Aurore avant l’Aurore

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Yvonne Laflamme dans le rôle d’Aurore Gagnon, dans le film de Bigras sorti en salle en 1952.

Tous les québécois connaissent l’histoire d’Aurore Gagnon, mieux connue comme l’enfant martyre. Retrouvée morte au soir du 12 février 1920, son père et sa belle-mère durent subir leur procès respectif au cours des semaines suivantes. L’affaire frappa ensuite le public et l’imaginaire. La troupe de Petitjean et Rollin en fit une pièce de théâtre lancée dès janvier 1921 à Montréal. Trois décennies plus tard, un film en noir et blanc marqua au fer rouge la culture québécoise. Aurore Gagnon était tout simplement devenue une légende.

Mais saviez-vous que, 17 ans plus tôt, le Québec avait connu un dossier similaire? Coïncidence oblige, la jeune fille se prénommait également Aurore. L’âge différait cependant, car au moment de sa mort celle-ci était à un doigt de célébrer son deuxième anniversaire.

La famille reconstituée des Fouquet habitait à La Patrie, en Estrie. Selon la servante Marie Drouin, c’est vers 20h00 le samedi soir 10 octobre 1903 que Mme Fouquet aurait quitté la maison en compagnie de l’un de ses enfants pour se rendre à Sherbrooke. Les autres enfants, sous la responsabilité de Napoléon Fouquet, leur beau-père, montèrent se coucher, comme à l’habitude. Napoléon aurait bercé Aurore Dubois, une fillette de moins de 2 ans, avant de la déposer dans son berceau.

Le dimanche matin, 11 octobre, Marie Drouin se serait levée à son heure habituelle pour préparer le petit déjeuner. Ensuite, la servante quitta la maison pour aller à la messe, alors que Napoléon Fouquet demeura à la maison avec les enfants. À son retour, vers midi, Fouquet lui aurait dit que la petite Aurore dormait encore. En fait, Drouin dira lors du procès ne pas avoir revu Aurore du reste de cette journée de dimanche.

La servante s’absenta une seconde fois au cours de l’après-midi pour aller discuter avec des voisins et à son retour les enfants jouaient dehors, mais Aurore brillait encore par son absence. Au matin du lundi 12 octobre, elle dira s’être levée vers 6h00, moment où Fouquet lui aurait offert, bizarrement, un verre de brandy. Après le refus de Marie, Fouquet aurait alors lancé bêtement « j’ai une nouvelle à t’apprendre. La petite fille est morte. Je lui ai fait prendre de la boisson, je l’ai battue, je l’ai jetée à terre, et je crois bien que c’est pour cela que la petite est morte. Viens la voir ».

Les événements de la journée de ce lundi 12 octobre 1903 furent ensuite l’objet d’une certaine confusion. Par exemple, on assistera au procès à certaines contradictions concernant l’état de Napoléon Fouquet. Était-il ivre au moment des faits ou avait-t-il tenté de le faire croire? De plus, on allait se questionner longuement à savoir s’il avait réellement fait des aveux.

Le procès de Napoléon Fouquet, 34 ans, s’ouvrit le 29 novembre 1904 au palais de justice de Sherbrooke devant le juge Lemieux. Il était accusé du meurtre de sa belle-fille, Aurore Dubois, âgée de 22 mois. Le dossier captiva l’intérêt de la population puisque les journaux soulignèrent que la salle d’audience était bondée dès le premier jour.

Le premier témoin entendu fut la servante Marie Drouin, épouse de Joseph Langlois, qui fut interrogée durant plusieurs heures par Me Broderick. Après que Fouquet lui ait lancé ces paroles étranges du lundi 12 octobre, la jeune servante était montée à la chambre de la fillette avant que Fouquet soulève lui-même les couvertures pour dévoiler le petit corps couvert de plaies.

Marie Drouin se rappelait avoir vu des taches bleues sur Aurore, excepté sur les jambes. Fouquet n’avait pas cherché à dissimuler son crime puisqu’il avait même envoyé son fils Alphonse transmettre la nouvelle à ses grands-parents. « Tu diras à ton grand-père que la petite est morte et que je l’ai fait mourir par l’avoir magané », lui aurait-il confié.

Par la suite, Marie s’était rendue au village pour alerter d’autres personnes, incluant la police, avant que le hasard fasse en sorte qu’elle croise Mme Fouquet, de retour de Sherbrooke après deux jours d’absence. Questionnée sur la personnalité de la jeune victime, elle dira qu’Aurore était une enfant tranquille qui ne savait encore ni marcher ni parler.

