Blanche Garneau, symbole des affaires non résolues


Blanche Garneau, peu de temps avant son assassinat.
Blanche Garneau, peu de temps avant son assassinat.

En 1920, Blanche Garneau avait 21 ans. Elle habitait dans le quartier de Stadacona à Québec, rue François 1er, et travaillait dans une boutique de thé situé sur la rue St-Vallier dans le quartier Saint-Sauveur, de l’autre côté de la rivière St-Charles. Chaque jour, elle empruntait un premier pont pour traverser le Parc Victoria et un deuxième pour aboutir à quelques rues de son lieu de travail.

Au soir du 22 juillet 1920, son amie Edesse Mai Boucher, également âgée de 21 ans, l’accompagna sur une portion du trajet, la quittant sur l’avenue Parent (maintenant rue Simon-Napoléon Parent) devant le pont donnant accès au parc.   C’est la dernière fois qu’elle devait la voir en vie.

Un instant plus tard, le gardien du parc, un vieil homme de 70 ans, la verra passer devant lui avec un jeune homme qui la suivait à une distance qu’il estimera plus tard à environ 80 pieds. Ce jeune homme ne sera jamais identifié.

Et ensuite, plus rien! La jeune femme s’était volatilisée; du moins pendant six jours.

Le 28 juillet, c’est dans le Parc Victoria, sur le trajet qu’elle avait l’habitude d’emprunter, que le corps de Blanche fut retrouvé. Elle reposait sur le dos, dans des broussailles en bordure de la rivière. Rapidement, la ville fut ameuté et la scène de crime contaminé. Étrangement, aucun détective ne se présenta sur les lieux avant que le corps soit transporté. En fait, l’enquête démontrera plus tard qu’il s’écoula plusieurs jours avant qu’un premier détective daigne se présenter sur place pour tenter de comprendre ce qui s’était produit.

Le soir même de la découverte, le corps fut rapidement amené au centre funéraire Hubert Moisan, où le Dr Albert Marois[1] procéda à l’autopsie dès le lendemain. En dépit de la décomposition avancée, celui-ci déterminera que la victime avait été étranglée. D’autres analyses réalisées par le Dr Wilfrid Derome établiront qu’elle avait été violée. Malheureusement, la science judiciaire de l’époque ne permettait aucune possibilité d’identification à partir d’un échantillon de sperme.

L'auteur devant la pierre tombale de Blanche Garneau, été 2015, cimetière St-Charles, Québec.
L’auteur devant la pierre tombale de Blanche Garneau, été 2015, cimetière St-Charles, Québec.

L’enquête du coroner Georges William Jolicoeur se prolongera durant tout le mois d’août, mais sans être en mesure d’identifier un responsable. L’enquête policière se mit alors à piétiner.

Puis en décembre, un ancien soldat du 22ème Régiment, Henri Duval alias Casabon (ou Casaubon), fit d’étranges aveux à un détective privé. Il prétendait s’être retrouvé dans le Parc Victoria au soir du 22 juillet et, complètement ivre, avoir vu deux hommes assassiner la jeune femme. Malheureusement, cet ivrogne était incapable de donner leurs noms. Pourtant, il prétendait les avoir côtoyé à quelques reprises. Sa déclaration fut plus tard écartée lorsqu’on découvrit que Duval était incarcéré à la prison de la Citadelle au moment du meurtre et de la découverte du corps.

Pendant ce temps, une autre piste émergea, cette fois en Ontario. Louis Dubé, un détenu récemment libéré, se présenta dans le cabinet d’un jeune avocat de Sudbury pour lui confier avoir entendu un codétenu lui avouer être l’auteur du meurtre de Québec. Dubé identifiera le suspect comme étant Raoul Binet alias Legault.

Il fallut quelques semaines à la police pour mettre la main au collet de Binet, qui admettra effectivement avoir été sur les lieux en compagnie d’un dénommé William Frederick Palmer. Binet fera donc des aveux incriminants pour Palmer.

Après une enquête préliminaire qui se déroula au printemps 1921, Binet et Palmer subirent leur procès à l’automne au palais de justice de Québec devant le juge G. F. Gibsone. À la lecture du procès, on se rend compte que la Couronne possédait bien peu de preuves contre les deux accusés, hormis les aveux de Binet, qui présentaient d’ailleurs quelques failles. De plus, ce dernier reviendra sur ses aveux. Quant à la Défense, en dépit de ce que certains auteurs ont dit par la suite, elle présenta une preuve d’alibi assez chancelante.

