Blanche Desautels: la petite martyre de 1911

Illustration parue dans La Patrie en 1911.  Blanche Desautels, 9 ans, a témoigné contre ses parents alors qu'elle portait encore un bandage autour de sa tête.
Illustration parue dans La Patrie en 1911. Blanche Desautels, 9 ans, a témoigné contre ses parents alors qu’elle portait encore un bandage autour de sa tête.

Après avoir révisé entièrement le dossier judiciaire de Marie-Anne Houde, alias « la marâtre », je me rends compte que, d’un certain côté, cette affaire fut unique dans notre patrimoine judiciaire, alors que de l’autre je me dis que les cas d’abus n’étaient pas si rares. Hormis l’affaire Fouquet, sur laquelle j’écrivais un billet le 26 avril dernier (voir Aurore avant l’Aurore), ces cas d’abus ayant conduit à des condamnations à mort sont rares.

Certes, il faut éviter de juger le passé avec nos yeux d’aujourd’hui, car la mentalité entourant la correction physique n’était pas celle que nous enseignons maintenant à nos enfants. Évidemment, le cas d’Aurore Gagnon nous montre qu’il y a une marge entre la correction et la torture.

Dans le journal montréalais La Patrie du 27 juillet 1911, il m’a été donné de découvrir un autre cas similaire à celui de Fortierville. Tout comme Aurore, la petite dont il est question ici était sensiblement du même âge, sans compter que les fautifs étaient ses propres parents.

C’est devant le juge Choquet que Louis Desautels et sa femme furent reconnus coupables pour avoir battu et martyrisé leur fillette nommée Blanche, 9 ans. Celle-ci se retrouva d’ailleurs entre la vie et la mort à l’Hôtel-Dieu de Québec, ce même hôpital où Aurore Gagnon serait soignée au début de l’automne 1919. C’est seulement après plusieurs semaines que Blanche Desautels avait repris du mieux.

Le récit des atrocités infligées à la petite victime fera dire au reporter de La Patrie qu’il était « de nature à faire bondir d’indignation tout être humain qui n’a pas un caillou à la place du cœur ». Et pour ajouter l’audace à l’injure, lorsqu’on leur demanda s’ils avaient quelque chose à déclarer avant que la sentence soit prononcée, les parents eurent le culot d’implorer la clémence de la Cour.

  • Vous me demandez de n’être pas sévère après ce que je viens d’entendre afin de protéger vos enfants qui manqueront de pain si vous êtes incarcérés trop longtemps, lança le juge. Je considère que je manquerais gravement à mon devoir si je ne l’étais pas. Vous, Désautels, vous avez été trop mou pour empêcher votre femme de battre son enfant. Non seulement vous ne la protégiez pas contre son excès de colère, mais vous la battiez vous-même. Vous, madame, vous avez agi comme une brute vis-à-vis cette fillette. Vous avez vous-même démontrée ici, par vos paroles, que vous aviez un caractère tel que l’on ne peut pas laisser des enfants sous vos soins, car vous n’êtes pas digne d’être une mère de famille. … Vous m’avez demandé de protéger vos enfants. Je vais les protéger contre vous deux. Vous passerez les dix prochaines années de votre vie au pénitencier.

Parmi l’audience, les applaudissements fusèrent. Me Alban Germain demanda alors au juge que devant « des cas aussi nombreux de cruauté, dont les tribunaux sont saisis tous les jours, je demande que le tribunal, en ce cas particulier, se montre aussi sévère que possible ».

Après la condamnation de ses parents, la petite Blanche Desautels fut confiée à sa grand-mère. Elle était encore faible puisque ses blessures au cuir chevelu ne s’étaient toujours pas cicatrisées. D’ailleurs, c’est avec un bandage autour de la tête qu’elle s’était présentée dans le prétoire afin de témoigner courageusement contre ses parents. Elle avait expliqué que depuis environ un an ceux-ci s’acharnaient sur elle avec un tisonnier, une lèchefrite, et même à coups de poings et de pieds. Le 5 juin, pendant que son père la battait avec le tisonnier, sa mère la tira si violemment par les cheveux qu’elle lui en arracha une épaisse mèche.

  • Pourquoi te battaient-ils ainsi?, lui demanda le procureur.
  • Maman me reprochait de n’avoir pas soin du bébé comme je devais le faire, et aussi de ne pas passer tout mon temps à faire le travail qu’elle me demandait. Alors elle me battait. Plus je criais, plus elle me frappait.

Deux médecins vinrent témoigner à l’effet qu’au moment de l’arrestation des parents, le 7 juin, le corps de la petite était couvert de contusions et d’ecchymoses. Ses bras étaient tellement enflés qu’il lui avait fallu trois semaines de soins avant de pouvoir les plier à nouveau. Le docteur Oscar Bourque de l’Hôtel-Dieu déclara que l’enfant avait dû subir trois opérations chirurgicales, et qu’elle était demeurée entre la vie et la mort pendant près de trois semaines.

ScreenHunter_263 Jul. 29 20.43Parmi les autres témoins entendus lors du procès, on retrouva évidemment des voisins. Ainsi, on apprit que Mme Desautels avait dit à une voisine qu’elle continuerait à battre Blanche « tant qu’elle n’écouterait pas à la lettre ». Aucun témoin, semble-t-il, ne parla en faveur des deux accusés. Après le verdict, plusieurs femmes présentes dans l’assistance seraient allées féliciter le juge. Quant au procureur de la Couronne, Me Théberge, il avait accepté de conduire cette affaire gratuitement.

Malheureusement, ce ne serait pas le dernier cas de maltraitance. C’est encore La Patrie qui annonça le 3 octobre 1919, alors qu’Aurore Gagnon était elle-même hospitalisée à l’Hôtel-Dieu avant de subir les dernières foudres fatales de sa belle-mère, une fillette de 11 ans décédait à Montréal sur la rue Brabant. Son père l’avait tué à coups de pied.

Pas plus tard qu’en 2015, au moment de travailler sur la première version de mon manuscrit, un autre cas d’abus était entendu à Trois-Rivières, dans lequel l’une des victimes raconta que la mégère s’inspirait directement du film Aurore l’enfant martyre, sorti sur nos écrans en 1952, pour battre les enfants dont elle avait la responsabilité.

Publicités

3 thoughts on “Blanche Desautels: la petite martyre de 1911

  1. J’aurais bien voulu clique « J’aime » mais j en suis incapable car ça me ramène a une « affaire de wordpress »…De toute façon j’aime tout les articles que vous écrivez,continuer votre beau travail et Merci encore, c est fabuleux:-)

    Aimé par 1 personne

Postez votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s