Monseigneur Pelletier impliqué dans un accident mortel


Mgr Georges-Léon Pelletier
Mgr Georges-Léon Pelletier

C’est comme évêque du diocèse de Trois-Rivières que Monseigneur Georges-Léon Pelletier a laissé sa trace en Mauricie. Toutefois, peu de gens se rappellent que le 13 décembre 1965 il frôla le scandale en causant la mort d’un homme sur le pont Duplessis. Selon une source récemment consultée, les habitudes malsaines de Pelletier auraient été ignorées par l’enquête du coroner.

Voyons ce que nous révèlent les archives.

Le 22 décembre 1965, c’est le Dr Jean-Luc Bellemare qui dirigea l’enquête de coroner sur la mort de Jacques Bisaillon, tué le 13 décembre lors d’une violente collision survenue sur le pont Duplessis à Trois-Rivières[1]. Me Jacques Lacoursière agissait à titre de procureur de la Couronne. On y retrouvait également les avocats François Lajoie, Claude Bisson et Guy Lebrun.

Le premier témoin entendu fut Normand Rouette, un photographe judiciaire de 26 ans et dont la présence servit essentiellement à déposer la photo P-1[2] qui représentait la voiture de marque Renault ayant appartenue à la victime et la P-2[3] qui immortalisait la Chrysler Imperial de Mgr Pelletier.

Jean Bisaillon, un chauffeur de taxi de 35 ans, fut le second témoin. Il expliquera avoir vu son frère pour la dernière fois sur l’heure du midi le 13 décembre. À ce moment-là, il était loin de se douter qu’il serait appelé à identifier son corps quelques heures plus tard.

Le constable Florent Cossette, 38 ans, avait été appelé sur les lieux vers 16h10 pour constater que la chaussée du pont, d’une largeur de 40 pieds, était bordée d’un petit rempart de neige et qu’il y avait une neige mouillante au sol.

  • Est-ce que c’était glissant?, lui demanda Me Lacoursière.
  • Oui, très glissant.
Voiture de marque Renault appartenant à la victime de la collision du 13 décembre 1965.
Voiture de marque Renault appartenant à la victime de la collision du 13 décembre 1965. (BANQ TR)

Contre-interrogé par Me Lebrun, le policier précisera aussi qu’à son arrivée la noirceur commençait à s’installer et la neige avait cessé. On comprendra ensuite que la victime roulait en direction du Cap-de-la-Madeleine au moment d’entrer en collision frontale avec la grosse cylindrée de l’évêque, qui lui roulait dans la direction opposée.

Le Dr Jacques Sévigny, 43 ans, qui habitait alors au 214 de la rue Bonaventure, viendra expliquer au coroner avoir constaté le décès de Bisaillon à la morgue, peu de temps après la collision. La cause de sa mort fut une « hémorragie cérébrale par enfoncement de l’os temporal gauche et fracture du rocher probable parce qu’il y avait écoulement sanguin par l’oreille gauche, assez abondant ».

Roger Laliberté, 55 ans, roulait en direction du Cap-de-la-Madeleine entre 16h00 et 16h10 dans la voie de droite. Rappelons que pour les gens qui ne connaissent pas la région de Trois-Rivières, le pont Duplessis comptait quatre voies, comme c’est toujours le cas actuellement. Il décrira ensuite la collision en ces termes : « Tout ce que j’ai vu, c’est que ça s’est produit comme une explosion devant moi. La machine … Une autre voiture a été projetée, comme soulevée par une explosion et puis projetée devant moi tout simplement ».

  • Dans quel état était la chaussée?, lui demanda Me Lacoursière.
  • Très glissante.

Après que la Renault soit venue heurter sa voiture, Laliberté avait failli marcher sur le corps de la victime en descendant car « le corps de Monsieur Bisaillon était pris en-dessus de ma voiture ». En fait, il roulait à environ 200 pieds derrière la Renault, celle-ci se trouvant dans la voie du centre. Il estima que Bisaillon roulait sensiblement à la même vitesse que lui, soit 25 miles à l’heure (40 km/h).

Raymond Sylvain, 34 ans roulait dans la voie centrale en direction de Trois-Rivières dans un camion Dodge 1965 de trois tonnes. Sylvain se souviendra que le temps était sombre, au point où il avait allumé tous les phares de son véhicule[4].  Lui aussi estimera sa vitesse à 40 km/h.

  • Tout à coup, j’ai vu un char noir et j’ai braké [freiné] tout de suite, et en même temps la collision s’est faite.

