Le mystérieux Moïse Darabaner


Moïse Darabaner, selon un dessin d'Allô Police, 1965.
Moïse Darabaner, selon un dessin d’Allô Police, 1965.

Qui se souvient de Moïse Darabaner? Et surtout, qui était-il?

J’ai entendu ce nom pour la première fois il y a quelques mois, lorsqu’une journaliste me contactait pour me demander ce que je savais à propos de ce personnage. Malheureusement, je fus incapable de lui venir en aide. Même la Toile n’évoque pratiquement rien à son sujet.

Récemment, au hasard de mes recherches concernant un autre projet de livre, je trébuchais sur deux articles publiés dans Allô Police, un premier le 10 octobre 1965 et un autre le 17 octobre. Le nom de Darabaner y apparaissait en première page.

Dans l’article du 10 octobre, on parlait principalement de la découverte de quelques cadavres dans la région de St-Gilles, non loin de Ste-Agathe-de-Lotbinière. La découverte de trois corps putréfiés s’ajoutait à trois autres, portant à six le nombre de dépouilles. Ces six victimes auraient été reliées à un vaste réseau de fraudes des faillites et d’incendies criminels. Toute cette histoire avait commencée par l’arrestation de Moïse Darabaner au cours de l’été 1964.

L’arrivée de Me Claude Wagner au ministère de la Justice avait apparemment donné le coup d’envoi à une lutte contre la corruption, un phénomène qu’Allô Police comparaissait aux « belles années » de Chicago. Selon cette même source, le crime organisé tremblait devant la lutte qu’on lui faisait « et dès l’an dernier [1964], son travail [à Wagner] portait fruit alors qu’un juge était condamné à deux ans de prison pour parjure ».

Une part du mérite dans cette campagne de « nettoyage » revenait à Me Gérard Laganière, qui travaillait sur des causes de faillites frauduleuses. Selon Allô Police, voici comment fonctionnait le stratagème : « on achetait un commerce qui allait plus ou moins bien, on déposait la forte somme à la banque pour rassurer les créanciers futurs, on achetait beaucoup de crédit, donnant comme référence la banque où on avait déposé l’argent. La deuxième opération consistait à retirer l’argent de la banque, à vendre la marchandise en bas du prix coûtant ou à l’entreposer dans un endroit inconnu, puis à déclarer faillite. Les créanciers perdaient tout car lorsque venait le règlement des comptes, le magasin était pratiquement vide ».

Me Laganière avait commencé par intenter une poursuite contre André Poupart et Hilaire Paquette. Ces deux-là se firent représenter par l’avocat et député Me Adrien Meunier. Le 25 septembre 1962, un dossier concernant Poupart et Paquette disparaissait dans des conditions étranges au secrétariat de la police de Montréal. Le précieux document s’étant envolé, la justice avait dû acquitter les deux hommes, faute de preuves.

Le jour même, le lieutenant Brunette avait pu enregistrer une conversation dans laquelle Me Meunier se vantait en invitant le policier à « aller voir à l’incinérateur de la rue Dickson s’il voulait retrouver son dossier ».

À l’automne 1963, Meunier devenait juge à la Cour Supérieure. Quelques mois plus tard, la Couronne rouvrait cependant l’affaire Poupart-Paquette puisque de nouveaux indices étaient venus s’ajouter au dossier. Le plus intéressant, c’est que le juge Meunier était maintenant contraint de venir témoigner[1]. L’enquête s’étendit à l’ensemble de la province, ce qui conduisit à l’arrestation de Darabaner.

Une femme prétendait avoir perdu 250,000$ aux mains de ces fraudeurs et « le détective Vincent Ouellet de la police de Québec fut nommé en charge de l’enquête. Il fit les premières découvertes qui devaient mettre à jour la plus formidable affaire criminelle du siècle au Québec ». Il aurait fallu, semble-t-il, plusieurs semaines d’investigation afin de comprendre les rôles de chacun au sein de l’organisation.

Alors qu’on hésitait à dévoiler qui d’André Lamothe et Moïse Darabaner en était le chef, Allô Police croyait que les ordres provenaient de « plus haut ». Parmi les exécuteurs, on parlait de gorilles tels que Rédempteur Faucher, Paul Brie et Ovila Boulet. Lamothe aurait été « le chef de la discipline » et Gaston Constantin le conseiller de Darabaner.

Une photo de mauvaise qualité de Darabaner (Allô Police, 1965).
Une photo de mauvaise qualité de Darabaner (Allô Police, 1965).

« Depuis le début de l’enquête, Moïse Darabaner demeure toujours le personnage central », ajoutait Allô Police. Ce curieux individu se serait installé dans la Vieille Capitale en 1936 pour ensuite gravir rapidement les échelons dans le milieu des affaires, au point de se retrouver président d’une quinzaine de compagnies, que ce soit dans le domaine du prêt, de la restauration ou du divertissement. Il aurait d’ailleurs mené des combats marquants à Québec concernant des règlements de zonage. « La ville dut démolir elle-même un édifice que Darabaner persistait à vouloir construire plus haut que le permettaient les règlements municipaux ».

Il fut également impliqué dans une affaire de fraude avec la Banque Canadienne Impériale, où trois chèques de 50,000$ auraient été changés en l’absence du gérant. Darabaner fut cependant acquitté dans cette cause. À Québec, on le connaissait comme un important prêteur sur gage qui imposait des taux de remboursement très élevés. Il fit également des affaires avec une certaine Mlle Smiley, présidente de Junior Holding et propriétaire d’une carrière de granite à St-Basile de Portneuf. Darabaner et Constantin auraient promis à cette dame un contrat pour 360,000 chaînes de trottoirs à 14.25$ l’unité, ce qui revenait à parler d’une affaire de 6$ millions. Pour montrer sa bonne foi, Mlle Smiley leur versa un acompte de 110,000$.

On devine cependant que le contrat tant attendu ne se concrétisa jamais et la dame perdit son investissement. Qu’à cela ne tienne, car Darabaner aurait développé un projet encore plus brutal en prévoyant se débarrasser de Mlle Smiley. Pour ce faire, il fit appel à Rosaire Daoust, qui aurait demandé 1,000$ pour exécuter le travail. Heureusement pour la femme d’affaire, Constantin se serait finalement opposé à ce projet de meurtre.

Après l’arrestation de Darabaner, on raconte qu’il aurait fallu un camion de trois tonnes pour transporter tous les documents saisis. Deux procureurs spéciaux furent nommés pour s’occuper de l’affaire : Me Rock LeFrançois et Me Anatole Corriveau.

Une enquête à huis clos sur les incendies criminels permit d’établir un lien direct avec les cadavres retrouvés en octobre 1965 près de St-Gilles. Parmi ces victimes on comptait un dénommé Rédempteur Faucher, surnommé La Torche. Selon Ovila Boulet, son complice, Alfred Cyr avait emprunté de l’argent à Darabaner en 1958 pour se procurer une maison à St-Lambert. Darabaner aurait lui-même déboursé les frais d’assurance avant de mettre la maison au nom de Mme Cyr. Bientôt, Alfred Cyr se montra incapable de rencontrer ses paiements, ce qui lui mérita une menace écrite de la part de Darabaner. En désespoir de cause, Cyr alla rencontrer ce dernier dans son bureau situé sur la rue de la Couronne dans la Basse-Ville de Québec. La solution envisagée était assez simple : incendier la maison endettée pour encaisser l’argent de l’assurance. Cette affaire impliqua également un ajusteur public nommé Louis Sicotte qui devait s’arranger pour que la prime d’assurance de Cyr n’augmente pas après l’incendie. Darabaner, Gagnon et Sicotte reçurent 1,000$ chacun pour cet arrangement.

Le 10 septembre 1961, Gagnon se présenta chez Cyr et, après lui avoir montré un revolver inséré dans sa ceinture, lui conseilla d’aller faire un tour chez son père. Le lendemain, Cyr apprenait que sa maison avait été rasée par les flammes. Ovila Boulet et Rédempteur Faucher avaient allumé le brasier. Ce contrat avait rapporté 300$ à Boulet et 200$ à Faucher.

En fait, les deux hommes auraient aussi allumés d’autres brasiers pour le compte de Darabaner. Toutefois, Faucher finit par commettre une erreur à laquelle il est encore impossible d’apporter une explication claire. Néanmoins, cette faute fut suffisamment grave qu’on prit la décision de l’éliminer, une mission que l’on confia à André Lamothe.

En mai, à la sortie du pont de Québec, Lamothe se chargea donc de mettre une balle de revolver dans le côté de Faucher alors que celui-ci prenait place dans la même voiture que lui. Il reprit ensuite la route pour transporter le cadavre jusqu’au chemin reliant les villages de St-Gilles et Ste-Agathe-de-Lotbinière. Sur place, il lui retira ses vêtements avant de l’asperger d’un produit caustique (communément appelé le Drano). Plus tard, Lamothe nia avoir reçu l’ordre d’abattre Faucher, affirmant plutôt l’avoir éliminé de son propre chef.

Malheureusement, Faucher n’a pas été la seule victime de cette organisation.

