Le Revenant, la légende de Hugh Glass


 

Hugh Glass
Plaque commémorative érigée dans le Dakota du Sud à la mémoire de Hugh Glass.

À l’automne dernier, lorsque j’ai vu pour la première fois la bande annonce du film Le Revenant avec Leonardo Di Caprio, j’ai immédiatement pensé qu’on s’était inspiré de la légende de Hugh Glass. J’avais découvert cette incroyable histoire il y a maintenant une quinzaine d’années dans un article du Wild West Magazine. Ma curiosité étant éveillée, je me suis replongé dans ma vieille bibliothèque à saveur Far West.

Le film d’Alejandro Gonzalez Inarritu raconte les mésaventures du montagnard Hugh Glass, qui, après avoir subi une attaque de la part d’une bande d’Indiens Arikaras, est violemment déchiqueté par une mère grizzly. C’est d’ailleurs ce dernier incident qui le plongera dans la légende. Alors que les membres de son expédition croient qu’il ne survivra jamais à ses blessures, on désigne deux hommes pour rester avec lui jusqu’à ce qu’il expire, pour ensuite l’enterrer dignement. Les deux hommes désignés sont le jeune Jim Bridger et un dénommé John Fitzgerald. Les scénaristes se sont toutefois offert la liberté d’y ajouter le fils amérindien de Glass, un jeune adolescent Pawnee. Mais Fitzgerald l’assassinera lâchement sous les yeux de son père qui ne peut réagir en raison de son état lamentable.

Finalement, Fitzgerald convaincra le jeune Bridger de laisser Glass mourir. Devant une attaque indienne imminente, il était préférable pour eux de rentrer vers la civilisation. Ainsi, Fitzgerald et Bridger reprennent la route. Mais derrière eux, Glass refuse de mourir. Animé d’un fort sentiment de survie, il s’accroche, rampe, clopine, tombe, se relève, et se nourrit sur des carcasses abandonnée par des meutes de loups. De plus, il doit affronter les Arikaras qui rôdent toujours dans le secteur.

Lentement, il redevient un homme qui cause la surprise de tous lorsqu’il regagne la civilisation. Un bref dialogue permet aux cinéphiles de comprendre qu’il a déjà tout pardonné au jeune Bridger, victime des circonstances. Il en va autrement pour Fitzgerald, qu’il parvient à retrouver avant de le laisser mourir aux mains des Arikaras.

Mis à part la présence du fils de Glass, qui donne un ton plus dramatique à cette quête de vengeance, et la mise à mort de Fitzgerald, le film respecte dans l’ensemble ce qui nous est parvenu de la légende de Hugh Glass, qui fut d’ailleurs déjà porté au grand écran en 1971 avec l’acteur Richard Harris dans Man in the Wilderness (Le convoi sauvage).

D’après les recherches d’un auteur comme Jon T. Coleman, qui a publié Here lies Hugh Glass en 2012, le passé de Glass – c’est-à-dire avant l’attaque de grizzly – reste passablement nébuleux. On raconte encore qu’il serait né vers 1780 et qu’il aurait été capturé par Jean Laffite, qui l’aurait contraint de jouer les pirates durant environ deux ans avant que Glass parvienne à se sauver à la nage pour regagner les rives de Galveston, au Texas. Cette histoire provient d’un trappeur du nom de George C. Yount, qui disait l’avoir entendu de la bouche même de Glass.

William Ashley, le partenaire du colonel Andrew Henry, fit publier dans les journaux au début de l’année 1823 un appel pour engager une centaine d’hommes pour une expédition de fourrures. C’est alors que se présenta le chasseur Hugh Glass. Logiquement, le film d’Inarritu laisse entendre que Glass possédait déjà une grande expérience du terrain, ce qui était probablement vrai. Car après s’être enfui de la bande de Laffite, on raconte aussi qu’il avait vécu un temps en 1822 avec des Indiens Pawnee.

L’expédition d’Ashley, qui chassa le long de la rivière Missouri, subit une violente attaque de la part des Indiens Arikaras, qui coûta la vie à 17 chasseurs et trappeurs. Une balle troua également la jambe de Glass ce jour-là. Mais Glass refusa de se laisser intimider par cette blessure puisque peu de temps après, il participa à une expédition vengeresse sous les ordres du Colonel Henry Leavenworth.

C’est en août 1823 que le destin frappa. Selon les versions, Glass était en train de grimper à un arbre ou de préparer le déjeuner de ses compagnons lorsqu’il fut surpris et attaqué par un grizzly. Le combat fut apparemment très violent. Glass, devenu le pantin de ce gigantesque prédateur, eut droit à des blessures à la tête et au dos. Les griffes de son adversaire lui perforèrent également la gorge, ce qui le priva du sens de la parole durant un temps. En fait, le grizzly le mit pratiquement en pièces avant que les autres chasseurs parviennent à l’abattre.

Devant autant de blessures, les hommes d’Ashley déduisirent qu’il serait impossible pour Glass de survivre. Le Colonel Andrew Henry désigna alors deux hommes pour attendre la mort de Glass et l’enterrer convenablement. Ces deux hommes furent Jim Bridger, un jeune montagnard de 19 ans qui débutait dans le métier, et un dénommé John Fitzgerald (ou Fitzpatrick selon certains auteurs).