En contre-interrogatoire, Me C. C. Bélanger mit cependant en lumière que Marie Drouin souffrait d’une quelconque maladie affectant sa mémoire à court terme, tentant ainsi de miner sa crédibilité ou à tout le moins la qualité de ses propos. Ainsi, elle avoua avoir agis comme « si elle avait perdu la tête » au matin du lundi 12 octobre, ce qui fit dire au journal montréalais La Patrie que « quand, hier, elle a rapporté les paroles de Fouquet, ce ne sont pas les propres paroles du prisonnier, au meilleur de sa connaissance, mais elles peuvent ne pas être exactes ».

Marie, qui justifia ses contradictions en raison de l’excitation, ajoutera que « la petite Aurore était malade souvent. Elle souffrait d’une maladie de la peau, elle se grattait jusqu’au sang toutes les parties du corps. Les taches bleues remarqués le lundi matin n’étaient pas ordinaires parce qu’elles étaient plus grandes que d’habitude. La figure d’Aurore, après sa mort, avait l’air souriante »[1].

En 1920, au cours du procès de Marie-Anne Houde, la célèbre marâtre, son avocat tenta lui aussi d’établir que les plaies constatées sur le corps d’Aurore Gagnon auraient pu être le résultat d’une maladie de la peau. Est-il possible de penser qu’il ait pu s’inspirer du procès de Fouquet?

Finalement, Marie Drouin s’effondra en larmes pendant son témoignage et se retira sous les conseils de son médecin, le Dr Prévost. Elle souffrait de « prostration nerveuse », écrira La Patrie.

Euclide Choquette, voisin de la famille Fouquet, viendra dire devant le jury qu’il n’avait pas à se plaindre de la conduite de l’accusé, d’autant plus qu’il lui était arrivé de se rendre avec lui jusqu’à Scottstown, village situé à quelques dizaines de kilomètres à l’est de Sherbrooke. Selon Choquette, Fouquet était sobre le lundi 12 octobre. Ce jour-là, à son arrivée, il avait rejoint Fouquet dans sa grange

  • En m’apercevant, dit Choquette, le prisonnier m’a tendu la main en disant « mon pauvre Choquette, tu ne sais pas à qui tu donnes la main ni à qui tu as affaire. Entre dans la grange et je vais te conter cela ». En entrant dans la grange, il a pris une bouteille de brandy et me l’a présentée. Nous avons pris chacun un verre. Je me suis servi le premier, si je me rappelle bien.

Constable depuis 1903, Joseph A. Drolet avait procédé à l’arrestation de Fouquet et les confidences que ce dernier lui aurait faites suscitèrent un débat entre les avocats sur l’admissibilité de ces soi-disant aveux. La défense affirmait que l’arrestation était illégale et qu’en 1902 Drolet avait été accusé de parjure. Il faut dire que pour Drolet le travail de constable n’était qu’une occupation occasionnelle puisqu’il était principalement cultivateur. D’ailleurs, la défense expliqua qu’il avait déjà été destitué de ses fonctions le 6 juillet 1903, en plus de lui faire avouer son omission d’avoir mis Fouquet en garde au moment de procéder à son arrestation.

Finalement, suite à un autre débat, le juge Lemieux refusa d’admettre les aveux de Fouquet parmi les autres pièces à conviction.

Le Dr Pelletier, qui avait réalisé l’autopsie sur le corps de la fillette le 13 octobre 1903, dira avoir exigé l’exhumation puisqu’à son arrivée Aurore Dubois avait déjà été enterrée. Parmi les plaies qu’il avait ensuite constaté sur le corps de l’enfant, on retrouvait 8 ecchymoses de la grandeur d’un 25 sous. « Chez la plupart d’entre elles, l’épiderme est plus ou moins enlevé ou éraillé. Sur le temporal gauche, une autre marque noirâtre de forme ronde et d’environ une ligne et demie de diamètre avec dépression de la peau, indique qu’il y a eu là un coup assez violent. Sur le temporal droit, deux autres ecchymoses assez larges, l’une avec éraillure de l’épiderme, l’autre seulement de couleur bleuâtre. Sur la racine du nez du côté gauche, il remarque une petite écorchure d’une ligne de long sur une à deux lignes de large »[2].

De nombreuses autres blessures marquaient le visage, dont une brûlure près du menton, une autre derrière l’oreille gauche, le pavillon de l’oreille était lui-même fortement ecchymosé, trois points sur la joue droite, etc.

Sur le dos et les hanches il y avait une quantité considérable d’ecchymoses. Toutes ces blessures, dira-t-il, se démarquaient de la lividité cadavérique qu’il avait notée principalement à la région rénale et aux hanches.

