Le double meurtre de Serge Lefebvre

Serge Lefebvre, alias "Kid Panique".
Serge Lefebvre, alias « Kid Panique ».

Dans nos annales judiciaires, le nom de Serge Lefebvre raisonne encore comme un cas hors du commun. Ce n’est pas tous les jours que deux policiers sont abattus lors d’une même intervention. Et que leur assassin soit un des leurs, c’est encore plus rare.

Dans la nuit du 3 juillet 1985, entre 4h30 et 4h45, c’est en répondant à une alarme de vol dans un dépôt dentaire que deux policiers de la ville de Québec, Jacques Giguère, 43 ans, et Yves Têtu, 25 ans, scellèrent leur destin. À un certain moment, sur les ondes de la police, on entendit la voix anormalement aigue de Têtu disant qu’il y avait des coups de feu. Et puis, … plus rien!

Peu après, le corps de Giguère fut découvert à l’intérieur du dépôt. Il avait été exécuté de quatre projectiles sans avoir lui-même eu le temps de dégainer son arme. Celui de Têtu se trouvait à l’extérieur, sur la chaussée du stationnement, à quelques pas de l’auto-patrouille. Il avait été tué de deux balles, une à la tête et la seconde dans le dos. Ni l’un ni l’autre n’avait eu de geste défensif. Cette première constatation fit alors craindre une hypothèse terrible : l’assassin était peut-être un confrère.

Dernièrement, cette triste histoire a refait surface sur les canaux spécialisés. Dans un documentaire diffusé sur Addik TV, on revenait sur l’aspect humain entourant la mort de Têtu, qui s’était marié trois semaines avant le drame. Dans un autre documentaire, celui-là diffusé au Canal D, on tentait de reconstituer la scène du double meurtre. Entre autres, on y commettait l’erreur de décrire la mort de Têtu alors qu’il se trouvait encore dans l’auto-patrouille.

Selon une source fiable, les erreurs ne s’arrêtent pas là.

En effet, ce dernier documentaire apportait une explication inédite au mobile du crime. Serge Lefebvre, qui avait fait son entrée dans la police de Ste-Foy en février 1966, était reconnu pour commettre des vols pendant ses heures de service. À première vue, il aurait donc abattu Giguère et Têtu parce que ceux-ci l’avaient surpris en flagrant délit. Or, ce documentaire apporte un élément nouveau : Lefebvre était fétichiste. Sa passion pour les sous-vêtements féminins le conduisait apparemment jusqu’à se masturber sur les lieux de ses vols. Voilà qui apporterait une explication supplémentaire à sa violente réaction de la nuit du 3 juillet 1985.

Yves Têtu, 25 ans, l'une des victimes de Lefebvre.
Yves Têtu, 25 ans, l’une des victimes de Lefebvre.

Pourtant, ma source fait remarquer que Lefebvre, que l’on surnommait Kid Panique dans le milieu policier en raison de sa grande nervosité, s’adonnait au cambriolage avant même son entrée dans la police et qu’après avoir enfilé l’uniforme il avait entretenu cette vieille habitude en compagnie d’un autre policier du nom de Tremblay. Ce détail vient remettre en question cette hypothèse de fétichisme puisqu’on imagine mal Lefebvre se masturber en compagnie d’un autre collègue; un plaisir qui se pratique normalement en solitaire.

Toujours selon ma source, des rumeurs circulaient depuis au moins 1972 à l’effet que Lefebvre s’adonnait au vol. Il serait donc étonnant que cette double vie ait soudainement eut l’effet d’une bombe en juillet 1985. Évidemment, le public ne s’y attendait pas, mais force est d’admettre que les choses ne tournaient pas rond au sein du corps policier de Ste-Foy. Certains officiers avaient-ils décidé de fermer les yeux parce qu’en apparence Lefebvre était un gentil policier?

Lorsque Kid Panique obtint son grade de sergent au cours des années 1970, les quelques soupçons qu’on pouvait avoir à son endroit s’envolèrent en fumée, du moins pendant un temps.

Muni de ce nouveau titre, Kid Panique multiplia ses cambriolages, motivé par l’argent et non pour satisfaire une quelconque déviance sexuelle. À ce sujet, le documentaire du Canal D n’indique d’ailleurs pas la source de ses informations. Est-ce que cette idée tordue provenait de Lefebvre lui-même, qui aurait inventé cette histoire de fétichisme pour se rendre intéressant depuis les confins de sa cellule?

Mais revenons sur le double meurtre de Giguère et Têtu. Selon certaines informations, Lefebvre se serait précipité directement chez lui après avoir abattu les deux hommes. Il aurait changé de vêtements, que sa femme aurait fait disparaître. Quelques minutes plus tard, Lefebvre croisait d’autres collègues qui trouvèrent étrange de le voir avec des pantalons portant encore leur pli et une chemise neuve. À une heure aussi tardive de la nuit, les vêtements des policiers avaient plutôt tendance à être défraîchis. En recevant l’appel, ceux-ci trouvèrent également étrange que Lefebvre n’en ait pas parlé puisque l’incident avait eu lieu dans son secteur de patrouille. De plus, ils eurent l’impression que son regard était celui d’un déséquilibré, d’un fou.

Avant le double meurtre, Kid Panique avait déposé son partenaire vers 4h00 en lui donnant la permission de se coucher un peu dans un fauteuil que les policiers du poste avaient l’habitude d’utiliser pour se reposer durant les heures de pause. Plutôt que de l’accompagner, Lefebvre lui expliqua que, puisqu’il ne s’endormait pas, il irait se prendre un lunch et un café à son restaurant favori de Plaza Laval. Mais au lieu de ça, il changea son véhicule de sergent pour un banalisé de marque Aries. À cette heure-là, il savait que les autres patrouilleurs étaient sur leur heure de pause. Ainsi, Lefebvre devenait le seul policier sur la route, exception faite d’une ambulance. Mais celle-ci ne patrouillait évidemment pas dans le parc industriel la nuit et avait plutôt tendance à rester aux aguets devant d’éventuels accidents sur le boulevard Laurier.