Selon Coleman, Bridger et Fitzgerald abandonnèrent Glass après une attente de six jours. Glass, qui refusait de mourir, respirait toujours difficilement à travers le trou de sa trachée. Certains croient que c’est en entendant les paroles de ses deux compagnons qu’il trouva un but pour entretenir son désir de survivre : les retrouver et se venger.

Se nourrissant d’insectes, de serpents et de racines, Glass rampa pour trouver de l’eau, jusqu’à ce qu’il fut en mesure de se redresser sur ses jambes. Au final, il parvint à franchir les 320 km le séparant du Fort Kiowa, dans ce qui est aujourd’hui le Dakota du Sud. Sur place, il s’y procura une nouvelle carabine et négocia son passage sur la rivière Missouri afin de se mettre aux trousses des deux hommes qui l’avaient lâchement abandonné.

Toutefois, le petit groupe auquel il venait de s’associer, composé de cinq Français, fut attaqué par des Arikaras en atteignant un village de Mandans. Quatre des Français furent tués, tandis que Glass put compter sur la protection des Mandans durant quelques heures. La nuit suivante, il reprit la route pour parcourir les 482 km le séparant de Fort Henry. Pour franchir cette distance, on raconte qu’il lui aurait fallu 38 jours de marche.

Dans l’enceinte du Fort Henry, Glass retrouva enfin Jim Bridger et le confronta. Il lui accorda cependant son pardon, sans doute en comprenant que le jeune homme n’y était pour rien et qu’il s’était peut-être laissé entraîner par son compagnon.

Peu de temps après, Glass apprit que Fitzgerald l’avait probablement croisé quelques jours plus tôt puisqu’il avait emprunté le chemin inverse, apparemment pour s’engager dans l’armée. Andrew Henry lui donna un argument supplémentaire pour le mettre aux trousses de Fitzgerald, car il cherchait quelqu’un pour redescendre la rivière afin de livrer un paquet à Ashley au Fort Atkinson. Glass et quatre autres chasseurs se portèrent volontaires pour cette mission.

En route, les Arikaras leur tendirent un piège que Glass flaira juste au bon moment. Mais pour deux de ses compagnons, ce fut la mort. L’incroyable aventurier au physique inépuisable eut la vie sauve seulement en restant caché durant toute la nuit. Une quinzaine de jours plus tard, il atteignait le Fort Kiowa à pieds. Il prit ensuite un bateau qui le conduisit jusqu’à Fort Atkinson, où il s’acquitta de sa mission en remettant le paquet à Ashley.

Son règlement de compte avec Fitzgerald varie également selon les versions. Il ne l’aurait tout simplement jamais retrouvé selon certains, alors que pour les autres il le retrouva alors que Fitzgerald portait l’uniforme militaire. Tout comme s’en étonne Coleman, cette version de la légende ne mentionne aucune bagarre ni coup de feu. Encore une fois, Glass se serait contenté de le sermonner verbalement.

Vraiment? Tout ce chemin et ces efforts pour quelques mots?

Certes, ce serait une première de voir une légende américaine qui se refuse à l’exagération.

Quoiqu’il en soit, il semble que l’on doit oublier le duel final et percutant entre les deux protagonistes, tel qu’on peut le voir à la fin du film d’Inarritu. Bref!

En 1824, Glass aurait raconté son histoire à quelques hommes du Fort Atkinson. Son aventure atteignit les oreilles de l’ancien militaire devenu auteur James Hall, qui en fit une histoire qu’il publia de manière anonyme sous le titre The Missouri Trapper dans le journal littéraire de Philadelphie Port Folio en mars 1825. Il récidiva en 1828 dans Letters from the West, un ouvrage dans lequel il illustrait Glass comme un symbole de la renaissance nationale.

Bien que Coleman mentionne que Glass savait lire et écrire, il existe peu de trace de son passage dans les documents d’archives. Mais en 1825, le Dr Rowland Willard fit sa rencontre sur la Santa Fe Trail et l’engagea comme chasseur afin de nourrir les membres de son expédition. Glass était alors accompagné de trois camarades – Stone, Andrews et March – qui avaient perdu deux de leurs trois mules et une bonne partie de leur marchandise dans les eaux de la Rio del Norte (partie supérieure de la rivière Rio Grande). Ils avaient donc bien besoin de se refaire les poches.

Un soir, devant un feu de camp, Glass raconta son histoire. Le Dr Willard refusa de le croire, jusqu’à ce que Glass relève ses vêtements pour dévoiler ses cicatrices. En tant que médecin, Willard fut en mesure de constater que l’homme qu’il avait devant lui avait effectivement été déchiqueté par les griffes et les morsures d’un grizzly. Ce qui est intéressant, c’est que Willard le nota dans son journal personnel, décrivant Glass comme un vieil homme porté sur la bouteille. Si on en croit le fait qu’il serait né vers 1780, Glass devait donc être âgé dans le milieu de la quarantaine en 1825, alors que le Dr Willard le décrivit comme un vieillard usé de 75 ans.

Les notes du Dr Willard furent plus tard conservées par ses descendants avant que la Beinecke Library de l’Université de Yale en fasse l’acquisition.

En dépit de son physique usé, massacré, Hugh Glass continua de se déplacer dans les montagnes, se tenant loin de toute civilisation. Il trouva finalement la mort au cours de l’hiver 1833 alors qu’il traversait la Yellowstone River gelée en compagnie d’Edward Rose et d’un trappeur nommé Menard. Tous trois furent tués et scalpés par des Arikaras. