Sur les traces de Marie-Jeanne Gagnon

Eric Veillette photographiant l'épitaphe de Marie-Jeanne Gagnon, la sœur de la célèbre Aurore Gagnon, dans le cimetière St-Joseph de Shawinigan.
Eric Veillette photographiant l’épitaphe de Marie-Jeanne Gagnon, la sœur de la célèbre Aurore Gagnon, dans le cimetière St-Joseph de Shawinigan.

Pour la plupart d’entre nous, elle n’est que la sœur d’Aurore Gagnon, celle que le Québec surnomme encore « l’enfant martyre ». Pas étonnant, puisque l’existence même de Marie-Jeanne a complètement été ignorée dans la pièce de théâtre de Petitjean et Rollin lancée en 1921 et aussi dans le film de Jean-Yves Bigras sorti en salle en 1952.

Pour que son personnage soit enfin reconnu dans la culture populaire, il a fallu attendre la parution de certains livres, dont le roman d’André Mathieu, ainsi que le film Aurore de Luc Dionne en 2005.

Mais là encore, le rôle que Marie-Jeanne a joué dans cette affaire reste méconnu. Pourtant, son témoignage au procès de sa belle-mère a été accablant. En fait, il a servi à faire basculer la stratégie de la défense. Devant une preuve trop solide, l’avocat de Marie-Anne Houde décida ensuite de plaider la folie, ce qui revenait à dire que l’accusée admettait avoir infligé les sévices à la fillette de 10 ans.

Au fil du temps, les auteurs nous ont appris que Marie-Jeanne Gagnon s’était finalement éteinte à Shawinigan en 1986. C’était à peu près tout. Mes recherches dans ce dossier m’ont permis de découvrir que Marie-Jeanne, en utilisant le prénom de Bernadette, s’est marié en 1932 à un dénommé Clovis St-Martin. Voilà qui laisse songeur quant à ce changement partiel d’identité. Souhaitait-elle se faire oublier?

Quoi qu’il en soit, c’est dans le cimetière de St-Joseph de Shawinigan que j’ai retrouvé son épitaphe le 15 août dernier. Et pour la première fois, du moins sur le Web, je reproduis une photo du lieu de son dernier repos. L’inscription sur cette pierre démontre que son mari est allé la rejoindre dans la mort en 2003.

Puisqu’on ne lui connaît aucune sortie publique après la conclusion du procès de sa belle-mère, on sait cependant que Marie-Jeanne a écrit au moins une lettre en 1923 à cette marâtre que tout le Québec condamnait. Marie-Anne Houde purgeait alors sa peine au pénitencier de Kingston. Quelle fut l’attitude de Marie-Jeanne par la suite face à cette inoubliable histoire? On l’ignore.

Marie-Jeanne Gagnon.
Marie-Jeanne Gagnon.

Les erreurs historiques continuent pourtant de déferler sur cette affaire, tout comme plusieurs autres dossiers judiciaires québécois. À titre d’exemple, Jacques Côté a commis l’erreur d’écrire dans son ouvrage de 2003 Wilfrid Derome, expert en homicides que Marie-Jeanne Gagnon était la demi-sœur d’Aurore. C’est faux. Les deux gamines avaient la même mère et le même père. Marie-Jeanne est née en 1907 et Aurore deux ans plus tard, soit quelques années avant la mort de leur mère naturelle à l’asile de Beauport. Mais peut-être que l’erreur provient du fait que Marie-Jeanne, lors de son témoignage, désignait l’accusée en utilisant des expressions comme « maman » ou « ma mère ». Il ne faudrait pas s’étonner de cette tendance que les enfants avaient naturellement à désigner la nouvelle épouse d’un père comme étant leur propre mère.

Plus récemment, un historien a avancé quelques prétentions infondées lors d’une capsule radiophonique. Pour n’en choisir qu’une seule, il affirmait que la célèbre marâtre s’amusait à gratter les plaies d’Aurore pour tenter de faire croire à une maladie de peau. Or, tout ce que révèle le dossier judiciaire à ce sujet c’est que la défense tenta de démontrer, de manière assez malhabile d’ailleurs, qu’Aurore se frottait elle-même contre les murs du grenier. L’intention du défenseur de Marie-Anne Houde, Me J.-N. Francoeur, était évidemment de donner une explication à la présence de sang sur les murs sans pour autant incriminer sa cliente.

Malgré toutes les horreurs qu’a suscitées cette affaire depuis maintenant près d’un siècle, on n’a toujours pas tout dit au public! Le dossier n’est donc pas définitivement clos!

(Il est maintenant possible de lire l’introduction de mon livre L’affaire Aurore Gagnon, le procès de Marie-Anne Houde, qui sortira en librairie le 12 février 2016, à l’adresse suivante:  https://historiquementlogique.com/laffaire-aurore-gagnon-lintroduction/ )

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