L’affaire Alexandre Lavallée


Maison d'Alexandre Lavallée située dans le 4ème rang à St-Étienne-des-Grès. (BANQ TR: dossier 2833, TP9, S3, SS1, SSS1)
Maison d’Alexandre Lavallée située dans le 4ème rang à St-Étienne-des-Grès.  C’est dans cette résidence que sa fille fut sauvagement assassinée en août 1926. (BANQ TR: dossier 2833, TP9, S3, SS1, SSS1)

En 1926, Alexandre Lavallée, un cultivateur de 72 ans, habitait une modeste maison située dans le 4ème rang de St-Étienne-des-Grès, à quelques kilomètres au nord-ouest de Trois-Rivières. Cette résidence, il la partageait avec sa fille Rose-Anna, dont le mari s’était absenté quelque temps sur un chantier ontarien.

Cinq ans plus tôt, Lavallée avait épousé Marie Garceau, veuve de Raphaël Pellerin, mais celle-ci vivait séparément de lui pour des raisons qu’on ignore.

Dans la matinée du mardi 10 août 1926, Lavallée et sa fille attelèrent leur cheval pour descendre au marché de Trois-Rivières afin d’y vendre leurs framboises. Pour l’occasion, Rose-Anna portait une robe de ville en soie rayée noire et blanche, des bottes rouges et des bas de laine. Vers 16h00, des témoins les virent revenir tout doucement à leur maison du 4ème rang.

Ce soir-là, cependant, Rose-Anna ne se présenta jamais chez le voisin Désiré Pellerin, où elle avait pourtant l’habitude d’aller veiller quotidiennement.

Vers 17h00, le vieux Alexandre fut aperçu en train de reprendre la route en direction de la ville. Cette fois, il était seul. Peu après, un jeune livreur se présenta sur la ferme mais découvrit sur la porte la présence d’un cadenas.

Vers 19h15, voyant que Rose-Anna ne venait pas leur rendre visite, les Pellerin s’étaient tranquillement mis au lit. Mais vers minuit, Désiré Pellerin fut soudainement tiré de son sommeil par un poing qui frappait à sa porte. En allant ouvrir, il se retrouva devant Alexandre Lavallée qui, quelque peu énervé, lui annonça la mort tragique de sa fille. Encore choqués par la nouvelle, les Pellerin acceptèrent de le suivre, ce qui fera d’eux les premiers témoins à entrer sur la scène de crime. Rapidement, ceux-ci constatèrent la présence du corps ensanglanté de Rose-Anna, qui reposait en travers de son lit. Le sang, projeté dans tous les sens, leur parut coagulé. On devinait la violence qui s’était abattue sur la pauvre femme âgée dans la jeune quarantaine.

Rapidement, le chef de la police de Trois-Rivières, Jules Vachon, fut contacté par téléphone vers 5h10 du matin. À 5h50, il débarquait sur les lieux en compagnie d’un constable. Vachon fut d’abord étonné de trouver le vieux Lavallée en train de ronfler tranquillement, vautré dans une chaise berçante, sa pipe tombée sur le plancher.

Le chef de police se dirigea ensuite vers la chambre de la victime pour mémoriser ses observations avant de se tourner vers les gens massés près de la maison afin de les interroger. Ainsi, il comprit qu’au moment d’être assassinée, Rose-Anna portait encore les vêtements qu’elle avait enfilés pour cette journée passé au marché de Trois-Rivières. Elle n’avait donc pas eu le temps de se changer après son retour à la maison, ce qui laissait croire que l’incident s’était produit peu de temps après 16h00, d’autant plus que les Pellerin ne l’avaient pas vu par la suite.

Maintenant convaincu par certains détails qui ne collaient tout simplement pas dans la version rapportée par Lavallée, sans compter qu’il nota du sang sur le visage et les vêtements de celui-ci, Jules Vachon le conduisit immédiatement au poste de police trifluvien.

Les journaux de l’époque ne rapportèrent pas tous les détails de l’affaire. Le Nouvelliste, qui en était à sa véritable première grande cause de meurtre depuis sa création en 1920, se garda bien de dévoiler immédiatement le nom du suspect numéro un. Mais déjà, semble-t-il, Vachon avait recueilli des aveux.

C’est à l’intérieur même de la résidence que l’enquête du coroner fut conduite par le Dr Henri Beaulac. Le Dr Pierre Millette de St-Étienne-des-Grès, qui avait examiné le corps de la pauvre femme, fut le premier témoin entendu. Il expliqua la présence de trois plaies : une au sommet du crâne, une autre sous l’oreille gauche et la troisième sous l’aile gauche du nez.

Les funérailles de Rose-Anna se déroulèrent le 13 août à l’église de St-Étienne-des-Grès. C’est sous bonne garde que son père y assista.

Au terme de l’enquête du coroner, Alexandre Lavallée fut reconnu criminellement responsable et le chef Vachon le confia alors aux soins de la prison commune de Trois-Rivières. Si le dossier judiciaire permet d’apprendre que le vieil homme était originaire de St-Aimé de Richelieu et qu’il habitait à St-Étienne-des-Grès depuis seulement 6 ans, il est assez difficile d’en apprendre davantage à son sujet.

Lavallée bénéficia rapidement des services de Me Jean-Marie Bureau, un avocat trifluvien qui allait laisser sa marque dans les annales judiciaires pour avoir été impliqué dans quelques-uns des plus retentissants procès de la première moitié du 20ème siècle à s’être tenus dans le palais de justice de la rue Laviolette.

