France Alain, une affaire non résolue

France Alain était âgée de 23 ans lorsqu'elle a été assassinée en 1982.
France Alain était âgée de 23 ans lorsqu’elle a été assassinée en 1982.

En 1982, France Alain et son frère Bertrand partageaient l’appartement 405 de l’immeuble situé au 2185 rue Chapdelaine, sur le campus de l’université Laval, à Sainte-Foy. Deux autres jeunes étudiantes, des sœurs, vivaient dans le même logis, mais celles-ci étaient absentes au moment des faits relatés ici.

Le début de la dernière semaine d’octobre 1982, consacrée aux études sur tout le campus, France et Bertrand avaient passé la fin de semaine chez leurs parents, à Montmagny.

Le lundi 25 octobre, vers 13h15, Bertrand Alain quitta le logement pour se rendre au Conservatoire d’arts dramatiques, où il devait passer son premier véritable examen. Au moment de partir, sa sœur se trouvait toujours à l’appartement, plongée dans ses livres. La jeune femme de 23 ans étudiait en génie électrique.

Vers 19h30, France Alain sortit de chez elle. Seule dans le noir, elle s’éloigna de l’immeuble en sortant par la porte arrière avant de remonter la rue Belmont jusqu’au chemin Ste-Foy. Peu après, dans le milieu du stationnement, elle croisa un ami étudiant, Alain Hamelin, qui la salua, le temps de quelques secondes. Plus tard, Hamelin se souviendra l’avoir vu avec son sac à main.

Cette nuit était noire et particulièrement calme en raison de cette semaine de lecture qui permettait aux étudiants de rattraper certains travaux ou d’approfondir leur matière.

Un peu plus loin, France croisa son frère Bertrand, qui revenait à pied. Après son examen au Conservatoire, il s’était rendu avec des amis dans un bar du Vieux-Québec, question de laisser retomber le stress. En raison de la grève du transport en commun, c’est en compagnie d’une amie qu’il avait dû solliciter la générosité d’un automobiliste afin de rentrer chez lui.

Bertrand échangea quelques mots avec sa sœur, le temps de lui dire que son examen s’était bien déroulé et qu’il rentrait maintenant à l’appartement. France lui confia qu’ils allaient en reparler plus longuement, car dans le moment elle devait se rendre au dépanneur pour y acheter quelques victuailles. Ainsi donc, France reprit sa route.

Le temps de rentrer à l’appartement, de retirer son manteau et d’allumer la télévision, Bertrand Alain constatera que c’était la fin des émissions. Il était donc 19h30.

Sur le chemin Ste-Foy, France entra dans un dépanneur qui faisait office se superette. Depuis son appartement, il lui avait fallu moins de cinq minutes de marche. Elle se dirigea immédiatement vers la section réfrigérée afin de se procurer une pinte de lait.

Intersection de Belmont et Chapdelaine, à Sainte-Foy.  C'est à ce coin de rue, sur le trottoir apparaissant à gauche, que France Alain a été sauvagement abattue.
Intersection de Belmont et Chapdelaine, à Sainte-Foy. C’est à ce coin de rue, sur le trottoir apparaissant à gauche, que France Alain a été sauvagement abattue. (photo: E. Veillette, 2014)

Au coin de l’intersection du chemin Ste-Foy et de Myrand se trouvait alors la station de radio CHRC, où travaillait Benoît Proulx, un animateur avec lequel elle était sorti à quelques reprises. Toutes les demi-heures, Proulx intervenait en direct sur les ondes. Cette station ne se trouvait qu’à quelques centaines de pieds du dépanneur. Récemment, se sentant trop âgé pour elle et pas tout à fait prêt à s’engager à long terme dans une relation sérieuse, Proulx avait rompu avec l’étudiante.

À sa sortie du commerce, un sac de provisions dans les bras, France Alain redescendit la rue Belmont en direction de Chapdelaine. Mais plutôt que de prendre le chemin le plus court, c’est-à-dire de revenir par la porte arrière de l’immeuble, elle poursuivit son chemin jusqu’à l’intersection Belmont et Chapdelaine. Il était alors 19h40.

Au même instant, Monique Boulanger et Christiane Perron se trouvaient à l’intersection des rues Chapdelaine et Myrand. Les deux copines revenaient alors d’une marche de 45 à 60 minutes. Alors qu’elles avançaient en direction de l’intersection de la rue Belmont, leur conversation fut soudainement interrompue par un bruit puissant. En levant les yeux, Monique aperçut une voiture à l’intersection de Chapdelaine et Belmont qui s’éloignait à vitesse normale dans la direction opposée, c’est-à-dire vers McKay. Elle ne pourra malheureusement l’identifier en raison de la noirceur et de la distance. Toutefois, cette vision lui fit croire que le bruit entendu n’avait été qu’un simple back fire. Rassurées, les deux marcheuses continuèrent d’avancer.

Dans l’immeuble du 2185, dans l’appartement 410, un autre étudiant du nom de Ghyslain Leclerc entendit lui aussi le terrible vacarme. Croyant également à un back fire, il mettra donc du temps avant de sortir sur son balcon du 4ème étage. Mais la noirceur l’empêcha de distinguer quoi que ce soit d’anormal.

Quelques pas plus tard, Monique Boulanger et Christiane Perron franchirent la rue Belmont pour se retrouver sur le trottoir, toujours sur la rue Chapdelaine. Cette fois, leur attention fut attirée par une pinte de lait gisant par terre, ainsi que certains autres articles d’épicerie. Peu après, leurs yeux trébuchèrent sur un corps étendu dans l’herbe en bordure du trottoir.

