces).

À la fin de février 1763, Joseph Corriveau et sa fille furent arrêtés et conduits à Québec, où ils durent attendre la tenue de leur procès.

Le procès se déroulera du 29 mars au 9 avril 1763. On verra 24 témoins défiler à la barre. Les auteurs nous forcent à envisager le contexte apparemment chaotique de l’époque sur le plan de l’administration judiciaire. L’implantation du système judiciaire britannique se trouvait aux antipodes de celui des Français. Par exemple, les procès n’étaient pas publics en Nouvelle-France et les avocats n’étaient pas les bienvenus.

Dans ce procès pourtant martial, les deux accusés eurent droit à leur avocat, Me Jean-Antoine Saillant. En dépit de son érudition, celui-ci aurait éprouvé certaines difficultés, en particulier devant son incompréhension de ce nouveau système. Est-ce suffisant pour affirmer que les Corriveau ont été victimes d’injustice en raison de ce chaos administratif? Les auteurs n’osent pas embarquer sur cette question et avec raison, puisqu’on ne possède pas suffisamment d’arguments ni de détails pour y apporter une réponse valable.

Malheureusement, Me Saillant n’eut pas le droit de contre-interroger les témoins. Du côté de la Couronne, ce fut Hector Théophilus Cramahé, qui n’avait aucune formation d’avocat, qui se fera procureur.

Joseph Corriveau était clairement visé par les accusations, alors que sa fille était seulement inculpée de complicité. Mais le procès prit une autre avenue lorsque deux témoins vinrent prétendre que Marie-Josephte, un mois avant le meurtre, leur aurait demandé de « rosser » son mari en échange de faveurs que l’on soupçonne être sexuelles.

Le témoignage de Claude Dion, l’engagé des Corriveau, fut particulièrement accablant. Après avoir décrit une altercation entre Joseph Corriveau et la victime dès le 25 janvier, il convient ici de laisser la parole aux auteurs qui expliquent que « après son témoignage au sujet du père Corriveau, Claude Dion s’enhardit à commenter un autre incident, celui-ci impliquant Marie-Josephte. Le soir du 26 janvier, il était attablé avec Dodier et son épouse lorsqu’une dispute eut lieu entre les deux époux. Dodier aurait demandé que son souper soit prêt au moment où il entre dans la maison, argumentant qu’il avait travaillé fort pour l’avoir. Marie-Josephte lui aurait répondu : « Tu manges bien, mais tu ne travailles pas très fort. Peut-être ne mangeras-tu pas très longtemps ». Dodier aurait alors frappé son épouse à plusieurs reprises »[1].

Les propres filles de Marie-Josepthe furent également appelées à la barre des témoins. Françoise, 11 ans, raconta avoir vu sa mère discuté avec Joseph, son grand-père, la veille du meurtre. Marie-Josephte aurait discuté à voix basse avec lui avant de rentrer chez elle. Quant à Angélique, 9 ans, elle dira avoir eu connaissance que son grand-père avait quitté la maison avant l’aube.

Finalement, le verdict tombe. Joseph Corriveau est condamné à être pendu dès le 15 avril, tandis que sa fille devra subir 60 coups de fouet avant d’être « marqué au fer rouge de la lettre désignant les meurtriers, M, sur la main »[2].

Mais voilà. L’affaire prend une autre tournure lorsque Joseph confesse son innocence, mettant tout sur le dos de sa fille. Étonnement, Marie-Josephte aurait décidé de tout avouer. Elle s’avoue donc « seule coupable du meurtre de son mari, ayant agi de son propre chef et sans y avoir été incitée par qui que ce soit. Elle admet avoir mis fin aux jours de Louis Dodier pendant qu’il dormait, en lui assénant plusieurs coups à la tête au moyen d’une petite hache. Elle aurait ensuite trainé le corps jusqu’à l’écurie pour tenter de faire croire à une ruade accidentelle »[3].

Le problème avec ces aveux, c’est qu’ils ne collent pas aux éléments connus au dossier, c’est-à-dire que personne n’a jamais rapporté le moindre indice concernant le fait qu’un corps ait été traîné par une femme « de petite stature », ni trace de sang dans la chambre à coucher. De plus, cette version ne colle vraiment pas avec les plaies rapportés par plusieurs témoins et qui correspondraient plutôt à une fourche.

Pourquoi ces aveux? Disait-elle la vérité? Cherchait-elle à protéger son père pour sauver l’honneur de la famille? Quoi qu’il en soit, elle aurait fourni un mobile en expliquant que Dodier la maltraitait. Dans un procès moderne aurait-elle eut droit à des circonstances atténuantes pouvant la conduire seulement vers une peine avec sursis, ou encore un acquittement complet?

Malheureusement pour elle, les circonstances atténuantes n’étaient pas envisageables en 1763 et lors du second procès, qui fut beaucoup plus expéditif, Marie-Josepthe sera la seule condamnée. Ce tribunal martial qui se déroule à nouveau dans le couvent des Ursulines de Québec la condamne à mort. Ultime humiliation : son corps devra être suspendu dans une cage de fer. Si cette pratique est alors courante en Europe, elle n’aurait été utilisée qu’à deux reprises dans toute l’histoire judiciaire canadienne.

Le 18 avril 1763, Marie-Josepthe Corriveau est donc pendu à Québec, près de l’endroit où se trouvent maintenant le manège militaire et la place George V. Ensuite, son corps fut encagé dans une structure métallique fabriquée par le forgeron Richard Dee au coût de 5 livres et le tout fut transporté de l’autre côté du fleuve pour être suspendu à une potence installé approximativement à « l’intersection des chemins reliant les villages de Lauzon et de Bienville […] ». La cage y restera accrochée durant cinq semaines.

Qu’il ait été le véritable coupable ou non, le père de la Corriveau s’éteindra de cause naturelle à un âge vénérable, blanchi de tout.

Par la suite, les auteurs nous décrivent le processus de création de la légende autour du personnage. Les esprits cartésiens pourraient se désintéresser de cette seconde partie du livre, mais le fait de retracer l’évolution de cette légende permet de revisiter certains aspects culturels de notre passé, ainsi que de mieux le comprendre. La légende de La Corriveau, bien que faussée à de nombreux égards, se classe parmi les contes qui façonnent notre patrimoine collectif.

L’imaginaire ne se contente évidemment pas des limites imposées par les archives. On décrira donc La Corriveau comme une beauté fatale, ou alors une femme hideuse. D’un simple meurtre, on la fera tueuse de sept maris. Des auteurs comme Victor-Lévy Beaulieu, Félix Leclerc, Gilles Vigneault et Brian Perro n’échapperont pas à cette tentative de verser dans la fiction alors que la vérité n’aura été qu’un fait divers.

Si le but de cet ouvrage n’a aucun lien avec une quelconque étude criminologique, on sait cependant, en raison du flux d’informations dont on bénéficie aujourd’hui sur le milieu judiciaire, que Marie-Josepthe Corriveau n’était pas une sorcière mais une simple femme qui a été reconnue coupable du meurtre de son mari.

Étonnement, parmi tous ces ragots et autres déviances de l’imaginaire entendu au fil du temps, personne ne semble avoir remis en question la culpabilité de La Corriveau versus son père. En effet, selon les archives du procès, c’est d’abord lui qui était accusé du meurtre alors que sa fille n’était que complice. Que dire alors des aveux de Joseph, puis de sa fille? Devrait-on se fier uniquement sur des aveux aussi soudains pour condamner à mort?

Par chance, la peine de mort a été abolie depuis 1976, alors notre société n’a plus à se poser cette déchirante question.

Quoi qu’il en soit, certains auteurs en ont fait une innocente victime et l’idée a fait son chemin jusqu’à ce que, en 1990, le Jeune Barreau du Québec décide de refaire le procès. Si l’exercice peut être risqué, en ce sens qu’il est ardu de juger honnêtement d’un fait ayant eu lieu à une époque que nous n’avons pas connu et dont les subtilités peuvent facilement nous échapper, La Corriveau a donc eu droit à un nouveau procès plus de deux siècles après sa mort. Cette fois, l’accusée était représentée par Me Serge Ménard qui, au terme de cette reconstitution, remporta son pari. Cette fois, le peuple acquittait Marie-Josephte Corriveau, faute de preuve.

Le livre de Ferland et Corriveau se termine sur une trouvaille fascinante, celle de la cage ayant contenu la dépouille de la condamnée. Celle-ci avait dormi durant des décennies dans de sombres locaux de musées. À ce sujet, les auteurs soulignent que « ce type d’artefact est très rare dans les musées : en effet, le métal des gibets était fréquemment fondu pour être récupéré, de sorte que très peu de spécimens ont survécu et que ceux qui sont en exposition sont généralement des reconstitutions »[4].

Le 1er octobre 2013, la cage qui « aurait » contenu le corps de La Corriveau, fut ramené à Québec. En fait, un prêt de deux ans a été accordé par le Peabody Essex Museum pour permettre aux autorités québécoises d’en vérifier l’authenticité. Au moment de publier leur livre, les auteurs ignoraient encore les résultats de ces tests.

Pour ceux et celles qui seraient tentés de crier à l’injustice, les auteurs nous laissent en conclusion en stipulant que « le gouvernement militaire n’avait même pas le droit de traduire des civils devant une cour martiale! […] Ensuite, les nombreux vices de procédure qui ont entaché son procès laissent croire qu’elle aurait sans doute été acquittée en d’autres circonstances. L’exercice réalisé par le Jeune Barreau du Québec en 1990 a montré que les preuves indirectes et circonstancielles présentées dans cette cause ne suffisaient pas à incriminer Marie-Josepthe Corriveau du meurtre de Louis Dodier ».

Et à ceci, j’ajouterais que je me méfie automatiquement de toute condamnation qui repose uniquement sur des aveux.

Mais il y a bien un aveu qu’on se doit de faire : Catherine Ferland et Dave Corriveau présentent un travail remarquablement honnête qui mérite largement sa place dans nos bibliothèques personnelles. Si les auteurs doutent eux-mêmes de l’importance historique de la vraie Corriveau, je n’en doute pas un seul instant. Dans ce que je désigne comme notre patrimoine judiciaire, ce fait divers a gagné sa place au même titre que les traces laissées par Cordélia Viau ou Annie Skeene Sclater, ainsi que d’autres femmes impliquées dans des situations similaires. Et pourquoi ne pas laisser tomber le sexisme historique et parler tout simplement de ces hommes et femmes qui, par leur sombre passage devant les tribunaux, ont marqués notre passé à leur façon!

 

 

 

[1] P. 115.

[2] P. 117.

[3] P. 122.

[4] P. 335.

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