Le Chrysler de Mgr Pelletier était soudainement apparu à sa gauche, avançant dans la même direction. Il dira n’avoir vu la Renault seulement qu’au moment de la collision sans pouvoir jurer si les lumières de cette dernière étaient allumés. Au final, la voiture de Sylvain avait été heurtée par le Chrysler Imperial mais sans causer de dommages majeurs.

Le drame, c’est que ce témoin connaissait la victime mais il ne fut jamais en mesure de la reconnaître sur les lieux. Lui qui n’avait pu trouver la force d’aller voir le corps, sera également incapable d’évaluer la vitesse de la Chrysler Imperial. En revanche, il précisera que « la collision frontale a été très violente ». Selon lui, le choc s’était produit à quelques pieds seulement à l’avant gauche de son capot. En fait, son témoignage permit de comprendre que la voiture noire de Pelletier l’avait doublée avant de heurter de plein fouet celle de Bisaillon.

Lionel Thibault, 30 ans, roulait dans la voie de droite, en direction du Cap-de-la-Madeleine, et suivait une Rambler à une centaine de pieds. Selon lui, la Renault avait mis du temps à dépasser la Rambler, ce qui laissait croire que Bisaillon ne roulait pas tellement plus vite que la moyenne cette journée-là. Thibault estimera d’ailleurs sa propre vitesse et celle de la Rambler entre 20 et 25 miles à l’heure (32 à 40 km/h). Quant à la Renault, il dira qu’elle devait rouler de 2 à 4 miles à l’heure (3 à 6 km/h) de plus.

Au moment de l’impact, il avait vu la Renault pivoter sur elle-même avant de se retrouver prisonnière entre deux véhicules.

La Chrysler Imperial de Mgr Pelletier photographiée après la collision.
La Chrysler Imperial de Mgr Pelletier photographiée après la collision. (BANQ TR)

Léo Leclerc, 44 ans, suivait un camion en direction du Cap lorsqu’il avait contourné celui-ci au moment de voir illuminer ses lumières de frein. Peu de temps avant l’impact, il se souvenait avoir vu la Chrysler noire le dépasser sur sa gauche à une vitesse qu’il estimera entre 35 et 40 miles à l’heure (56 à 64 km/h). Il sera d’ailleurs le seul témoin de cette enquête à fournir une estimation quant à la vitesse du véhicule que plusieurs croyaient fautif.

Clément Héroux, un policier de 34 ans qui habitait alors au 2702 de la rue de La Jonquière se trouvait à la place du passager dans le véhicule de Léo Leclerc. C’est lui qui apportera l’élément le plus concret quant à l’imprudence de Mgr Pelletier.

  • Bien, on a resté un peu surpris, dit-il, étant donné qu’on marchait déjà dans la deuxième travée et puis à une vitesse d’environ 30 miles à l’heure (48 km/h), et puis se voir dépasser dans une troisième rangée, surtout étant donné que le pont était déjà assez achalandé, je me demandais au juste qu’est-ce que c’est qui se passait. J’ai même dit à mon ami : « il va pourtant se produire un accident! ». Comme j’étais après lui dire ça, on a entendu « boum ». Et puis l’accident s’est produit et puis on ne l’a pas vu.
  • Est-ce qu’il y avait beaucoup de trafic sur le pont à ce moment-là?
  • Oui, le pont était assez achalandé, même quand le Chrysler noir nous a dépassée, on était quatre de large.

Le dernier témoin fut nul autre que Mgr Pelletier lui-même. L’homme de 61 ans, qui se fera appeler « excellence » par les avocats présents, eut la permission de raconter sa version des faits sans être interrompu. C’est le privilège que lui offrit Me Lacoursière.

  • Je m’en venais vers Trois-Rivières, il était quoi, 16h10, à peu près, sur le pont, environ, quelque chose comme ça. Et puis alors, à un moment donné, j’ai … j’ai cru… Voici ce que j’ai cru : j’ai été convaincu que le camion ou la voiture que j’ai dépassé était en première ligne, même s’il était éloigné du trottoir. Et quand … je les ai dépassés tranquillement … Et quand je suis arrivé – comme j’ai raconté à la police l’autre jour – quand je suis arrivé un peu en avant du moteur du camion, j’ai vu que, à peu près, cinq, six pieds en avant du camion, il y avait une autre voiture à sa droite. Et là, j’ai fait le saut et puis je me suis dit « mais comment, je ne suis pas à ma place! ». Là, j’ai fait le saut. Et puis je ne voyais absolument rien venir en avant à ce moment-là. Et puis quand … dès que j’ai eu regardé comme ça, qu’il y avait une voiture à ma droite, dès que je me suis ramené la figure en avant, j’ai vu l’autre voiture, celle de Monsieur Bisaillon qui était déjà à 4 pieds de moi, et puis la collision s’est produite. Et puis après, bien, demandez-moi pas ce qui est arrivé. On a retourné et puis je suis sorti vitement de la voiture et puis j’ai été lui donner l’absolution. C’est tout. Parce qu’il y a une chose certaine, c’est que si j’avais … si j’avais pu comprendre ou voir de façon sûr que j’étais en troisième position, surtout sur un pont, ça ne serait jamais arrivé. Je n’ai jamais osé faire ça. Mais vous voyez comment c’est bête, mais c’est ça!