Le 30 septembre 1961, un hôtel de St-Joseph de Beauce appartenant à Albéric Bilodeau devenait à son tour victime des flammes. Bilodeau se rendit ensuite dans un hôtel de St-Henri de Lévis en compagnie de Marcel Voyer, un de ses employés. On lui avait donné rendez-vous pour signer un soi-disant contrat de peinture.   Sur place, Voyer entra dans l’hôtel pour s’informer. À sa sortie, son patron avait disparu, ainsi que sa voiture. Le corps de Bilodeau devait être retrouvé plus tard à St-Gilles parmi les autres victimes aspergées de Drano.

Les décès de Paul Brie, Paul Nadeau et René Foucher seraient également reliés à cette affaire. Parmi les cadavres retrouvés dans la région de St-Gilles, on y trouva celui d’Henri-Paul Chandonnet, qui aurait été assassiné pour avoir été témoin de certaines pratiques en lien avec les incendies. La Police provinciale croyait aussi que la mort de Maurice Gingras, qui remontait à 1962, était reliée à cette mystérieuse affaire, mais au moment de la publication de l’article d’Allô Police en octobre 1965, son corps n’avait toujours pas été retrouvé. Il était président de Gingras Electric.

Paul Nadeau, apparemment natif de Plessisville, aurait été la première victime, en 1959. On l’aurait enduit d’un produit caustique avant de l’enterrer à St-Nicolas, où passait en 1965 la route transcanadienne. « On affirme que pour trouver ce qui reste de son corps, il faudrait défaire une partie de la route. Comme le caustique a certainement fait son œuvre, il semble qu’on ne retrouvera pas grand-chose ».

En octobre 1965, c’est sur la route Gosford[2] entre St-Gilles et Ste-Agathe qu’un travailleur de la voirie effectuant des travaux d’arpentage sentit le besoin de soulager sa vessie. En pénétrant dans les bois, il eut la surprise de découvrir un corps. Après l’arrivée sur place des policiers, on découvrit cinq autres cadavres et s’amorça alors l’histoire qu’on connaît.

Parmi eux, on identifia les restes de Bilodeau. L’enquête permit ensuite de cibler Ovila Boulet, qui devra subir son procès au palais de justice de Québec en 1967 pour le meurtre de Bilodeau. Reconnu coupable, il sera condamné à mort avant que sa sentence soit finalement commuée en une peine d’emprisonnement.

Dans le livre L’affaire Gerda Munsinger (2014) de Gilles-Philippe Delorme et Danielle Roy, c’est à la page 209 qu’on croise le nom de Darabaner pour la première fois. Lors des élections fédérales de 1963, on apprend que Lester B. Pearson fut élu avec un gouvernement libéral minoritaire à Ottawa. Peu de temps après, cependant, certains magouilleurs comme Charles-Hubert Ducharme et le financier John C. Doyle parvenaient à convaincre six créditistes de Réal Caouette de passer dans leur camp et ainsi donner la majorité à Pearson. Ce complot politique fut complété de Moïse Darabaner, que les auteurs décrivent comme un personnage influent de Québec pour avoir des amis dans tous les milieux. En 1963, Darabaner était commissaire à la Cour Supérieure et ce fut donc lui qui rendit cette défection officielle. Pour ce travail, il aurait empoché 25,000$.

Delorme et Roy le dépeignent également comme un passionné du jeu : « il adore les combines et traficotage en tous genres, et cette petite réunion fantaisiste où valsent des milliers de dollars le laisse pantois d’admiration. Cette histoire le change de ses propres affaires de frais hypothécaires et de petits commerces plus ou moins licites qui, bien que lucratifs, sont, hélas! d’une morne banalité ».

Le Dr Guy Marcoux promit ensuite de révéler tout le scandale dans un livre. Le document publié comptera finalement 24 pages sans toutefois faire de grande révélation. Malheureusement, le livre de Delorme et Roy reste vague sur la vie de Darabaner, qui aurait purgé une peine de 9 ans de prison. À sa sortie, il aurait repris ses activités et rebâti sa fortune.

[1] Le juge Meunier s’est éteint en 1971.

[2] Coïncidence, peut-être, au moment d’identifier le corps de son redoutable fils, le père du célèbre braqueur Jean-Paul Mercier habitait sur cette route. On sait que Mercier était natif de Ste-Agathe-de-Lotbinière, né en 1944.

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2 thoughts on “Le mystérieux Moïse Darabaner

  1. Je n’avais jamais entendu parler de cette histoire…et ne suis née qu’en 1965..Mais ça prouve qu’il yen avait des affaires…, même dans ces années lâ.. Ouff..

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  2. je suis natif de st Jacques de leeds en (1949) et je n’avais jamais entendu parler de cette histoire .

    bravo a mon ami ( Gerard Laganiere )

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