Meurtre non résolu à Yamachiche: l’affaire Boulanger


Alide Bellemare
Le Chef Alide Bellemare de la police de Trois-Rivières fut l’un des premiers à arriver sur la scène de crime.

Arthur Boulanger, 51 ans, habitait dans un logement au-dessus de son propre restaurant situé en face de la gare de Yamachiche. Le mercredi 18 septembre 1935, son corps y était découvert par un jeune garçon du nom de Robert Lacerte. Boulanger avait été sauvagement battu à coups de barre de fer sans avoir eu l’occasion de se défendre.

Le chef Alide Bellemare de la police de Trois-Rivières et le Dr Adélard Tétreault, celui-là même qui avait conduit l’enquête de coroner dans la triste affaire Andrew Day cinq ans plus tôt, débarquèrent sur les lieux pour les premières constatations. Dès le début, le journal La Patrie croyait détenir le mobile du crime « car la dernière fois que l’on vit la victime, elle avait une somme de près de 300$ dans ses goussets ». Selon la même source, Boulanger était étendu sur le plancher de sa cuisine alors qu’il n’y avait aucune trace de lutte dans l’appartement. Le Dr Rosario Fontaine, médecin légiste de l’Institut médico-légal de Montréal, dira plus tard que la victime aurait d’abord reçu trois coups violents au crâne alors qu’il se trouvait encore sur ses jambes avant d’en recevoir deux autres à la nuque après s’être retrouvé à l’horizontale.

À l’époque de sa mort, Boulanger vivait séparément de sa femme depuis une quinzaine d’années, cette dernière habitant à Montréal. Depuis, Boulanger vivait seul. En somme, on comprit que la thèse du crime passionnel fut écartée dès le départ. Selon certains témoins rencontrés dès les premières heures, Boulanger se souciait assez peu des affaires concernant son restaurant. Puisque ses poches semblaient avoir été retournées, la police s’orienta rapidement vers la piste du vol.

La reconstitution des dernières heures de la vie de la victime permit d’apprendre qu’au cours de l’après-midi du lundi 16 septembre, Boulanger se serait rendu à Trois-Rivières afin d’assister à la convention du parti Libéral alors qu’il avait une somme de 300$ dans ses poches. D’ailleurs, il aurait montré ces billets à plusieurs amis au cours de la journée en disant qu’il souhaitait s’acheter un cheval. Le même soir, on l’aurait vu rentrer chez lui en compagnie de deux hommes qui ne furent jamais identifiés. Selon La Patrie, ceux-ci auraient toutefois été interrogés par les policiers, qui apprirent que les deux hommes auraient simplement pris quelques verres en compagnie de Boulanger avant de quitter. Au moment de partir, les deux inconnus décrivirent la victime comme étant de bonne humeur, si bien que Boulanger leur aurait de nouveau montré sa liasse d’argent.

Sans qu’on puisse connaître tous les détails de l’enquête, puisque le dossier judiciaire aux archives nationales aurait été détruit, la police orienta rapidement ses soupçons vers un dénommé Freddy Pellerin. Le costume qu’il aurait porté au soir du 16 septembre fut confisqué par la police et confié au Dr Fontaine, qui y décela de fines gouttelettes de sang.

Le procès de Freddy Pellerin s’ouvrit devant le juge H.-A. Fortier au palais de justice de Trois-Rivières le 29 octobre 1935. La défense de l’accusé était assurée par Me Gustave Poisson et son jeune protégé Me Heaton, qui venait à peine de s’installer dans la capitale mauricienne. Quant à la Couronne, elle fut représentée par Me Philippe Bigué, un vieil habitué des grandes causes de meurtres en Mauricie depuis le début du siècle.

Bien qu’aujourd’hui cette affaire semble avoir été oubliée, le quotidien Le Nouvelliste soulignait que « cette cause soulève un intérêt considérable dans notre ville et la salle d’audience est trop petite pour contenir tous les curieux qui voudraient suivre cette cause. Un grand nombre de personnes ont guetté, hier, son arrivée au Palais de Justice ou son départ au commencement et à la fin de chacune des séances »[i].

Le procès se concentra d’abord à la description de la scène de crime, incluant les résultats de l’autopsie. Ensuite, on comprit que l’habit ayant été soumise aux analyses avait été confisquée dans un placard, ce qui n’excluait donc pas le fait que quelqu’un d’autre que l’accusé ait pu le porter le soir du meurtre. D’après les comptes rendus des journaux de l’époque, le seul autre élément à charge contre Pellerin résidait dans le fait que les gouttelettes retrouvées sur ses pantalons avaient le même aspect que les éclaboussures retrouvées dans l’appartement de la victime. À cette époque, évidemment, on était encore loin de l’avancée technologique de l’ADN et de l’étude des projections de sang.

Finalement, le procès permit aussi de mettre en lumière le fait que Boulanger s’adonnait à la vente d’alcool de contrebande, mais on ne découvrit apparemment aucun autre indice pour développer cette piste, si ce n’est qu’il aurait refusé d’en vendre à Pellerin quelques semaines auparavant.

Dans sa plaidoirie du 2 novembre, Me Poisson fit valoir que selon l’alibi de son client celui-ci n’avait pu avoir commis le crime.

Suite aux directives du juge, les jurés ne délibérèrent qu’une trentaine de minutes pour revenir avec un verdict d’acquittement. Dès lors, Pellerin se rendit aussitôt serrer la main de ses avocats. Me Poisson et Me Heaton jubilèrent, tous deux conscients qu’ils venaient d’épargner la potence à leur client.

On ignore ce que Freddy Pellerin est devenu par la suite. Avait-il réussi à échapper à la justice? Boulanger aurait-il été assassiné par ces deux hommes non identifiés qui avaient pris quelques verres en sa compagnie dans la soirée du 16 septembre? Ou alors peut-on envisager la possibilité d’un assassin opportuniste?

Quoi qu’il en soit, 80 ans plus tard son meurtre demeure un mystère complet.

 

[i] Le Nouvelliste, 30 octobre 1935.

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