Me Lebrun eut cependant quelques questions pour lui. En expliquant qu’il roulait seulement de 2 à 3 miles à l’heure de plus que les autres, sa version nous paraît aujourd’hui boiteuse en comparaison avec la version de Leclerc. Celui-ci avait vu surgir la Chrysler. En roulant de 2 à 3 miles à l’heure de plus que les autres, ne lui aurait-il pas fallu un certain temps pour arriver à dépasser un minimum de deux véhicules? En cette période de pointe, une telle explication aurait nécessité des précisions. Et pourtant, le coroner n’y vit apparemment que du feu, car aucune question ne lui fut soumise à ce sujet.

Finalement, le coroner Bellemare expliqua aux jurés qu’ils allaient devoir décider entre un verdict de négligence criminelle ou un accident.

  • Pour qu’il y ait responsabilité criminelle, leur dit-il, il faut que la personne, à qui vous voudriez imputer une telle responsabilité, ait fait preuve, à l’égard de la vie d’autrui, d’une insouciance grave, téméraire et déréglée, et non simplement d’une malheureuse imprudence; ce qui relève des tribunaux civils, ce qui ne nous intéresse pas ici. Vous devrez donc vous en tenir strictement à la preuve qui a été faite devant vous.

Les jurés délibérèrent durant 16 minutes avant que leur président, André St-Onge, déclare : « nous déclarons à l’unanimité un verdict de mort accidentelle ».

Certes, les jurés devaient s’en tenir uniquement à ce qui avait été dit devant eux. Et si les procureurs n’avaient pas posé toutes les questions nécessaires? Aurait-on pu, par exemple, dresser un portrait des habitudes de conduite de Pelletier? Son titre d’évêque de diocèse joua-t-il un rôle dans le déroulement de cette enquête?

Seul, ce document d’archive ne permet pas de dresser une preuve probante pour remettre en question ce verdict. Toutefois, la mémoire collective continue de croire en deux versions : la première stipulant que Pelletier avait l’habitude de conduire dangereusement, et la deuxième qu’il avait un problème d’alcool, et cela même au volant.

Pelletier restera évêque du diocèse jusqu’en 1975 avant de s’éteindre le 24 septembre 1987. Évidemment, dans les différentes biographies qui lui sont consacrées, que ce soit sur Internet ou ailleurs, on omet de mentionner que par un temps gris de décembre 1965 son imprudence au volant a causé la mort d’un homme.

[1] Les jurés du coroner furent : Louis-Georges Chaîné, Robert Corbeil, Louis-Philippe Hamel, André St-Onge, et Gérard Courchesne.

[2] Rouette avait dû se déplacer au garage Sirois de Trois-Rivières pour photographier la Renault de Jacques Bisaillon.

[3] La photo de la Chrysler Imperial noire avait été prise chez Clément Automobile à Louiseville.

[4] Rappelons ici pour les plus jeunes qu’avant la loi de 1990 obligeant les manufacturiers à installer des phares de jour sur les voitures destinées à la vente au Canada, les automobilistes devaient juger par eux-mêmes quand il était nécessaire de les allumer manuellement.

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3 thoughts on “Monseigneur Pelletier impliqué dans un accident mortel

  1. Article très intéressant, comme toujours.
    À sa lecture, peut-on dire que monseigneur Pelletier a le bon dieu sans confession?
    C’est pour rire. Amen.
    Merci monsieur Veillette pour la qualité de votre blog.

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  2. J’étais étudiant a Trois-Rivières aux moments des faits soit l’accident mortel causé par l’auto conduite par Mgr Pelletier. Ses problèmes d’alcool étaient connus aux moments des faits mais comme l’église contrôlait la situation Pelletier ne fut pas importuné davantage. Après les incidents mortels des gens appelaient à l’évêché pour s’assurer que Mgr Pelletier était bien à son poste et non sur le pont Duplessis.

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