Christiane, qui dira plus tard avoir cru qu’il s’agissait d’un enfant, fut incapable de tenir en place. Sans tarder, elle courut jusqu’à l’immeuble du 2185 pour chercher de l’aide. Pendant ce temps, Monique Boulanger demeura auprès de la victime pour tenter de lui parler. Mais sur ce sol froid et sans émotion, France Alain ne pouvait alors que gémir sa douleur.

Parce qu’une voiture avait été aperçu en train de s’éloigner, on crut d’abord qu’elle avait été heurté, victime d’un délit de fuite.

Le hurlement strident de la sirène de l’ambulance éveilla enfin l’attention de Ghyslain Leclerc. Cette fois, il comprit que le bruit entendu un peu plus tôt n’avait pas été le fruit de son imagination. Mais ce spectacle de gyrophares ne lui apporta que peu d’explications à ce qui venait de se produire au coin de la rue.

Les ambulanciers se chargèrent rapidement de France Alain. À première vue, la jeune femme semblait être blessée au côté droit, au-dessus du niveau des hanches. Sur la civière, on l’enfonça dans le véhicule d’urgence avant de rouler, pied au plancher, droit vers l’hôpital.

Pendant ce temps, Bertrand Alain regardait toujours la télévision. À une heure qu’il estimera plus tard entre 20h10 et 20h15, alors qu’il commençait à s’inquiéter de l’absence prolongée de sa sœur, un poing cogna à la porte. En allant ouvrir, Bertrand s’étonna de se retrouver devant des policiers. Sans qu’on lui explique précisément les circonstances, ceux-ci lui demandèrent de les suivre. Bertrand s’exécuta sans rouspéter mais non sans inquiétude. Une fois dans la rue, on le fit asseoir à l’arrière d’une voiture de patrouille, où il attendit de trop longues minutes avant que les policiers ne reviennent pour le conduire vers l’hôpital tout en lui annonçant que sa sœur venait d’être gravement blessée.

France Alain ne put jamais prononcer le moindre mot. Elle devait s’éteindre avant son admission à l’hôpital. Le plus étonnant fut de découvrir assez rapidement que sa blessure n’était pas dû à un accrochage quelconque avec un véhicule moteur mais plutôt à une décharge de fusil de chasse de calibre .12. D’ailleurs, pendant que l’ambulance tentait de se frayer un chemin dans la ville, les premiers policiers arrivés sur les lieux découvrirent deux bourres au milieu même de l’intersection des rues Belmont et Chapdelaine. Plus tard, un spécialiste en balistique expliqua lors de l’enquête du coroner que pour certaines marques de cartouches de ce type on retrouvait deux bourres, ce qui expliquait pourquoi les témoins n’avaient entendus qu’une seule détonation.

Étrangement, l’enquête du coroner se déroulera seulement 4 ans plus tard, soit en 1986. On comprit alors que si des enquêteurs chevronnés avaient minutieusement inspectés la scène de crime sans retrouver quoi que ce soit, quelques jours après cette enquête de terrain des cartouches furent mystérieusement retrouvées, ainsi qu’un sac poubelle qui, selon une théorie, aurait servi à dissimuler l’arme du crime pendant un transport quelconque. Pourquoi alors ces éléments n’avaient pu être retrouvés la première fois?

Si le frère de France avait lui-même été soupçonné durant une certaine époque, c’est Benoît Proulx qui fut visiblement ciblé lors de cette enquête de coroner. Pourtant, il n’y avait alors aucun mobile, d’autant plus que c’était lui qui avait mis fin à sa relation avec France Alain. D’ailleurs, le verdict du coroner n’arriva à aucune conclusion précise, ne pouvant blâmer qui que ce soit pour la mort tragique de France Alain.

Finalement, on dut attendre encore quelques années avant de connaître des suites dans cette affaire. En dépit de preuves très légères, le procès de Benoît Proulx s’ouvrit en 1991. Il sera défendu par Me Susan Corriveau, la fille de Me Lawrence Corriveau, qui avait représenté Proulx lors de l’enquête du coroner. L’accusation reposait alors sur le scénario chancelant selon lequel Proulx aurait eu le temps de s’absenter de la station de radio CHRC pour courir abattre son ex-copine avant de revenir pour le bulletin suivant, calme et parfaitement détendu.

Un témoin surprise, qui semblait sortir de nulle part, arrivera cependant à convaincre le jury en déclarant avoir reconnu Proulx seulement des années plus tard. Ainsi donc, le verdict tomba : Proulx était reconnu coupable.

Mais rapidement, Me Corriveau obtint la libération de son client. Le 20 août 1992, la Cour d’appel acquitta Benoît Proulx, jugeant que les preuves présentées au procès étaient insuffisantes pour en venir à un verdict de culpabilité. Après avoir traversé ce calvaire, Proulx intenta un recours en dommages et intérêts. En 2001, la Cour Suprême du Canada ordonnera au gouvernement du Québec de lui verser une compensation de 2,3$ millions.

Aucune autre enquête ne fut jamais rouverte pour tenter de retrouver le ou les véritables coupables de ce meurtre odieux. Il est d’ailleurs excessivement rare dans les annales québécoises qu’une enquête soit rouverte suite à un acquittement dans une affaire de meurtre. À ma connaissance, cela ne s’est produit qu’une seule fois.

Qui a donc assassiné lâchement France Alain en cette soirée du 25 octobre 1982? Le saura-t-on un jour?

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