Antoine Toutant, première victime de la circulation au Québec

Antoine Toutant était âgé de 59 ans en 1906.  Ses ancêtres étaient originaires du village de Champlain.
Antoine Toutant était âgé de 59 ans en 1906. Ses ancêtres étaient originaires du village de Champlain.

C’est de manière bien dramatique que s’est gravé le nom d’Antoine Toutant dans l’histoire du Québec. En 1906, il devenait la toute première victime de la circulation. Ce drame témoignait de la triste réalité d’une cohabitation difficile entre les moyens de transport traditionnels et ce nouvel engin qu’on appelait automobile.

Ce fait historique n’est pas nouveau. Jacques Lacoursière en a fait allusion à la télévision il y a quelques années et certains articles web rapportent ce fait divers. Dans l’un d’eux, on peut d’ailleurs lire à propos du chauffard : « mais nous ne savons malheureusement pas quelle a été la condamnation »[1].

Jusqu’ici, on s’est contenté de rapporter les détails de l’accident.

Récemment, toutefois, Historiquement Logique a découvert la suite de cette affaire. En fait, pour la première fois, je présenterai un récit complet de cette cause.

L’accident

Le 10 août 1906, entre 20h00 et 20h30, Antoine Toutant se trouvait à Montréal sur la rue Ste-Catherine en compagnie de sa femme Emma Martial et de leur fils prénommé Oswald âgé de 14 ans. Antoine était âgé de 59 ans et travaillait comme « solliciteur de portraits au crayon »[2]. Selon certains, Antoine aurait traversé la rue derrière un tramway sans se douter qu’une voiture arrivait apparemment trop vite. Le père et son fils furent emportés tous les deux par le véhicule. Emma racontera plus tard au procès du conducteur que son mari avait été traîné sur une distance couvrant les façades de trois boutiques.

Des témoins déplacèrent le corps d’Antoine jusqu’à la pharmacie Gauvin avant qu’une ambulance ne l’emmène à l’hôpital Notre-Dame. Selon le journal montréalais La Patrie, il aurait rendu l’âme une vingtaine de minutes après l’accident.

Pour sa part, le quotidien Le Canada tentera une explication en écrivant que « l’automobile suivait un tramway dirigé du côté Est, qui s’arrêta à l’angle de la rue Maisonneuve. L’auto contourna alors le tramway à gauche pour reprendre ensuite le côté droit de la rue. C’est alors qu’il heurta la victime qui traversait du sud au nord, la rue en avant du tramway, tenant son petit garçon par la main. L’enfant ne fut que légèrement blessé, les Drs Carsin et Laviolette ne purent que constater la mort »[3].

La Patrie écrivit plutôt qu’Oswald « fut grièvement blessé à la jambe par une des roues de l’automobile qui lui laboura les chairs de la hauteur du genou et la cheville du pied »[4]. Le même journal livrera une version des faits différente de celle de son concurrent : « l’automobile marchait dans la direction de l’est, côté sud de la rue Ste-Catherine. La victime, sa femme et son garçon, traversaient la rue du côté nord de la rue Ste-Catherine, au coin de la rue Maisonneuve, lorsqu’un tramway s’arrêta soudain en face d’eux. L’automobile qui suivait en arrière du tramway changea légèrement sa course pour l’éviter et frappa Toutant, le projetant cinq ou six pieds en l’air, suivant des témoins oculaires, et finalement tomba en avant de la machine dont l’une des roues lui passa sur le corps »[5].

L’émoi créé par l’accident attira de nombreux curieux et souleva même une certaine colère, au point où Le Canada parla d’une rumeur de lynchage. Plus tard, une foule se rassembla également autour du poste de police no. 3, où on avait emmenés deux des occupants de la voiture fautive.

Les journaux permirent aussi d’apprendre que « l’automobile, dont le fanal de gauche est enfoncé, fut réclamée au poste vers minuit ».

Sur les lieux même du drame, le constable Lajoie du poste no. 3 procéda à l’arrestation de Herbert Dalgish, apparemment désigné comme le conducteur de l’auto. Quant à son compagnon, Herwal Thomas Atkinson, que certains croyaient être le véritable conducteur, il fut arrêté peu après à la morgue par le constable Charles Côté. Atkinson avait apparemment suivi l’ambulance qui avait transporté les deux blessés. Avait-il eu des remords? S’inquiétait-il pour le sort d’Antoine et de son fils?

Malheureusement, les faits préservés aux archives ne nous permettent pas de répondre à ces questions.