Alors, Binet et Palmer étaient-ils les assassins de Blanche Garneau?

Devant un doute raisonnable, les douze jurés décidèrent de les acquitter. L’enquête revenait donc au point de départ. Tout était à recommencer.

Insatisfaite de ce verdict, la population se tourna à nouveau vers les ragots afin de chercher ses propres réponses. L’une de ces médisances affirmait que deux politiciens ou fils de politiciens étaient directement impliqués dans le meurtre. On sait que devant l’incompréhension la population a parfois tendance à imaginer des complots plus grands que nature. La rumeur publique prit une telle ampleur que le gouvernement de Taschereau n’eut d’autre choix que de mettre sur pied une Commission royale d’enquête dès l’automne 1922.

Les deux suspects désignés par la rumeur publique furent entendus, mais sans résultat. L’hypothèse selon laquelle ils étaient les tueurs ne reposait sur aucune preuve tangible. Malgré tout, cette Commission permit de faire ressortir des éléments de preuve qui n’avait pas été présentés ou retenus lors du procès. Maintenant que Binet et Palmer étaient officiellement disculpés, tout le monde était redevenu un suspect potentiel. Certains d’entre eux furent entendu devant la Commission, mais sans pour autant qu’il y ait de développement intéressant.

Au milieu des années 1950, Allô Police publia un texte pour rappeler l’affaire. Son auteur se laissa cependant emporter par l’hypothèse désuète entretenue autrefois par la rumeur publique. En 1978, Andrée LeBel, dans son livre Crimes plus que parfaits, parfaits et imparfaits, consacra un petit chapitre à l’affaire Blanche Garneau. Plus objective, elle parla de cette rumeur comme d’une hypothèse parmi tant d’autres.

En 1983, Réal Bertrand publia Qui a tué Blanche Garneau?, un livre de plus de 200 pages dans lequel il démontrait avoir consulté le dossier judiciaire, bien qu’il décidera d’en ignorer plusieurs éléments. Logiquement, Bertrand écarta l’hypothèse de l’implication politique. Rigoureux, il s’attardera justement au contexte politique et policier de cette affaire, sans toutefois présenter des extraits de témoignages. En fait, il ne consacra qu’un seul chapitre au procès de Binet et Palmer.

Toutefois, dans ses dernières pages, Bertrand présentait un suspect fort intéressant qui semble avoir été ignoré depuis toujours. Avait-il mis le doigt sur le coupable sans le savoir?

En 1998, le roman Un viol sans importance (réédité quelques années plus tard sous le titre Haute ville, basse ville) s’inspira directement de cette affaire. Encore une fois, son auteur, Jean-Pierre Charland, y reprit l’hypothèse de l’implication politique, une version évidemment plus intéressante pour les lecteurs mais qui s’éloigne de la vérité. En fait, la plupart des cas de meurtres non résolus qui ont finis par trouver un dénouement nous apprennent que la solution du problème est souvent bien plus « ordinaire » que ne voulait d’abord le croire le public.

Moi-même penché sur ce dossier judiciaire depuis des mois, j’arrive à démystifier certains détails. Par exemple, la théorie selon laquelle Blanche Garneau avait l’intention de se faire religieuse en intégrant la communauté des Sœurs Servantes du Saint Cœur de Marie semble fausse. Le 12 décembre 2015, Sœur Monique Roy, s.s.c.m., me confirmait n’avoir dans ses archives aucune demande d’admission au nom de Blanche Garneau, comme le prétendait Bertrand en 1983 et comme d’autres auteurs l’ont repris ensuite.

Chose certaine, l’affaire Blanche Garneau fut une cause énorme pour l’époque, d’autant plus que le premier ministre Louis-Alexandre Taschereau avait été appelé à témoigner à la Commission royale de 1922. Quoique ce dossier ait perdu de son importance tout au long du 20ème siècle, le nom de Blanche Garneau demeure le symbole incontesté des affaires non résolues au Québec, non seulement par le fait d’avoir ébranlé le gouvernement de l’époque ou par l’importance des procédures qui lui furent consacrées, mais aussi par le mystère qu’il continue de susciter près d’un siècle plus tard.

[1] Le Dr Marois s’était rendu célèbre pour avoir pratiqué l’autopsie sur le corps de la jeune Aurore Gagnon, quelques mois auparavant.

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