Une stratégie pour sauver la tête d’Alexandre Lavallée?

Alexandre Lavallée
Alexandre Lavallée

Dans un article du 8 mars dernier (voir L’affaire Alexandre Lavallée), j’ai résumé cette affaire de meurtre qui a marqué la région de la Mauricie au milieu des années 1920. Ce drame évoque l’histoire d’un cultivateur septuagénaire pendu en 1927 pour le meurtre de sa propre fille survenu à St-Étienne-des-Grès. En effet, Rose-Anna Lavallée de Vaudreuil, dont le mari travaillait sur des chantiers en Ontario, a été retrouvée morte dans des circonstances sanglantes en août 1926.

Ma récente escapade aux Archives nationales du Canada à Ottawa m’a permis non seulement de découvrir le visage de ce vieux criminel (voir photo ci-contre), mais aussi de comprendre que le véritable mobile du crime, selon l’avis du Dr Rosario Fontaine, expert en science judiciaire et alors jeune protégé du célèbre Dr Wilfrid Derome, fut l’agression sexuelle. Au procès, le Dr Fontaine fut d’ailleurs incapable d’établir si le viol avait eu lieu avant ou après le décès. Or, le dossier de première instance préservé aux Archives nationales de Trois-Rivières, ainsi que celui de la Cour d’appel à Québec, ne me permettaient pas de confirmer quoi que ce soit à propos du mobile du crime.

Puis on découvre également que le 21 juillet 1927, à moins d’un mois de la date prévue pour l’exécution, le sénateur Jacques Bureau, qui avait lui-même été solliciteur général quelques années auparavant, adressa une lettre à l’honorable Lucien Cannon, le solliciteur-général d’Ottawa. Bureau lui souligna que « j’ai ici deux de mes amis, Jean-Marie Bureau[1] et Léopold Pinsonneault, qui ont défendu un vieux vaurien du nom de Lavallée qui ne vaut pas la corde pour le pendre. Je te dis cela sérieusement et c’est pour cela que je te demande à commuer sa sentence parce que ce serait une dépense inutile que d’acheter une corde pour débarrasser l’univers d’un pareil individu. […] Il est âgé de 73 ans et Léopold Pinsonneault et Jean-Marie Bureau m’affirment que le bonhomme est absolument dégénéré. Je ne crois pas qu’il y ait de mal à incarcérer le bonhomme jusqu’à la fin de ses jours et il n’y aurait pas de révolution dans le diocèse si sa sentence était commuée. Je crois même, d’après certaines conversations que j’ai entendus, que tous les membres du clergé verraient ça d’un œil favorable ».

Difficile à croire, mais Lavallée trouvait quelques supporters sensibles à sa cause, ou du moins à la préservation de ses vertèbres cervicales puisque le 28 juillet une pétition signée par quelques dizaines de trifluviens fut adressée à Lucien Cannon. On y prétextait qu’aucune preuve directe n’avait été apportée contre lui lors du procès et qu’il n’y avait pas eu d’exécution dans le district « depuis 75 ans », ce qui nous reporte alors à 1852. C’était faux, bien sûr, puisque c’était là oublier l’exécution de William Brainard en 1860.

Le Dr Napoléon Lambert de Trois-Rivières se mit également de la partie en écrivant que, selon lui, Lavallée « ne jouit pas de ses facultés mentales. Maladie : érotisme ». Peut-être qu’aujourd’hui on parlerait plutôt de perversion sexuelle, qui sait!?

Le document le plus étonnant apparut le 29 juillet 1927. La déclaration de Georges alias Alphonse Boucher, un homme de 28 ans alors incarcéré pour viol à la prison de Bordeaux, eut des choses intéressantes à dire. Dans cette déclaration faite devant le gouverneur Séguin de la même prison, il s’incriminait avec un complice de nom de Tony, affirmant que le 10 août 1926 ils avaient tous deux quitté Montréal pour la région de Trois-Rivières. Voici un extrait de cette déclaration :

Aux Trois-Rivières, nous avons dîné au Café du Platon. Après le dîner nous sommes allés à l’hôtel Martin. Tony connaissait le père Lavallée. Il l’a rencontré là et m’a dit lui avoir donné une dose d’héroïne.

De l’hôtel Martin, nous sommes partis pour St-Étienne. Nous avons laissé notre voiture dans le bois à la station de Marchand. De là nous nous sommes rendus chez Lavallée à pieds.

C’était la quatrième ou la cinquième fois que j’allais chez Lavallée.

La première fois j’y étais allé au mois de mai 1926. À cette date-là, je passais dans le 4ème rang, et étais arrêté du magasin de Milot pour y prendre un verre de liqueur. Le sucre de la liqueur m’était resté dans la gorge et je suis arrêté chez Lavallée pour demander un verre d’eau. Madame de Vaudreuil [la victime] m’a donné une tasse de lait. J’ai causé avec elle.

Je suis retourné deux ou trois fois par la suite chez Lavallée pour rencontrer Madame de Vaudreuil. […]

À mon deuxième voyage j’avais eu des relations charnelles avec Madame de Vaudreuil. De même aussi pour le troisième et le quatrième voyage.

Le jour du meurtre je me suis d’abord rendu seul chez Lavallée. J’ai causé avec Madame de Vaudreuil. À un moment je suis sorti et suis allé dans un hangar au côté de la maison. Durant ce temps des gens sont passés et ont parlé à Madame de Vaudreuil. Je ne sais pas ce dont il a été question entre eux.