Outre ces blessures externes, il avait constaté que les 4ème, 5ème et 6ème côtes avaient été fracturées, sans compter que les poumons, le foie et le cœur semblaient avoir une apparence anormale. Selon le Dr P. Pelletier, la cause de la mort résultait des nombreux coups reçus, ainsi que les fractures des côtes, ce qui avait causé un épanchement de sang dans la plèvre. « Mais, ajoute le docteur, ce que je considère être la cause principale, est l’hémorragie cérébrale, très considérable qui a amené la compression du cerveau et par suite la mort. L’hémorragie a été causée par la rupture d’un vaisseau sanguin, que je crois être l’artère cérébrale antérieure »[3].

Dans son édition du 3 décembre, La Patrie mentionnait que le procès de Fouquet « devient de plus en plus intéressant » et à en juger la longueur des articles que l’on consacra à cette affaire, il est presque difficile d’imaginer que notre mémoire collective l’ait oubliée.

Au matin du 5 décembre, le Dr Pelletier expliqua que les plaies de l’enfant n’avaient pu être causées par une ou plusieurs chutes. De plus, certaines brûlures semblaient avoir été faites avec un instrument rond. Quant aux fractures des côtes, il parlera d’une forte pression exercée sur la cage thoracique. Il parlera aussi de présence de sang dans le cœur, « ce qui prouve que la mort a été lente », dira-t-il. À l’examen de la tête, il avait trouvé plusieurs ecchymoses mais aucune fracture du crâne.

Pour sa part, le Dr Provost vint raconter aux jurés que les marques sur le corps de la petite Aurore Dubois n’étaient pas le résultat d’une maladie de peau.

C’est vêtue de deuil que Lucie Paquette, l’épouse de l’accusé, fut appelée dans la boîte des témoins. La femme de 28 ans précisera que son mariage avec Fouquet remontait au 5 mai 1903, quelques mois seulement avant le drame. Ainsi, elle avoua qu’Aurore était une enfant « faible », que son mari la berçait et la faisait manger comme s’il s’agissait de sa propre fille.

« Mme Fouquet dit que l’accusé avait montré de l’amitié pour l’enfant et elle ne peut pas se mettre dans l’idée qu’il avait l’intention de tuer Aurore. Elle pense que son mari a 33 ans », put-on lire dans La Patrie. Quant au père naturel d’Aurore, elle dira que les médecins lui avaient mentionnés que celui-ci était mort de consomption. Selon elle, Aurore souffrait de démangeaison, de boutons, de tumeurs, et de « mauvais sang ». Elle se grattait depuis l’âge de cinq ou six mois. Est-ce donc à dire que Mme Fouquet cherchait à défendre son mari?

Le samedi avant la mort d’Aurore, elle dira avoir conduit un autre de ses enfants à l’hôpital.

  • J’ai eu des remèdes pour celle de 8 ans du médecin. Elle est en bonne santé aujourd’hui. Arthur n’avait pas encore 3 ans lorsque je l’ai amené à l’hôpital. Il n’était pas malade.
  • Pourquoi à l’hôpital?
  • Arthur avait eu des tumeurs auparavant, mais c’était passé. Je partais pour le placer à l’hôpital ou ailleurs. Je voulais le placer parce que l’enfant causait souvent du désaccord entre mon mari et moi.
  • Comment, du désaccord?

Puisqu’il y eut objection et qu’elle fut maintenue, on ne connaîtra donc jamais la réponse à cette question.

En poursuivant son témoignage le 9 décembre, l’épouse de l’accusé affirmera qu’Aurore souffrait de diarrhée et de faiblesse et saignait parfois du nez. Étrangement, lorsque quelque chose le contrariait, son mari avait pour habitude de dire « Aurore, enfant posthume ». Malgré cela, elle dira sous serment ne pas croire que son mari avait pu tuer l’enfant.

C’est à l’ouverture de la séance du 14 décembre que les jurés déclarèrent Fouquet coupable du meurtre de la petite Aurore Dubois.

  • Monsieur Napoléon Fouquet, dit le greffier, avez-vous quelque chose à dire pour que cette sentence ne soit pas prononcée contre vous?
  • Oui, monsieur, fit Fouquet. Je veux dire que je ne suis pas coupable de l’accusation et que je suis trouvé coupable avec de faux témoignages.

Qu’à cela ne tienne, le juge prononça sa sentence, soulignant au condamné qu’il avait tué une enfant sans défense et qu’il ferait maintenant mieux de se réconcilier avec Dieu.

D’abord condamné à mort, Fouquet aura droit à une commutation de peine le condamnant à l’emprisonnement à vie au pénitencier St-Vincent-de-Paul.

[1] La Patrie, 30 novembre 1904.

[2] La Patrie, 2 décembre 1904.

[3] Ibid.

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