Les auteurs mythomanes, un phénomène bien présent

En 1960, le livre de Ramon F. Adams a révélé l'existence de plusieurs auteurs mythomanes et opportunistes.
En 1960, le livre de Ramon F. Adams a révélé l’existence de plusieurs auteurs mythomanes et opportunistes.

Que ce soit en se déplaçant chez son libraire ou en commandant en ligne, le lecteur est en droit de présumer de l’honnêteté du livre qu’il s’apprête à acheter.  Malheureusement, après m’être familiarisé avec quelques sujets historiques depuis maintenant 25 ans, je suis en mesure de me rendre compte de l’existence d’un phénomène qui peut sembler désagréable et parfois même déroutant.  Les auteurs mythomanes existent et, bien qu’ils sèment la controverse, nous devons composer avec cette réalité.

La première fois que j’ai eu la puce à l’oreille, bien que j’avais déjà côtoyé le phénomène au cours de mes recherches concernant le 19ème siècle américain, ce fut en lisant L’affaire Coffin : une supercherie?, de Me Clément Fortin (2007).  Au moment d’y plonger mon regard de lecteur, j’avais évidemment entendu parler de l’affaire Coffin – comment l’ignorer? – mais je ne m’étais toujours pas forgé le moindre jugement sur cette affaire.  Me Fortin y affirmait lui-même qu’avant de s’attaquer au dossier judiciaire il croyait en l’innocence de Wilbert Coffin.  Une étude objective du déroulement du procès l’a finalement convaincu du contraire.

Dans l’ouvrage de Me Fortin, je n’ai eu d’autre choix que d’en arriver à la même conclusion que le jury : Wilbert Coffin était coupable du triple meurtre des trois chasseurs américains survenu en Gaspésie.  L’auteur mythomane qui est à l’origine du mythe entourant l’affaire Coffin, et qui par conséquent créa le plus de dommage au sein de la mémoire collective, est Jacques Hébert.  Les publications de ce dernier, qualifiées de « brûlots » par Me Fortin, ont fortement contribué à ce mythe entretenu autour de la possible injustice de l’affaire Coffin.  Devant la Commission Brossard, formée au cours des années 1960 et aux frais des contribuables pour justement réétudier l’affaire Coffin devant les nombreux doutes soulevés par Hébert, celui-ci fut contraint d’admettre qu’il n’avait lu qu’un seul témoignage sur l’ensemble des milliers de pages de transcriptions sténographiques du procès.

Cette évidence aurait normalement dû clouer le bec à Hébert, mais ce dernier continua inlassablement sa croisade médiatique pour des raisons purement politiques.

En travaillant sur L’affaire Dupont, j’ai pu vérifier ce dont Me Fortin parlait dans ses publications, c’est-à-dire cette nécessité de s’en tenir aux transcriptions et au dossier judiciaire.  Cette rigueur permet d’écarter les rumeurs et autres ragots de corridor  Voilà qui, au bout du compte, nous met face aux preuves solides qui ont été enregistrées légalement.  Autrement, il devient facile de se laisser aller dans des directions incontrôlables et perverses, ce qui nous conduirait tout droit vers une mystification de l’ordre de celle qu’on réserve encore aujourd’hui à une légende mauricienne comme celle du mur du pendu (voir La légende du mur du pendu : c’était Noël François!).

En mai 2014, la sortie du livre de Jean-Pierre Corbin, Exécution, Cold Case l’affaire Dupont la véritée [sic] absolue, qui repose sur des théories impossibles à prouver, a suscité un certain intérêt avant de décevoir plusieurs lecteurs qui cherchaient une meilleure compréhension des faits.  Tout comme dans l’affaire Coffin, les allégations ont pris des proportions telles qu’une partie de la population a intégré ces ouï-dire au mythe forgé par le temps et parfois même par le silence des autorités.

Dans l’affaire Denise Therrien, cette adolescente de 16 ans assassinée à Shawinigan-Sud en 1961, le scénario se répète.  En juin 2014, Jean-Guy Lefebvre, un ancien patrouilleur de la Sûreté du Québec qui ne révèle cependant jamais avoir été enquêteur, publiait La clef de l’énigme absolue.  En plus d’un titre prétentieux, celui-ci avouait avoir réalisé son enquête uniquement « par téléphone ».  Non seulement il appuyait les propos pervers et mensongers de l’assassin, publiés chez Stanké en 1977, mais il présentait un texte absurde et erroné.  Ajoutons à cela qu’il accuse les procureurs de la Couronne et de la défense d’avoir été des incompétents, et que le juge Paul Lesage a erré.  Bref, il prétend que tout le procès de 1966 fut un complot contre Marcel Bernier.  Cela revient à dire qu’il se croit plus compétent que les juges de la Cour d’appel, eux qui pourtant ont confirmés le verdict prononcé devant le juge Lesage en février 1966.