Jacques Giguère a été abattu de quatre balles dans le dos.
Jacques Giguère a été abattu de quatre balles dans le dos.

Peu de temps auparavant, certains policiers avaient appris l’existence de plusieurs alarmes de vol au dépôt dentaire et que ce commerce ne faisait pas partie de la ville de Ste-Foy, mais plutôt celle de Québec. Les changements avaient donc été fait pour que, désormais, les alarmes entrent directement à la police de Québec. Voilà qui explique pourquoi Lefebvre n’a pas entendu l’appel sur les ondes de sa radio alors qu’il était en train de commettre son cambriolage dans la nuit du 3 juillet. L’arrivée de Giguère et de Têtu l’a ainsi pris par surprise.

Après la découverte des corps, Lefebvre fut rapidement soupçonné. On lui téléphona pour lui demander de venir discuter de l’affaire, sans toutefois éveiller ses soupçons. En raison de sa voiture sport, il parvint à semer la surveillance policière dressée autour de son logement et à se rendre au poste pour récupérer son arme de service. Peu après, il se dirigea sur le pont de Québec tout en contactant ses collègues. Du haut du pont, il menaça de s’enlever la vie. Contrairement à la scène reconstituée du documentaire, illustrant un Lefebvre qui se tirait en pleine poitrine, Kid Panique avait plutôt choisi de se tirer dans l’abdomen. Ce détail fait dire à plusieurs qu’on peut douter de ses réelles intentions de vouloir se donner la mort.

Après le coup de feu, son arme glissa et tomba dans les eaux du fleuve. Par chance, elle sera retrouvée par les plongeurs de la Sûreté du Québec deux semaines plus tard. Soumise ensuite à la loupe des experts en balistique, l’arme était bien celle qui avait servi à tuer les deux policiers.

Quelques semaines plus tard, une commerçante de Cap-Rouge informa certains policiers que Serge Lefebvre avait été impliqué dans un cambriolage commis dans son commerce une vingtaine d’années plus tôt. À cette époque, en apprenant que des soupçons pesaient contre lui, Lefebvre était retourné chez la victime pour remettre les objets volés. Il l’aurait même supplié de ne faire aucune plainte auprès de la Sûreté du Québec – qui couvrait alors la région de Cap-Rouge – parce qu’il était sur le point d’entrer dans la police. Donc, Lefebvre était voleur avant même de devenir policier.

Le second incident d’importance reconstitué dans le documentaire est un hold-up commis par un homme portant un déguisement de mascotte. Selon les informations qui me sont parvenues, le costume était celui d’un ours panda et le vol s’est produit dans une succursale bancaire de Place Laurier en septembre 1979. La mise en scène du documentaire montre le voleur qui tire à deux reprises en direction d’un agent de sécurité armé. Peu après, Lefebvre débarque sur les lieux. Alors que le voleur prend une caissière en otage, l’arme sur la tempe, Lefebvre prend tout de même la chance de sortir son arme et de tirer, comme l’aurait fait Clint Eastwood dans la peau de son célèbre personnage de Dirty Harry. Évidemment, il y a une marge entre ce qui est acceptable au cinéma et dans la réalité. Lefebvre avait inutilement risqué la vie de l’otage, ce qui lui avait pourtant mérité une décoration pour son « exploit ».

Dans le documentaire du Canal D on y mentionne que le voleur est décédé peu de temps après, alors que dans celui d’Addik TV on précise qu’il se serait suicidé peu après avoir été blessé par Lefebvre. Quoi qu’il en soit, Kid Panique est soudainement devenu un héros local.

Selon ma source, il y a encore quelques rectifications à apporter à cet incident. D’abord, l’agent de sécurité rattaché à Place Laurier se nommait Serge Masson, un ancien policier qui ne portait aucune arme à feu et qui connaissait Lefebvre pour avoir travaillé avec lui dans le passé. À l’arrivée de ce dernier, Masson l’aurait incité à s’avancer vers le braqueur après l’avoir faussement informé que l’arme de l’individu était factice. L’instant d’après, Lefebvre sortait son arme et tirait sur l’individu.

Quelques secondes plus tard, un autre policier débarqua sur les lieux et Lefebvre lui dira que le braqueur se trouvait derrière le comptoir. Lorsque ce policier y jeta un œil, l’homme était toujours vivant. Il portait sa cagoule et respirait avec difficulté. Mais l’arme du voleur était bien réelle puisqu’il s’en était servi pour s’enlever la vie.

Les doubles meurtres de policiers ne font pas légion dans l’histoire judiciaire du Québec. En 1948, les policiers montréalais Paul-Émile Duranleau et Nelson Paquin étaient sauvagement abattus alors qu’ils tentaient d’intervenir lors d’un braquage de banque. Les deux braqueurs, Noël Cloutier et Donald Perreault, furent jugés et pendus en 1949 pour ce crime. Puis le drame se répètait en 1962 lorsque les policiers Claude Marineau et Denis Brabant étaient tués en pleine rue par un braqueur déguisé en Père Noël. L’enquête permettra d’identifier ce dernier comme étant Georges Marcotte, qui sera condamné à mort. En vertu des nouvelles mentalités sur la question de la peine capitale, il évitera cependant l’échafaud.

Pour sa part, Lefebvre retrouvait sa liberté en 2001. Mais une dizaine d’années plus tard, les vieilles habitudes ayant la vie dure, il était à nouveau repris pour vol.


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