Au poste No 3, Dalgish et Atkinson, deux machinistes qui habitaient au 394 rue Lagauchetière-Ouest, déclarèrent que le véhicule ne leur appartenait pas.

Au cours de leur enquête, les policiers apprirent qu’un troisième occupant de l’auto aurait pris la fuite sur les lieux même de l’accident. Le reste de cette affaire ne donnera aucune suite à cette information. Peut-être même s’agissait-il d’une simple rumeur.

Selon l’examen du corps d’Antoine, on notera des blessures au nez, des lacérations irrégulières à la tête au-dessus de l’os occipital, une fracture du crâne, un saignement de la bouche et de l’oreille gauche. De la partie gauche de sa cage thoracique, on dénombra également quelques côtes fracturées.

L’enquête du coroner Biron

Oswald Toutant, 14 ans, a également été blessé lors de l'accident.
Oswald Toutant, 14 ans, a également été blessé lors de l’accident.

L’enquête du coroner J. B. S. Biron eut lieu le lundi 13 août 1906. La présence d’une foule porte à croire que l’affaire soulevait un grand intérêt. Après l’assermentation des jurés du coroner, on procéda à l’interrogatoire du premier témoin. La famille du défunt était représentée par Me J. A. A. Brodeur. Quant à Atkinson et Dalgish, ils étaient défendus par les criminalistes Me L. T. Maréchal et Me R. Taschereau.

Selon le document original de l’enquête du coroner, qui m’a été fourni par les archives de Montréal[6], on note que le premier témoin à comparaître était un certain Duncan McTaggart, alors que La Patrie prétendait plutôt que « Mme Emma Martial, veuve de la victime, est la première entendue ». Peut-être s’agissait-il d’un oubli journalistique, puisque McTaggart était en fait un médecin qui témoignera plus tard dans certaines causes criminelles célèbres, dont certaines au côté du réputé Dr Wilfrid Derome, fondateur de l’Institut médico-légal de Montréal.

Selon le dossier original du coroner Biron, le Dr McTaggart aurait seulement déposé un document écrit, ce qu’on devine être son rapport d’autopsie, ou à tout le moins de son examen externe du corps de la victime.

Selon La Patrie, Emma Martial Toutant raconta devant le coroner que « au coin de la rue Maisonneuve et de la rue Ste-Catherine, au coin sud-ouest, dit-elle, il y avait un char arrêté, allant vers l’est. Nous voulions traverser du coin sud-est au coin nord-est de la rue Ste-Catherine. Je dis à mon mari : Nous avons le temps de passer, les passagers débarquent du char. En traversant, en arrière [de] moi, j’ai senti comme un coup de vent et me retournant j’ai vu mon mari renversé par une automobile. Mon mari me suivant avec mon garçon. Ce dernier a été blessé à la jambe ».

La veuve dira aussi que les sens de son mari étaient excellents, en plus de confirmer que l’éclairage de l’intersection était adéquat.

Toujours selon le document original, Emma aurait plutôt expliqué que « J’ai dit à mon mari, nous avons le temps de traverser, ce que nous avons fait. Comme je mettais le pied sur le trottoir j’ai senti quelque chose passer en arrière de moi, et j’ai vu mon mari lancé à terre et mon fils tomber aussi. Il était huit heure et demi du soir [20h30] le dix août 1906 ».

Le journaliste du journal Le Canada ajouta quant à lui qu’Emma aurait dit : « je me retournai et aperçus mon mari sous une automobile, et mon petit garçon roulant sur la chaussée ». Son fils, dont l’âge fut également contradictoire, n’avait toujours pas récupéré de ses blessures.

Le témoin suivant fut Alfred St-Charles, 15 ans, habitant au 388 de Maisonneuve. « J’étais de l’autre côté, j’ai vu la femme traverser, l’homme ensuite, l’automobile venait de la rue Plessis. Les quatre fanaux allumés, allait à une allure plus vite que celle d’un cheval. Rien pour empêcher le conducteur de l’automobile de voir ».

L’adolescent déclara que les occupants de la voiture n’avaient jamais actionné le sifflet (klaxon). Selon lui, le conducteur était Herbert Dalgish, qu’il pointa du doigt. La Patrie immortalisa un bref échange entre le coroner et le jeune témoin :

  • Qu’attendez-vous [qu’entendez-vous] par grande vitesse?, lui demanda le coroner Biron.
  • De toute la vitesse du pouvoir de la machine, fit le jeune Alfred en utilisant ses propres mots.