En août dernier, j’ai numérisé tout le dossier judiciaire de l’affaire Therrien aux archives de Québec afin de réviser les témoignages entendus devant le juge Paul Lesage.  Je n’y ai trouvé aucune matière pour appuyer, ne serait-ce qu’en partie, les accusations gratuites de Lefebvre.  D’ailleurs, c’est sur ce même dossier judiciaire que se basait Isabelle Therrien, la nièce de Denise, pour présenter son livre L’Inoubliable affaire Denise Therrien en 2009, et dans lequel elle démantelait justement la théorie loufoque de Bernier.

En publiant son docu-roman L’affaire Cordélia Viau, la vraie histoire en 2013, Me Clément Fortin a démontré l’existence d’une autre auteure mythomane : Pauline Cadieux.  Dans sa conclusion, Fortin démontre la frustration à saveur féministe qui aurait motivé Cadieux dans son écriture, allant jusqu’à dire que « cette attitude revancharde n’était sûrement pas propice à la rédaction d’une œuvre objective »[1].  Bref, elle a voulu faire de Cordélia Viau une victime, tandis que le dossier judiciaire ne révèle aucune irrégularité suffisante pour remettre en cause le verdict, bien qu’il faille admettre que certaines procédures ne se produiraient maintenant plus de la même façon.

Avant son exécution, d’ailleurs, Cordélia Viau a avoué son crime[2].

Le phénomène n’est évidemment pas étranger chez nos voisins américains.  À titre d’exemple, dans l’affaire du Dahlia Noir, cette jeune femme retrouvée assassinée dans des conditions atroces à Los Angeles en 1947, deux auteurs ont prétendu que leur père respectif était le véritable meurtrier.  Forcément, à première vue, au moins l’un d’entre eux avait tort.  L’auteur Don Wolfe a depuis démontré, suite à une recherche sérieuse, que ces deux auteurs n’avaient finalement aucune preuve pour appuyer leurs théories.

En 1960, Ramon F. Adams publiait A fitting death for Billy the Kid et dans lequel il présentait une impressionnante bibliographie des publications concernant le hors-la-loi américain Billy the Kid.  Il est étonnant d’y découvrir de nombreux auteurs – incluant des vieillards interviewés par des journalistes – qui prétendaient avoir connu le Kid, soit pour mousser des ventes ou simplement pour se rendre intéressants.  D’autres ont commis des erreurs aisément détectables.  Le livre d’Adams dévoile un phénomène si pathétique qu’il représente pratiquement un incontournable pour quiconque voudrait étudier le phénomène.

Rougeot et verneDans le cas de Jesse James, la légende littéraire démarra beaucoup plus tôt.  À l’époque même où celui-ci était accusé de piller des banques et des trains à travers tout le pays, c’est-à-dire au cours des années 1870, certains livres sortaient déjà en librairie.  L’un de ces auteurs était John N. Edwards, un ancien combattant sudiste, tout comme les frères James, et dont les propos se montrèrent plutôt flatteurs envers ces criminels.  Aujourd’hui, on s’entend pour dire que le livre d’Edwards a contribué, du moins en partie, à cette glorification qu’on a fait des exploits de ce gang, mais aussi des autres bandes de braqueurs qui leur emboîtèrent le pas au cours des décennies suivantes.

Avec l’annonce de l’assassinat de Jesse James en avril 1882, une course contre la montre s’engagea à savoir quel éditeur serait le premier à présenter l’œuvre complète sur sa carrière et celle des membres supposés de son gang.   Sept semaines seulement après la mort de Jesse James, le livre de Frank Triplett se retrouvait en vente sur les tablettes.  De cet auteur, on ne sait que peu de choses.  On ignore même tout à propos de ses origines et de son décès.  Joseph W. Snell, de la Kansas State Historical Society, écrivait en introduction de la réédition de 1970 du livre de Triplett que ce dernier n’était pas reconnu pour sa rigueur mais surtout pour son nom associé à des livres qui, pour l’époque, avaient pour but de rapporter des profits.  Aujourd’hui, d’ailleurs, les historiens et autres auteurs sérieux s’entendent pour dire que le contenu du livre de Triplett n’a pas une grande valeur historique.

