Première utilisation de la balistique au Québec


Le pseudo-expert Albert Hamilton
Le pseudo-expert Albert Hamilton

C’est dans l’affaire Delorme, au début des années 1920, que la balistique fut utilisée pour la première fois dans un procès pour meurtre au Québec. En janvier 1922, le corps de Raoul Delorme était retrouvé dans un banc de neige en bordure d’une rue à Montréal. La ténacité du détective Georges Farah-Lajoie permit de déposer des accusations contre l’abbé Adélard Delorme, le frère de la victime. Ce prêtre arrogant subira par la suite quatre procès au cours desquels on étudia certains aspects de la balistique.

À un certain moment, la défense présenta sa contre-expertise en appelant à la barre William Jones, « qui travaillait pour la police de New York depuis vingt ans »[1]. Selon lui, les balles retrouvées dans le corps de la victime n’étaient pas compatibles avec l’arme de l’accusé. En fait, il produisit une arme dont le numéro de série précédait celui de l’arme du crime, car sa prétention était à l’effet que les rayures laissées sur les projectiles seraient identiques puisque les deux armes avaient été fabriquées par les mêmes outils. Une telle prétention ne tiendrait maintenant plus devant un tribunal, mais en 1923 les connaissances sur la balistique en étaient à leurs débuts.

Mais lorsque Jones admit lors de son témoignage avoir obtenu l’aide d’un certain Albert Hamilton, le procureur de la Couronne, Me Robert Louis Calder, se rappela de ce nom. En comprenant que ce même Hamilton était assis dans la salle, il se tourna brusquement vers lui pour demander au juge qu’on expulse cet homme immédiatement. La réaction peut surprendre, mais un bref retour en arrière nous aidera à comprendre.

Le 22 mars 1915, dans l’État de New York, Charles Stielow découvrit le corps de son patron, Charles Phelps, et celui de Margaret Walcott. Cette dernière avait été atteinte de trois projectiles de calibre .22. Interrogé par la police, Stielow nia d’abord posséder une arme de ce calibre avant d’admettre un peu plus tard en posséder une. Devant ce mensonge, on l’accusa du double meurtre. Sous la pression des enquêteurs, il fit également des aveux. Toutefois, peu de temps avant la tenue du procès, Stielow revint sur ses aveux. Il se disait innocent.

La justice fit alors appel à Albert Hamilton, qui se disait expert dans le domaine, pour étudier l’arme et les projectiles. Celui-ci témoigna sous serment que les balles retrouvées sur la scène de crime correspondaient parfaitement avec l’arme de l’accusé. Croyant à la démonstration de Hamilton, le jury condamna Stielow.

Avant que le condamné soit envoyé sur la chaise électrique, des doutes s’installèrent quant à la validité de l’expertise balistique, une science qui était utilisée pour la toute première fois aux États-Unis dans un procès pour meurtre. Cette fois, on confia les analyses à deux autres experts qui s’acharnèrent à réaliser leurs propres essais. Selon eux, les balles tirées avec l’arme de Stielow ne correspondaient pas du tout à celles du crime. En fait, ils découvrirent un fait encore plus troublant : en nettoyant l’arme de Stielow pour les tests, ils constatèrent que celle-ci n’avait pas servi depuis très longtemps et que, par conséquent, Hamilton ne l’avait jamais utilisé pour ses essais. Hamilton avait donc menti. On le considéra ensuite comme un charlatan. Comme quoi la justice n’était pas complètement à l’abri des mythomanes.

Heureusement pour Stielow, il eut droit à un nouveau procès, au terme duquel il fut acquitté. Voilà donc l’histoire qui revint à l’esprit de Me Calder en plein procès à Montréal. En comprenant la supercherie qui était en train de s’installer en plein prétoire, il obtint l’accord du juge pour expulser Hamilton du palais de justice.

Néanmoins, l’incident n’eut apparemment aucune conséquence sur le sort réservé à l’abbé Delorme. Au bout de quatre procès, dont deux s’étaient terminés par un désaccord du jury, le prêtre fut acquitté. À la lecture du livre La soutane et la Couronne de Jean Monet, on comprend cependant que l’abbé était certainement coupable du meurtre de son jeune frère, dont le mobile était l’impression héritage de leur père, et que sa position au sein du clergé empêcha le jury de se montrer impartial.

[1] Jean Monet, La soutane et la Couronne, Éditions du Trécarré, 1993, p. 161.

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