Les grands procès du Québec: histoire ou dramatisation?


les_grands_proces_DVD_movie_large-218x300            J’étais dans la jeune vingtaine lorsque les épisodes du téléfilm Les Grands Procès du Québec furent diffusés à la télévision, au milieu des années 1990. À l’époque, je n’en ai pas manqué un seul. Des années plus tard, il me fallait évidemment me procurer le coffret DVD et me remémorer ces instants de notre patrimoine judiciaire. Car, je dois l’avouer, ce téléfilm a certainement semé en moi la graine d’une passion qui, plus tard, refit surface. Comme on le sait, je me passionne maintenant à réviser des dossiers judiciaires de notre passé afin de donner l’heure juste aux lecteurs, ce qui m’a value jusqu’à maintenant de publier L’affaire Dupont (2014) et L’affaire Denise Therrien (2015). Il y en aura d’autres, évidemment!

Au fil de mes recherches, l’inévitable s’est produit : j’ai finalement croisé des dossiers abordés dans le cadre de cette série. Quoique je me doutais de cette contrainte ayant poussé les scénaristes à procéder à des coupures, j’étais loin de me douter que je serais heurté à des contradictions majeures.

Et je ne suis pas le seul à le dire. Dans son ouvrage L’affaire Cordélia Viau la vraie histoire, publié en 2013, Me Clément Fortin soulignait les invraisemblances rapportées par des auteurs comme Pauline Cadieux et Andrée-Hélène Bizier. Mais ces erreurs touchaient également l’épisode que les concepteurs de Les Grands Procès du Québec avaient consacré à Viau. Sur ce, Fortin écrit dans son épilogue : « comment Cadieux, Bizier, Boileau et les auteurs de Cordélia dans la série Les grands procès du Québec ont-ils pu passer sous silence l’intervention du juge en chef de la Cour supérieure du Québec? Pourtant, les journaux y avaient fait écho. Comment ont-ils pu ignorer le résumé du juge Taschereau et le jugement de la Cour d’appel? ».

La leçon que nous donne indirectement Fortin est qu’il est préférable de consulter d’abord le dossier judiciaire avant de crier à l’injustice, comme l’a fait Cadieux, et bien d’autres d’ailleurs. Le secret, c’est de remonter à la source; non de déblatérer sur la place publique pour le simple plaisir d’attirer l’attention.[1]

Car les concepteurs de la télésérie semblent avoir boudé les dossiers judiciaires. Du moins, c’est ce que j’arrive à prouver avec l’une des plus célèbres affaires de notre passé. Dans l’épisode consacré à l’affaire Aurore Gagnon, on y commet l’erreur de désigner le juge de paix sous le nom d’Aurélien Mailhot, alors que dans les faits il se nommait Oréus Mailhot[2]. De plus, on fait dire à des témoins des choses qui n’apparaissent même pas dans les notes sténographiques. Pour ainsi dire, les scénaristes n’ont donc pas consulté le dossier judiciaire. C’est pourtant ce dont on serait en droit de s’attendre d’une émission qui prétend reconstituer des causes criminelles.

Quant aux plaidoiries et aux directives du juge, toujours dans l’affaire de cette pauvre enfant martyre, elles relèvent tout simplement de l’imaginaire. Ainsi, il devient tout à fait légitime de se demander si cette télésérie prétendait vraiment faire de l’Histoire ou alors de simples dramatisations.

Une question toute légitime prend alors naissance dans notre esprit : ces inexactitudes se répètent-elles pour les autres dossiers? Évidemment, il faudra encore bien des années avant de le vérifier. Il est plus laborieux de lire un dossier judiciaire dans sa totalité, quoique la satisfaction retirée par la suite est drôlement plus gratifiante, d’autant plus qu’on redonne aux faits et au public le respect qu’ils méritent.

Étrangement, le journaliste Daniel Proulx, qui est à l’origine de cette création et qui a participé à plusieurs autres documentaires de qualité, n’a pas commis ces erreurs dans le livre qu’il intitula également Les grands procès du Québec. Dans cet ouvrage fort intéressant il traite d’ailleurs de procès qui n’ont jamais été adapté à l’écran. Par exemple, il a préféré ne rien écrire à propos du procès de Marie-Anne Houde, alors qu’il a résumé des affaires comme celle du triple meurtre du Casa Loma, l’attaque du tunnel de rue Ontario, et j’en passe. Forcément, il s’est produit quelque chose entre la rigueur de Proulx et le produit final de la télésérie.

Ceci dit, les constatations de ces imprécisions historiques nous laissent à penser que ce téléfilm fut davantage une interprétation artistique et donc culturelle de notre patrimoine judiciaire. Certes, ce ne fut pas une reconstitution fidèle des témoignages entendus sous serment, dont plusieurs dorment toujours dans nos archives. Sur ce point, force est de constater qu’il reste encore beaucoup de travail à faire avant de renflouer la vérité historique de notre passé. Pourtant, il y a maintenant 20 ans, cette dramatisation fut une porte ouverte pour éveiller l’intérêt de plusieurs curieux, dont je fais partie.

[1] À ce sujet, je vous recommande mon article Les auteurs mythomanes, un phénomène bien présent.

[2] Parfois, on l’a aussi écrit « Auréus Mailhot » mais une lettre signée de sa main « O. Mailhot » me permet de croire que la véritable façon de l’écrire était « Oréus ».

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