Myra Maybelle Shirley, mieux connue sous le nom de Belle Starr, a été assassinée de deux décharges de fusil de chasse en février 1889.  Ce crime est demeuré officiellement non résolu, même si un suspect intéressant fut rapidement ciblé en la personne d’Edgar Watson, un ancien locataire de la victime.

Puisque la justice fut incapable de dénicher des preuves suffisantes pour le faire condamner, la course aux spéculations débuta.  Selon une version, un tueur à gage du nom de Bertholf aurait été engagé par un éleveur à qui Belle aurait volé du bétail.  C’est du moins la version que soutint un vieil homme jusque sur son lit de mort, passant ainsi l’histoire à un ami qui se chargea de la transmettre ensuite à l’auteur Ted Byron Hall.  En un mot, Hall était l’homme qui avait vu l’homme qui avait vu l’ours!

Un autre auteur du nom d’Edwin P. Hicks, qui publia son bouquin en 1963, présenta une autre théorie selon laquelle l’assassin de Belle Starr était plutôt Jim Middleton.  Ce dernier aurait voulu venger la mort de son frère John, que Belle aurait apparemment fait éliminer pour lui prendre l’argent d’un cambriolage.  Un témoin aurait même affirmé que Jim l’aurait fait venir à son chevet en 1938 pour lui confier son crime avant de mourir.  L’auteur Glen Shirley, qui publia Belle Starr and Her Times en 1982, écrit qu’il n’existe aucune preuve supportant cette théorie concernant Jim Middleton.

Et comme si ce n’était pas assez, une autre théorie voulut que Jim July Starr, le dernier mari de Belle, ait été lui-même l’assassin.  Frustré que ses efforts n’aient connu aucun résultat pour faire condamner Watson, Jim July s’allia avec un petit gang de hors-la-loi.  Le 23 janvier 1890, il fut blessé par des représentants de l’ordre en résistant à son arrestation.  Jim devait succomber à ses blessures trois jours plus tard.  Plus de 60 ans après, Bob Hutchins, qui prétendait avoir fait partie de l’équipe des représentants de l’ordre ayant mis fin à la carrière de July, se confia à un journal.  Il prétendait que Jim July avait dit sur son lit de mort avoir tué sa femme en février 1889.  Hutchins, qui avait eu six décennies pour façonner son histoire, prétendit que Watson avait prêté son fusil à July, qui s’en était ensuite servi pour assassiner Belle.

D’autres diront encore que l’assassin était Eddie, le propre fils de Belle Starr.  Bref, on comprend le principe.  Certaines légendes ne s’arrêteront tout simplement jamais!

Et l’Europe n’échappe pas au phénomène.  En France, l’exemple entourant l’assassinat de la députée Yann Piat, survenu le 25 février 1994, est aussi un exemple flagrant.  Puisqu’elle était la première députée assassinée en France, les rumeurs pointèrent rapidement du doigt certains personnages politiques en les accusant d’avoir commandité le meurtre.  Dans le reportage présenté par l’équipe télévisée de Faites entrer l’accusé (à voir : Faites entrer l’accusé – Affaire Yann Piat, une femme à abattre), on apprend qu’au plus fort des événements entourant ce meurtre un livre appuyant le complot politique fit sa sortie en kiosque.  Les auteurs, les journalistes André Rougeot et Jean-Michel Verne, prétendaient d’ailleurs résoudre toute l’affaire grâce à un seul et mystérieux informateur.  D’autres journalistes plus consciencieux ouvrirent alors leur propre enquête et découvrirent que cet informateur était un excentrique mythomane.  Non seulement Rougeot et Verne furent condamnés en diffamation mais l’enquête et le procès révéla que la députée avait plutôt été assassinée par de jeune voyous travaillant à la solde d’un tenancier de bar aux tendances mafieuses qui souhaitait prendre de l’expansion dans la ville de Hyères, près de Toulon.

Toute l’hypothèse du complot politique s’était donc avéré être un énorme « pétard mouillé ».

Dans l’affaire controversée d’Omar Raddad[3], l’histoire se répète.  Avant de mourir assassinée en 1991, Ghislaine Marchal avait réussi à écrire avec son propre sang « Omar m’a tuer [sic] ».  Or, Omar Raddad était alors son jeune jardinier.  Ce dernier fut d’ailleurs reconnu coupable en 1994 et condamné à 18 ans de réclusion.