En rentrant dans la maison j’ai demandé à Madame de Vaudreuil si elle avait dit à ces gens que j’étais là.

Tony est ensuite arrivé. Nous avons voulu avoir des relations avec Madame de Vaudreuil en lui disant que nous l’amènerions avec nous à Montréal et qu’elle demeurerait au numéro 247 rue Sherbrooke.

Elle a refusé en disant qu’elle était honnête et avait assez de misère avec son mari qui était une brute pour ne pas venir à Montréal. J’ai voulu la prendre de force et elle m’a donné un coup de couteau à pain. Vous voyez la marque ici.

Quand elle m’a donné un coup de couteau, je l’ai frappée sur la jambe et ensuite dans le bas du corps.

Elle est tombée par terre. Je l’ai transportée sur son lit et là je l’ai frappé avec un « crowbar », un petit crowbar, un[e] pince-monseigneur. Je l’ai aussi frappée avec un « post » de cordonnier que Tony avait emporté.

Nous l’avons ensuite violé. […]

Avec le peu que nous sachions sur cette affaire, puisque les transcriptions du procès demeurent manquantes, cette déclaration peut aujourd’hui paraître tout à fait plausible. Est-ce que la justice s’est trompée? A-t-on pendu un innocent à Trois-Rivières?

Me Jean-Marie Bureau, qui avait son cabinet d’avocat dans l’édifice de la Banque Canadienne de Commerce à Trois-Rivières, écrivit une lettre le 1er août 1927 à l’honorable Lucien Cannon, alors ministre intérimaire de la Justice à Ottawa. Dans cette lettre de 11 pages, Bureau voulut attirer son attention sur cette confession de Boucher. Probablement au courant que l’enquête déclenchée par la Couronne à la suite de cette déclaration en venait à la conclusion d’un énorme mensonge, Me Bureau insista en affirmant que les affirmations du patron de Boucher, dont le témoignage permettait d’établir qu’il était impossible pour ce violeur de se trouver à St-Étienne-des-Grès au moment du meurtre de Rose-Anna, n’étaient pas dignes de foi. Le criminaliste trifluvien ira même jusqu’à prétendre que cet employeur, un dénommé Morris, était un ami de Boucher et qu’il couchait avec sa femme.

Il ajoutait à propos du complice présumé de Boucher que « Tony aurait été arrêté dernièrement par la police de Montréal, au cours d’une partie de cartes, précisément avec le patron de Boucher, un juif du nom de Morris ».

Me Bureau écrivit que « dans les circonstances, monsieur le ministre, je me demande s’il serait raisonnable de procéder le 12 du mois courant à l’exécution du vieillard Lavallée, contre lequel, il faut le dire, on n’a apporté que des preuves de circonstances, des preuves de nature telles que le juge Rivard de la Cour d’Appel nous disait que s’il avait été juré il n’aurait pas condamné Lavallée. […] Il me paraît que dans les circonstances le plus sage serait de conserver la vie à Lavallée afin que l’irréparable ne se soit pas produit si un jour la Justice devenait convaincue de la culpabilité de celui qui fait aujourd’hui une confession aussi extraordinaire ».

Malheureusement pour l’avocat et son client, ni la Couronne ni le ministère de la Justice ne prit cette confession au sérieux. Mais alors, comment Boucher aurait-il pu décrire l’intérieur de la maison de Lavallée et donner des détails aussi impressionnants? De plus, la pince-monseigneur mentionnée par Alphonse Boucher pouvait correspondre à l’arme du crime, quoi que celle-ci ne fut jamais retrouvée. Est-ce que Bureau voulait sauver la tête de son client à tout prix au point d’élaborer une entente avec un détenu de la trempe de Boucher?

Le 3 août 1927, Arthur Bettez, maire de Trois-Rivières, mentionna à son tour que « le cas de Lavallée me paraît un de ceux qui autorisent une commutation tant à cause de l’âge du condamné que de l’absence de preuves directes au procès ». Le 4 août, Bettez écrivait cette fois au premier ministre William Lyon Mackenzie King pour tenter de le convaincre d’intervenir en faveur d’une commutation de peine. Bettez soulignait entre autres que « la Couronne n’a pas amené de preuves directes de sa culpabilité. Il a été condamné simplement sur les preuves de circonstances ».

L'Action Catholique, édition du 12 août 1927.
L’Action Catholique, édition du 12 août 1927.

Toutefois, comme certaines autres affaires criminelles ont pu le démontrer, la preuve de circonstance peut parfois s’avérer plus solide qu’une preuve directe.

La déclaration de Boucher fut étudiée et enquêtée par le procureur Ernest Bertrand et certains détectives de la Police provinciale agissant sous les ordres du chef Lorrain. Selon Bertrand, il était impossible que Boucher se soit retrouvé à St-Étienne-des-Grès le jour du meurtre. En haut lieu, on croyait donc que Lavallée était un « maniaque » et que la justice devait donc suivre son cours.

Alexandre Lavallée était donc responsable de l’horrible assassinat de sa fille Rose-Anne. Et selon les lois en vigueur à l’époque, il en paya de sa vie dans l’enceinte de la prison de Trois-Rivières le 12 août 1927.

[1] Il ne m’a pas été possible d’établir s’il y avait un lien de parenté entre Jacques et Jean-Marie Bureau.

Publicités

Postez votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s