Joseph Boivin, du 261 rue de Maisonneuve, décrit comme un « charretier de grosse voiture » dira s’être retrouvé au coin nord-est de la rue Ste-Catherine et Maisonneuve[7] vers 20h00 au moment de voir « l’automobile entre la rue Plessis et Maisonneuve descendre et à ce moment le défunt traversait de biais, l’automobile a traversé en avant du char et a frappé le défunt. L’automobile m’a paru aller plus vite que 3 minutes au mille ».

En rapportant les réponses de Boivin, La Patrie précisa que Toutant se trouvait « à dix pieds du trottoir » au moment de l’impact.

Le témoin suivant fut Jean-Baptiste Octave Lescarbeault, du 857 Ste-Catherine Est, décrit comme un marchand de meubles et de poêles. Selon le document original de l’enquête il déclara avoir « vu venir l’automobile de loin allant de temps en temps à droite et à gauche ». Sur la vitesse du véhicule, Lescarbeault fut plus précis que les précédents témoins, l’estimant entre « 30 et 35 milles à l’heure » (48 à 56 km/h).

Le coroner entendit ensuite le constable Georges Lajoie, qui déclara de manière précise que la voiture filait à « vingt mille à l’heure » (32 km/h), sans toutefois qu’on nous fournisse la source de ses renseignements en cette matière. Il dira seulement que « je n’ai pas eu le temps de prendre le no, ni sa grande vitesse ». La Patrie ajoutera que Lajoie aurait dit devant le coroner avoir « vu passer la machine en tourbillon au coin de la rue Visitation, il n’a pas eu le temps d’en voir le numéro. Au moment même de l’accident il ne peut dire quelle était la vitesse ».

Roger Ernest Lambert, un marchand du 1415 Ste-Catherine, estimera quant à lui la vitesse à « 35 milles à l’heure ». Selon lui, le cadavre de Toutant aurait été traîné sur environ 80 pieds. La Patrie notera que Lambert aurait entendu un citoyen dire que « ils vont tuer quelqu’un », juste avant que ne survienne l’accident.

Herbert Dalgish[8] et Thomas Atkinson furent ensuite mis en garde. En dépit de leur droit de rester muets, au risque que leurs propos servent ensuite contre eux lors d’un éventuel procès, les deux hommes acceptèrent de répondre aux questions du coroner.

Dalgish, qui se disait chauffeur pour un certain Pendergast de la James Street, prétendit avoir aperçu le tramway immobilisé du côté droit de la chaussée. Entre celui-ci et le pavé, il se souvenait de la présence d’une foule considérable. Ce fut donc avec l’intention d’éviter celle-ci qu’il aurait choisi de passer du côté gauche. Dalgish affirma que les victimes étaient soudainement apparues depuis l’arrière du tramway, et qu’Antoine aurait projeté son fils à la toute dernière minute pour lui éviter le pire. Le jeune garçon aurait atterrit sur le capot de la voiture avant de retomber au sol au moment du freinage.

Selon Le Canada, Dalgish expliqua avoir klaxonné en disant que « je soufflai aussi la corne d’alarme de mon automobile. Je vis alors le défunt que son fils essayait de retenir, mais croyant qu’il avait le temps de traverser, le défunt se dégagea et s’élança pour traverser, mais tomba au-devant de ma machine. J’arrêtai aussi vite que je pus et sautai en bas de ma voiture pour porter secours au malheureux. Mon ami descendit aussi et m’aida à relever le blessé pour ensuite le faire transporter dans une pharmacie. J’accompagnai moi-même dans la voiture d’ambulance le cadavre du défunt à la morgue, où je fus arrêté une demi-heure plus tard ».

Étant donné que les témoignages de Dalgish et d’Atkinson se corroboraient, La Patrie ne rapporta que celui de ce dernier. Surprise, cependant, puisqu’Atkinson se prétendait aussi le conducteur du véhicule. Il ajouta à l’histoire le fait d’avoir quitté le garage d’un certain monsieur Kearney situé sur la rue Craig à 20h00. Après l’accident, il dira avoir éteint la lampe endommagée de l’auto pour éviter que se déclare un incendie et avoir téléphoné à une ambulance au moment où Toutant était transporté à la pharmacie Gauvin.

Mais qui se trouvait vraiment au volant du véhicule?

Le jour même de l’enquête du coroner Biron, on pouvait lire dans Le Canada que « le premier accident d’automobile mortel, à Montréal, s’est produit samedi soir [sic], dans la partie est de la ville, en plein faubourg Québec. La victime, M. Antoine Toutant, âgé de 59 ans, solliciteur en portraits au crayon, domicilié rue Poupart No 279 a été tuée sur le coup, succombant à une fracture du crâne et à des lésions internes. Oswald, fils du défunt, a été blessé dans le même accident ».

Autre contradiction, l’article mentionnait que la voiture n’appartenait pas à un monsieur Pendergast mais plutôt à un certain H. A. Dorsay, gérant du parc Dominion. Bref!

Quoi qu’il en soit, le coroner Biron détermina que Thomas Atkinson était criminellement responsable de la mort d’Antoine Toutant. Le jour même, Atkinson passa « devant le magistrat Piché pour répondre à l’accusation d’homicide par imprudence »[9]. L’enquête préliminaire fut immédiatement fixée au 21 août. Après ce passage au palais de justice, Atkinson fut reconduit en prison, tandis que Dalgish retrouvait sa liberté.

L’enquête préliminaire

Le 21 août, trois accusés furent remis en liberté devant le juge Piché parce que les policiers qui avaient procédés à leurs arrestations ne se présentèrent pas en Cour. Heureusement, Atkinson n’était pas de ceux-là.

Encore une fois, c’est grâce aux efforts de BANQ Montréal que j’ai pu suivre cette affaire et découvrir qu’elle n’était pas terminée. Si la fin tragique d’Antoine Toutant a été popularisée comme un fait historique, ce qui suit apparaîtra publiquement pour la première fois depuis 1906.

Le procès

D’abord, on apprend que la cause d’Atkinson fut reportée au 31 août devant le juge François-Xavier Choquet. On constate ensuite qu’Atkinson était un jeune homme célibataire de 20 ans qui n’avait jusque-là aucun antécédent judiciaire. On le décrivit d’ailleurs comme un journalier anglophone né en Angleterre et de confession anglicane.

Par chance, les transcriptions sténographiques du procès du 31 août 1906 ont survécu au temps, ce qui nous permet donc de pousser notre curiosité un peu plus loin.

Le premier témoin entendu fut la veuve, Emma Martial, dont le témoignage se déroula en anglais, ce qui laisse entendre qu’elle ne parlait donc pas la langue d’origine de son défunt mari.

  • Dites-nous ce qui s’est produit?, l’interrogea le procureur de la Couronne.
  • Il n’y avait pas de tramway, rien, excepté un au coin de la rue. J’ai dit à mon mari : « nous avons le temps de traverser la rue avant que les voitures n’arrivent »[10].
  • Avez-vous traversé la rue?
  • J’ai traversé la rue. J’ai sauté juste au côté de lui. Nous allions de l’autre côté de la rue. Juste comme nous approchions le trottoir, juste comme je mettais mon pied sur le trottoir, l’automobile a passé. Je ne l’ai même pas vu, je l’ai juste entendue, passant derrière moi. Quand je me suis retournée, je ne voyais plus mon mari. Je ne voyais plus mon petit garçon non plus. Il y a un homme qui a crié « votre petit garçon est sous l’automobile ». J’ai dit « Oh mon petit garçon ». Il est revenu vers moi sur une seule jambe, et m’a dit « je n’ai pas été tué ». J’ai dit « où est ton père ». Immédiatement après, j’ai vu qu’il avait été frappé, qu’il avait été traîné. Il se trouvait sous l’automobile.
  • Y avait-il de la lumière à l’intersection?
  • Il y avait de la lumière à l’intersection.
  • Quelle était la vitesse de cette automobile?
  • Bien, je ne suis pas certaine, je peux pas vous dire. Elle filait comme l’éclair. Je ne l’ai pas vu. Je l’ai seulement entendue.
  • Avez-vous entendu le klaxon?
  • Non, je n’ai rien entendu.[11]

Contre-interrogée par Me Maréchal, Emma Martial Toutant répétera ne jamais avoir entendu de klaxon. Me Brodeur, qui défendait les intérêts de la famille Toutant, eut une seule question.

  • Savez-vous sur quelle distance votre mari a été traîné par l’automobile?
  • Environ trois boutiques plus loin.

Me Maréchal revint brièvement à la charge pour tenter de remettre ce détail en doute, mais la veuve demeura catégorique en plus d’ajouter qu’Antoine était très prudent à propos de tout et qu’il avait pris le temps de bien regarder avant de traverser.

Dans le dossier d’archives, rien ne permet d’établir clairement l’ordre des témoins, mais il semble qu’Atkinson fut le suivant.

  • Dites-nous ce qui s’est passé?, lui demanda son avocat, Me Maréchal.
  • Les gens débarquaient et embarquaient du tramway, expliqua Atkinson. J’ai dû contourner pour aller à gauche et quand j’ai eu passé la moitié du tramway, j’ai vu le défunt et sa femme, une dame et un enfant à ma droite. La femme du défunt et l’autre dame ont traversé de l’autre côté.
  • C’était du côté nord?
  • Oui. Le défunt et son fils étaient juste derrière elles. Ils ont semblé hésiter, alors je suis allé à droite entre les deux groupes. Il a hésité tout le temps et alors a sauté en avant de la voiture et je n’ai pu m’arrêter à temps.
  • Certains des témoins ont dit qu’il [Toutant] avait fait un saut?
  • Oui, il l’a fait.
  • Et qu’est-ce qui est arrivé?
  • Il a atterrit dans le radiateur, et la lampe du côté gauche.
  • Maintenant, quelle distance vous a-t-il fallu pour immobiliser l’automobile?
  • En moins de 12 pieds. Si vous prenez l’estimation la plus basse faite par les témoins à propos de la vitesse. L’un des témoins contre moi, l’estimé le plus bas est à 20 milles à l’heure, ce qui veut dire 1800 pieds par minute ou 30 pieds par seconde. Ils ont estimé que je m’étais arrêté en dedans de 60 pieds.
Ce schéma retrouvé dans les archives a servi lors du procès de Thomas Atkinson pour mieux comprendre ce qui s'était produit.
Ce schéma retrouvé dans les archives a servi lors du procès de Thomas Atkinson pour mieux comprendre ce qui s’était produit.

Atkinson refusa d’admettre que le corps de Toutant avait été traîné, expliquant plutôt l’avoir trouvé derrière le véhicule après l’accident.

  • Maintenant, monsieur Atkinson, voulez-vous dire à la Cour à quelle vitesse vous alliez?
  • Je n’allais à pas plus de 6 milles à l’heure [9,6 km/h].

Puisqu’il avait immobilisé sa voiture sur les rails du tramway, il dira aussi l’avoir déplacé peu de temps après pour éviter de bloquer le service. L’accusé fut ensuite contre-interrogé par le procureur de la Couronne[12].

  • Était-il possible pour vous d’arrêter votre automobile entre le temps où il a fait ce saut et celui où vous l’avez frappé?
  • Non, monsieur.
  • C’est ridicule de penser ça?
  • Oui.
  • La distance était trop courte?
  • Oui.
  • Combien de pieds environs?
  • Ça pouvait être 2 pieds, pas plus.
  • Vous voulez dire qu’il se trouvait à 2 pieds de votre automobile quand il a sauté?

Seule cette question semblait marquer un point solide en faveur de l’accusation, laissant croire qu’Atkinson n’avait jamais eu le temps de freiner à temps. Puis le juge Choquet lui soumit à son tour quelques questions, toujours en anglais.

  • Avez-vous utilisé toutes les précautions humaines pour arrêter votre auto?
  • Oui, au meilleur de ma connaissance, je l’ai fait.
  • N’y avait-il pas quelque chose qu’on pouvait faire selon les circonstances?
  • Non.
  • Ce soir-là, avez-vous roulé en aucun temps à des vitesses de 45, 40, 35 ou même 50 milles à l’heure?
  • Pas plus de 15 milles à l’heure.
  • Est-il possible de rouler à des vitesses de 45, 40 ou 35 milles à l’heure dans la ville de Montréal?
  • Pas un samedi soir[13].
  • Est-ce que ce serait possible s’il n’y avait personne devant vous?
  • Oui.

Enfin ce fut le contre-interrogatoire du procureur de la Couronne.

  • Quand avez-vous appliqué les freins pour éviter le tramway?
  • Avant que j’atteigne le tramway.
  • Combien de distance avant?
  • Ça pouvait être 15, entre 15 et 25 pieds.
  • Et vous avez relâché les freins ensuite?
  • Quand j’ai vu que je pouvais passer.

Le juge entendit ensuite le Dr McTaggart. Bien que La Patrie informait ses lecteurs que « le docteur McTaggart a lu le rapport de l’autopsie qu’il a faite sur le cadavre de M. Toutant »[14], on lit dans le dossier de la Cour des Sessions de la paix l’échange suivant :

  • Avez-vous fait l’autopsie d’un certain Antoine Toutant, maintenant décédé?, questionna le procureur de la Couronne.
  • Dans ce cas-ci, répondit le Dr McTaggart, il n’y a pas eu d’autopsie. Il y a simplement eu un examen externe qui a révélé les blessures aux côtes du côté gauche et la fracture du crâne. La mort a été causée par la fracture du crâne. La nature des blessures ont causé une mort immédiate[15].

On appela ensuite comme témoin Alfred St-Charles, 15 ans.

  • Qu’est-ce que vous avez vu?, lui demanda le procureur de la Couronne.
  • J’ai vu monsieur et madame Toutant, son petit garçon et un autre homme. Ils ont traversé la rue de même (le témoin fit alors des gestes pour préciser), du côté Nord au Sud. L’automobile venait sur la track nord. Quand l’automobile a arrivé, ils ont pris l’Est. Il y avait un char au coin de la rue. L’automobile allait du côté Est.
  • Alors, l’automobile venait du côté droit et il est revenu du côté gauche?
  • Oui.
  • Où l’automobile a-t-il [sic] frappé l’homme?
  • Dans le côté avec le fanal du côté gauche, il a frappé dans le côté de Toutant.
  • À quel endroit de la rue?
  • Entre la rue Maisonneuve et la rue Champlain, plus près de la rue Maisonneuve, contre la track.

L’un des points cruciaux du procès était de déterminer la vitesse du véhicule que conduisait Atkinson, mais le jeune Alfred n’avait pas l’expérience de la conduite et il devait utiliser ses propres mots pour détailler ce point. Il est également intéressant de constater que le procureur s’est soudainement mis à tutoyer le témoin.

  • Est-ce qu’il allait vite cet [sic] automobile-là?
  • Beaucoup vite.
  • As-tu entendu siffler l’automobile?
  • Non, monsieur.
  • Est-tu certain s’ils ont siffler [sic], ou non?
  • Je ne suis pas sûr mais je ne l’ai pas entendu.

Contre-interrogé par Me Maréchal, Alfred parla d’un magasin de « marchandise sèches » appelé Vineberg en plus de préciser qu’il se trouvait à une quarantaine de pieds de l’accident. Me Maréchal chercha à défaire le témoignage de la veuve mais Alfred corrobora le fait qu’Emma se trouvait juste en avant de son mari au moment de l’impact. Il confirma lui aussi que cette intersection était bien éclairée, ce qui pouvait laisser entendre que le conducteur n’avait aucune excuse, mis à part sa vitesse.

  • Madame était en avant de son mari, elle a eu juste le temps de passer lorsque monsieur Toutant s’est fait frapper, précisa le jeune St-Charles.

Selon lui, Antoine s’était jeté devant l’automobile alors que son jeune fils était demeuré immobile, probablement paralysé par la peur. Il semble que l’avocat de la défense eut l’idée de piéger le jeune témoin en lui demandant soudainement, sans raison, si la rue était en réparation. Alfred évita le piège en disant que non.

  • Vous dites que l’automobile allait vite?, lui demanda Me Maréchal.
  • Beaucoup.
  • Qu’entendez-vous par beaucoup? Quatre ou cinq milles à l’heure à peu près?
  • Je ne connais pas ça.
  • Vous avez juré devant le coroner qu’il allait à toute vitesse?
  • Oui.
  • À pleine vitesse, aussi vite qu’il pouvait aller?
  • Oui.
  • Jurez-vous qu’il allait 72 milles à l’heure?
  • Je ne pourrais pas dire, mais je sais qu’il allait bien vite.
  • Vous ne connaissez pas ça, vous ne savez pas s’il allait 4 ou 5 milles ou 10 milles à l’heure?
  • Je ne pourrais pas jurer, c’est difficile à voir quand ça va vite.

Le témoin Joseph Boivin se tenait devant le magasin de Vineberg lors de l’incident. Contrairement aux autres, il dira avoir entendu un sifflet.

  • Quelle vitesse allait-il?, l’interrogea le procureur de la Couronne.
  • J’ai déjà embarqué par derrière les chevaux qui allaient un mille en trois minutes. L’automobile m’a paru aller plus vite que cela, plus vite que ces chevaux-là.

Interrogé par Me Brodeur, Boivin se montra incapable de déterminer la distance sur laquelle avait été traînée la victime.

  • Lorsqu’ils ont vu le défunt, fit Me Maréchal, ils ont appliqué les freins aussitôt, ils n’avaient pas l’intention de le tuer?
  • Il n’est pas probable.
  • À quelle vitesse allait l’automobile, du moment où on a appliqué les freins jusqu’au moment où il a frappé l’homme? Vous ne pouvez pas jurer à quelle vitesse il allait?
  • Il a tenu sa vitesse jusqu’au temps que l’homme a été frappé, ensuite qu’il a été frappé il a tombé sur le devant de l’automobile, il a glissé à côté. Là, j’ai vi [vu] modérer l’automobile.
  • Vous ne jurez pas qu’avant de frapper le défunt l’accusé n’a pas appliqué son frein pour modérer sa machine?
  • Je ne pourrais pas dire. Je ne connais pas cela comment ça arrête. Je ne connais aucune invention de cela.

Le témoin suivant fut Adolphe Roy, décrit comme un distributeur de pains demeurant au « 569 Lasalle », mais récemment déménagé sur la rue Cardinal. Lui aussi avait vu l’impact. Comme de raison, on revint encore une fois sur l’élément clé de la vitesse.

  • À quelle vitesse l’automobile allait-il?
  • Je suis bien en peine de le dire. Je peux dire qu’il allait bien vite.
  • Plus vite qu’un cheval au trot?
  • Oui.
  • Pouvez-vous donner une idée comment il allait au mille?
  • D’après moi, ça allait bien vite, mais pour donner une idée, pour dire au juste, c’est une chose que je ne peux pas.
  • Est-ce que l’homme a été traîné par l’automobile?
  • Non.

Contre-interrogé par Me Maréchal, il ajoutera avoir vu lui aussi la victime retomber sur le capot de la voiture. Malheureusement, il n’existe aucune photo de la scène ni de la voiture. Évidemment, on ignore si la prise de photo faisait partie des mœurs policières à l’époque. D’un autre côté, les interrogatoires en Cour ne s’intéressèrent en aucun moment à la marque ni aux caractéristiques mécaniques de la voiture.

Le policier George Lajoie du poste No. 3 de la rue Ontario confirmera la vitesse élevée du véhicule, mais cela à quelques intersections avant l’incident.

  • L’automobile avec sa vitesse faisait faire du vent et soulever la poussière, dit-il. J’ai cherché à prendre le numéro mais je n’ai pas pu le voir.

En arrivant sur les lieux, il reconnut l’automobile et trouva Toutant dans la Pharmacie Boivin. Lajoie estimera la vitesse à 20 milles à l’heure. Évidemment, Me Maréchal se devait de le questionner là-dessus au moment de son contre-interrogatoire.

  • Comment avez-vous calculé ça, la vitesse?
  • Par le coup d’œil.
  • Pouvez-vous jurer qu’au moment où l’automobile a frappé cet homme-là, il allait à 20 milles à l’heure?
  • Non, c’est avant. C’est depuis la rue Visitation à la rue Plessis. Cette distance-là, il allait 20 milles à l’heure.
  • Vous ne pouvez pas dire quelle vitesse il allait lorsqu’il a frappé?
  • Non.

Et Me Brodeur eut alors une question importante pour faire suite à la dernière de son confrère de la défense.

  • Est-ce qu’il s’est écoulé beaucoup de temps entre le moment où vous avez vu l’automobile et le moment où l’accident a eu lieu?
  • Deux ou trois minutes.

Finalement, le constable Charles Côté vint raconter avoir procédé à l’arrestation d’Atkinson à la morgue vers 23h00.

Épilogue

Thomas Atkinsons fut reconnu coupable d’homicide involontaire (manslaughter) le 6 septembre 1906 et condamné à six mois de travaux forcés.

Le même jour, on pouvait lire dans La Patrie que « le chauffeur d’automobile Hubert Dalgish a été sommé de comparaître demain, devant le juge Choquet pour répondre à l’accusation d’avoir fait du 20 milles à l’heure sur la rue Ste-Catherine ». On ne précisa cependant pas si l’infraction avait un lien avec l’accident qui avait coûté la vie à Toutant ou s’il s’agissait d’une récidive. Dalgish plaida non coupable et son procès débuta le 12 septembre 1906.

Ce jour-là, les lecteurs de La Patrie apprirent que « le président du tribunal a déclaré que le chauffeur [Atkinson] avait rendu son témoignage avec la plus grande sincérité. Autrement, il l’aurait condamné à 5 ans de bagne. Il faut que le public soit protégé »[16].