Pauline CadieuxJean-Marie Rouart, directeur du Le Figaro littéraire, un auteur au parcours pourtant remarquable qui aspirait à l’Académie française, accepta de se compromettre dans un livre où il volait à la défense de Raddad.  Dans le documentaire préparé encore une fois par l’équipe de Faites entrer l’accusé, il apparaît que Rouart a fait sa « propre enquête » sur une durée de 10 jours seulement avant de coucher ses idées sur papier.

Quelles sont les véritables motivations de ces auteurs mythomanes?  Écrivent-ils par manque d’attention?  Par pure tricherie?  Par maladresse?  Ou alors dans l’espoir de faire un profit monétaire?  De voir leurs noms au sommet des meilleures ventes?

Est-ce que ces auteurs peuvent miner la confiance que les lecteurs entretiennent envers l’ensemble des livres qu’on retrouve en librairie et sur la toile?

Ce qui est sûr, c’est que pour contrer ces mystifications certains doivent redoubler d’ardeur.  D’ailleurs, cette mythomanie n’est pas seulement réservée au milieu littéraire.  Le cinéma nous a habitués à ingurgiter des films à saveur « histoire vécue ».  Dans le cas de La Correction (Sleepers, 1996), par exemple, on se base sur le roman de Lorenzo Carcaterra, qui affirme encore que son histoire est vraie.  Pourtant, le système judiciaire new-yorkais n’a jamais pu retrouver la moindre trace de l’histoire présentée par Carcaterra.

Quand on pense aussi que les films Le silence des agneaux, Psychose et Massacre à la tronçonneuse s’inspirent du même fait réel (celui du tueur Ed Gein), on peut se poser des questions quant au traitement que fait Hollywood de ses « histoires vécues ».

Au Canada, ces auteurs mythomanes s’exposent à d’éventuelles accusations criminelles.  L’article 181 du Code criminel canadien se lit comme suit : « est coupable d’un acte criminel et passible d’un emprisonnement maximal de deux ans quiconque, volontairement, publie une déclaration, une histoire ou une nouvelle qu’il sait fausse et qui cause, ou est de nature à causer, une atteinte ou du tort à quelque intérêt public ».

Cependant, dans leur Traité de droit pénal canadien, Côté-Harper, Rainville et Turgeon précisent  que, selon l’arrêt R. c. Zundel ([1993] 3 R.C.S. 519)[4], l’article 181 « a été jugé de portée excessive et donc inconstitutionnel, ne pouvant être sauvegardé par l’article premier de la Charte.  Cet article visait un trop grand nombre de déclarations.  L’interdiction pouvait limiter la liberté d’expression et empêcher des gens de s’exprimer face au danger d’être poursuivis en fonction de la conception de l’intérêt public de la majorité de la société »[5].

En d’autres mots, la Charte canadienne des droits et libertés permet l’existence dans nos librairies d’auteurs mythomanes.

Me Fortin écrit dans une conclusion que « le droit a évolué.  Soit!  Cependant, l’attitude des hommes n’a guère changé.  Pour un bon nombre d’entre eux, les ragots ont toujours force de loi »[6].

On a vu récemment, avec les attentats commis à Paris à l’endroit de Charlie Hebdo, à quel point l’Occident tenait à sa liberté d’expression.  Dans un cadre comme celui-là, on ne doit donc certainement pas se surprendre de l’existence de telles publications et que, quoi qu’on en dise, elles sont là pour rester.  Il en revient donc au lecteur la responsabilité de naviguer à travers ces eaux troubles.

[1] Clément Fortin, L’affaire Cordélia Viau la vraie histoire, p. 350.

[2] Dans Crimes, mystères et passions oubliés, l’historien Raymond Ouimet se basait sur l’opinion de Pauline Cadieux pour affirmer que l’enquête avait été « bâclée » et que les procès dans l’affaire Cordélia Viau avaient été « honteusement partiaux ».  Pardonnons cependant à Ouimet le fait qu’il écrivait ceci en 2010, soit 3 ans avant que Clément Fortin offre publiquement l’occasion de répliquer aux accusations de Pauline Cadieux en offrant à ses lecteurs une présentation honnête du procès.

[3] À voir : Faites entrer l’accusé – le coupable désigné Omar Raddad

[4] Dans cette cause il était question d’une publication affirmant que l’holocauste dont ont été victimes 6 millions de Juifs durant la Seconde Guerre Mondiale était une fausseté.

[5] Gisèle Côté-Harper, Pierre Rainville et Jean Turgeon, Traité de droit pénal canadien, 1995, Éditions Yvon Blais, 1998, p. 126.

[6] Clément Fortin, op. cit., p. 356.

Publicités

2 thoughts on “Les auteurs mythomanes, un phénomène bien présent

Postez votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s