Quand les fantômes échouent leur cours d’Histoire


1027924-gfGOYETTE, Danielle. Fantômes et lieux étranges. Éditions Michel Quintin, 2009, 144 p.

Ce qui m’a amené à consulter le livre de Mme Goyette, qui ne fait évidemment pas partie du genre littéraire au sein duquel je m’amuse à perdre mon temps, c’est le travail que j’effectue en ce moment même à répertorier plusieurs procès ayant l’histoire judiciaire du Québec. Voilà donc que pour l’affaire du meurtre de Mary Gallagher survenu à Montréal en 1879, j’apprends que Danielle Goyette en avait fait un chapitre dans son livre Fantômes et lieux étranges. Bien que rationnel, je succombai à la tentation de vérifier les informations véhiculées dans son ouvrage.

Elle décrit d’abord Mary Gallagher comme « une jolie prostituée irlandaise très en demande » qui travaillait apparemment en duo avec Suzan Kennedy. Voici ce qu’elle écrit à propos du crime : « le soir du 26 juin 1876 [sic], les deux femmes charmèrent un jeune homme du nom de Michael Flanagan avec qui elles burent énormément. Elles l’emmenèrent dans leur appartement sordide pour partager avec lui un moment d’intimité. Jalouse du trop d’intérêt que Flanagan portait à Mary, Susan perdit tous ses moyens. Dans un excès de colère, d’alcool et de folie, elle trancha brutalement la gorge de Mary avec une hache qui traînait près du foyer. Les policiers furent vite appelés sur place, alertés par les locataires d’en dessous qui pressentaient bien qu’un drame venait d’éclater chez leurs voisines aux mœurs légères. Lorsque les agents entrèrent dans l’appartement, Michael Flanagan ronflait comme un ours sur le lit. Susan Kennedy, elle, était étendu près de lui, les vêtements maculés de sang. Quant à Mary Gallagher, elle gisait dans une mare de sang sur le plancher de la chambre à coucher, décapitée. Sa tête avait été jetée à la poubelle ».

Premièrement, ce crime ne s’est pas déroulé le 26 juin 1876 mais plutôt le 27 juin 1879. Dans les comptes rendus que le journal La Patrie a publiés du procès de Suzan Kennedy, il n’a jamais été question que les deux femmes aient été des prostituées, quoi que Kennedy paraissait avoir une personnalité assez particulière qui l’amenait à hurler par sa fenêtre et à s’adresser aux passants.

S’il est vrai que l’alerte a été donnée par une locataire habitant le logement du dessous, qui en réalité s’appelait Helen Burke, celle-ci dira au procès avoir entendu le corps tomber vers 12h15. La chute aurait été telle que cela avait provoqué le détachement de morceaux de plâtre de son plafond. Plus tard, elle dira avoir entendu des coups de hache qui se seraient prolongé durant une dizaine de minutes. L’autopsie permit d’ailleurs de dénombrer 14 coups à la tête et au visage. Et malgré cela, Helen Burke n’eut pas l’idée de contacter la police immédiatement. En fait, la scène de crime fut seulement découverte vers 21h00. Dans ce cas, on ne peut certainement pas affirmer que les policiers « furent vite appelés sur place ».

Finalement, les articles de La Patrie permettent d’apprendre que ce sont les constables McKinnon, Riley et Angers qui débarquèrent les premiers sur les lieux. McKinnon témoignera à l’effet qu’il avait seulement trouvé Suzan Kennedy étendue sur son lit et qui feignait de dormir. Si les vêtements de celle-ci n’étaient pas « maculés de sang » comme le prétend Goyette, McKinnon avait remarqué quelques taches de sang sur le rebord du jupon de la meurtrière. Lors des plaidoiries, il apparut qu’il n’y avait pas de mobile apparent pour ce crime[1] et qu’il n’y avait personne d’autre dans le logement hormis la victime et sa meurtrière.

Quant à Michael Flanagan, il ne semble pas avoir été appelé comme témoin lors du procès. Il serait donc malaisé de dire quoi que ce soit à son sujet ou sur son implication dans ce crime à moins de consulter le dossier judiciaire, ce qui pourrait très certainement nous permettre de tirer au clair ce dossier une bonne fois pour toute. En effet, sans même connaître les détails du procès, certains mystiques s’amusent encore à se donner rendez-vous en juin au coin des rues William et Murray pour tenter d’apercevoir le fantôme de Mary Gallagher.

Dans un autre chapitre, Goyette prétend qu’il y aurait des fantômes à la Vieille prison de Trois-Rivières et qu’en 2005 un médium (qu’elle ne nomme pas) aurait confirmé le phénomène. Évidemment, ces mystiques ont l’habitude de construire des textes omettant toute preuve solide. Mais selon elle, ce médium « ajouta qu’une autre entité squattait la salle de conférence et n’appréciait pas du tout que des vivants occupent cette pièce qui fut autrefois, mentionnons-le, une ancienne chapelle. Un nom lui revenait fréquemment en tête : Therrien. Après vérification des archives du musée, les employés ont découvert qu’en 1852 un dénommé Beaudoin aurait tiré sur un détenu nommé Therrien, à l’intérieur de la prison. Ce dernier serait mort sur le coup. Serait-ce ce Therrien qui hanterait ainsi la prison depuis tout ce temps, en se manifestant par des bruits suspects et des phénomènes étranges? ».

Balivernes!

Oui, un incident dramatique s’est véritablement déroulé à l’intérieur des murs de la prison de Trois-Rivières en 1852, mais ce Beaudoin n’a pas « tiré » sur un dénommé Therrien. Évidemment, le mot « tiré » fait immédiatement référence à une arme à feu, alors qu’une consultation toute simple de l’enquête du coroner Valère Guillet me permettait en 2012 de démontrer que c’était Thomas Therrien l’agresseur et qu’il avait plutôt utilisé une hache pour commettre son horrible forfait. J’en faisais d’ailleurs un article complet en octobre 2012 (à lire : Meurtre à la prison de Trois-Rivières : l’affaire Therrien.)

Goyette n’a donc pas consulté les archives.

Avant qu’on puisse les prendre au sérieux, les fantômes auraient donc intérêt à retourner hanter les salles de cours ou les voûtes des archives pour réussir leur examen d’Histoire.

 

[1] Lors de son témoignage, Helen Burke a raconté que Suzan Kennedy aurait crié à sa fenêtre avoir vengé une femme du nom de Carey assassinée un peu plus tôt sur le rue Bleury. Toutefois, il semble que les procureurs n’aient pas retenus cette hypothèse dans leurs plaidoiries.

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