Le procès d’Alexandre Lavallée s’ouvrit le 2 mars 1927 au palais de justice de Trois-Rivières devant le juge Aimé Marchand. Le Dr Rosario Fontaine, le jeune protégé du Dr Wilfrid Derome, fondateur de l’Institut médico-légal de Montréal, vint témoigner sur les blessures de la victime. Pour la première fois, Trois-Rivières avait droit à une démonstration des avancées de la science judiciaire car le Dr Fontaine avait procédé à des analyses réalisées sur une mèche de cheveux retrouvée dans la main de Rose-Anna et qu’il avait ensuite comparé à des cheveux prélevés sur la tête de l’accusé[1]. Ces deux enveloppes contenant ces pièces à conviction se trouvent toujours aux archives nationales (BANQ).

Lors de ma visite du cimetière de St-Étienne-des-Grès en 2011, ces vieilles épitaphes se trouvaient derrière l'église, mais aucune trace de la mémoire de Rose-Anna Lavallée ou de son assassin.
Lors de ma visite du cimetière de St-Étienne-des-Grès en 2011, ces vieilles épitaphes se trouvaient derrière l’église, mais aucune trace de la mémoire de Rose-Anna Lavallée ou de son assassin.

Finalement, Lavallée fut reconnu coupable et condamné à la peine capitale. Selon les journaux, il serait demeuré étonnement calme tout au long des procédures, au point de blaguer à l’occasion avec certaines personnes. De tous les pendus dans l’histoire de la vieille prison de Trois-Rivières, il semble avoir été le plus froid d’entre tous, demeurant pratiquement imperturbable jusqu’au moment où la trappe s’ouvrit sous ses pieds, aux petites heures du 12 août 1927. Une foule s’était massée autour de la prison, mais un mur de pierre leur empêcha de voir la scène. Les exécutions n’étaient plus tenues en public depuis déjà plusieurs décennies.

Le corps d’Alexandre Lavallée, 73 ans, fut apparemment réclamé par un ami non identifié qui avait promis de défrayer tous les frais reliés aux funérailles. On l’inhuma dans le cimetière de St-Étienne-des-Grès. Lors de ma visite des lieux en 2011, je n’ai trouvé ni l’épitaphe de Rose-Anna ni celle de son assassin.

La maison Lavallée du 4ème rang de St-Étienne-des-Grès, déjà mise en vente au moment d’être prise en photo pour les besoins du dossier judiciaire, fut ultérieurement détruite. On y retrouve maintenant une nouvelle habitation érigée sur le même terrain[2].

 

[1] Puisque la dernière affaire de meurtre dans la région remontait à 1911, c’est-à-dire avant la création de l’Institut médico-légal par le Dr Wilfrid Derome, il s’agissait donc d’une première pour Trois-Rivières, même si d’autres médecins agissaient également à titre de médecins légistes, comme ce fut le cas pour le Dr Georges Bourgeois dans les affaires Sclater en 1905 et Trépanier en 1911. Le Dr Bourgeois était un trifluvien et c’est d’ailleurs dans sa ville qu’il mourut en 1919.

[2] Par respect pour les propriétaires actuels, qu’on me pardonne de ne pas fournir l’adresse exacte.

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8 thoughts on “L’affaire Alexandre Lavallée

  1. Toujours intéressant de vous lire. Étrange affaire, notamment sur le mobile du meurtre, dont il ne semble pas y avoir de trace dans les annales judiciaires… Qu’en est-il également de l’inhumation des meurtriers à l’époque? Y a-t-il eu cérémonie religieuse? Étaient-ils enterrés anonymement?

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    1. Selon l’article 945 du premier Code criminel canadien mis en vigueur en 1893, on prévoyait que « le corps de chaque condamné exécuté sera inhumé dans l’enceinte des murs de la prison dans laquelle la sentence de mort aura été mise à exécution, à moins que le lieutenant-gouverneur en conseil n’en ordonne autrement ».

      Mais je serais étonné que parmi les condamnés exécutés à la vieille prison de Trois-Rivières on ait respecté cet article de loi à la lettre. À Trois-Rivières, Alexandre Lavallée fut le premier condamné (mais le quatrième dans toute l’histoire de la prison trifluvienne) à être pendu en 1927, soit 34 ans après l’entrée en vigueur du premier Code criminel. Voilà donc qui a sans doute permis un changement de certaines habitudes au sein même du système judiciaire. Si le corps du premier pendu de l’histoire de la vieille prison (voir La légende du mur du pendu : c’était Noël François) semble avoir été destiné à la dissection médicale en 1825, celui du dernier, pendu en 1934, fut inhumé dans le cimetière St-Louis.

      Je vous ferai remarquer également que les dossiers judiciaires de ces affaires se terminent avec le verdict, ou alors avec la décision de la Cour d’appel lorsque c’est le cas. Ils ne fournissent ainsi donc aucune information quant au déroulement de l’exécution, qui n’était alors plus de leur ressort.

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    2. Désolé Nicolas, j’oubliais de vous répondre quant à la question du mobile du crime. Les journaux de l’époque n’en font aucune mention, mais le dossier fédéral de Lavallée, que je m’apprête à consulter très bientôt, semble vouloir dire que le mobile était le viol. Lavallée aurait-il donc violé ou tenté de violer sa fille avant de l’assassiner?

      Par ailleurs, l’arme du crime demeure également un mystère pour l’instant. Je continue de creuser la question pour mon futur livre « Les grands procès de la Mauricie, 1900-1950 » et je reviendrai très certainement bientôt avec des articles plus détaillés sur cette affaire.

      Merci de votre intérêt.

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