Comme on s’en doute, la mort de Toutant ne fut que le début d’une longue liste de victimes de la route. Malgré le souhait de certaines personnes du début du siècle, le cheval devait rapidement céder sa place aux Ford et Chevrolet de ce monde.

Quelques jours seulement après le décès tragique d’Antoine Toutant, la route faisait une deuxième victime, cette fois à Lachine. La victime fut un enfant de 7 ans nommé Fleming.

Il semble que la mort de Toutant ait soulevée une certaine sensibilisation aux dangers que représentait la circulation automobile car « James Howley, 379 rue Green, qui avait fait du 15 milles à l’heure avec son automobile, a été condamné à 40$ d’amende par le juge Chpquet [sic] ce matin. Si Howley se rend coupable d’une seconde offense, il devra débourser $100 ou passer 3 mois en prison »[17].

Dans un article beaucoup plus récent apparaissant sur le web[18] et ne fournissant qu’un court extrait de l’affaire Antoine Toutant, on peut lire que « Hernold Thomas Atkinson était le conducteur de la voiture qui roulait à une vitesse de 25 km/h, soit 10 km/h au-dessus de la limite permise à ce moment ».

Non seulement il ne fut jamais question d’une limite de vitesse dans le dossier criminel conservé aux archives, mais on a vu que les témoignages ont été contradictoires à propos de la vitesse. Alors, comment peut-on se permettre d’être aussi catégorique en mentionnant une vitesse de 25 km/h comme étant un fait établi?

Il faudrait donc demeurer prudent dans nos interprétations des faits historiques.

 

(mes remerciements les plus sincères au personnel de BANQ Montréal pour leur collaboration, sans qui cet article n’aurait jamais été possible)

[1] Pour lire cet article : http://grandquebec.com/montreal-histoire/accident-auto-montreal/

[2] La Patrie, 13 août 1906.

[3] Le Canada, 13 août 1906.

[4] La Patrie, 13 août 1906.

[5] La Patrie, 13 août 1906.

[6] Bibliothèque et Archives Nationales du Québec à Montréal (BANQ Montréal).

[7] Sans que je puisse expliquer pourquoi, les descriptions de l’époque, à la fois dans les journaux et dans les documents d’archives, parlent de l’intersection des rues Maisonneuve et Ste-Catherine. Or, de nos jours, ces deux rues sont parallèles. Est-ce qu’en 1906 le schéma des rues dans ce secteur était différent?

[8] Le Canada donnera son prénom comme « Henri ».

[9] Le Canada, 14 août 1906.

[10] La phrase originale rapportée dans les transcriptions est la suivante : « we have time to go across the stree before the cars come ». Il peut sembler étonnant que l’avocat de la défense n’ait pas fait objection puisque le ouï-dire, sauf dans les cas de conversation impliquant directement l’accusé, est irrecevable en preuve.

[11] La traduction de cet échange est la mienne.

[12] Malheureusement, le procureur de la Couronne dans cette affaire n’est pas identifié dans les archives.

[13] La date elle-même de l’accident pose problème. D’après les documents de l’enquête du coroner, l’accident s’est produit au soir du vendredi 10 août, mais ici l’accusé parle du samedi soir, soit le 11 août. Les versions contradictoires des journaux ne permettent pas de trancher de manière catégorique.

[14] La Patrie, 31 août 1906.

[15] Le Dr McTaggart a aussi témoigné en anglais. La traduction est la mienne.

[16] La Patrie, 13 septembre 1906.

[17] La Patrie, 13 septembre 1906.

[18] Pour lire l’article concerné : http://proposmontreal.com/index.php/page/15/

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3 thoughts on “Antoine Toutant, première victime de la circulation au Québec

  1. Très intéressant encore une fois M. Veillette… imaginez, aujourd’hui certains envoient des textos via leur cellulaire sur l’autoroute à 120 km/h! Quelque 100 ans plus tard, l’homme change peu. Par ailleurs, je ne connais pas les comparaisons monétaires selon les époques, mais une amende de 40 $ en 1906 doit représenter une bonne somme de nos jours.

    Aimé par 1 personne

  2. À propos du mystère soulevé dans la « note [7] », Maisonneuve n’était pas le boulevard qu’on connaît, autrefois appelé De Montigny, mais plutôt une rue perpendiculaire, devenue Alexandre-de-Sève.

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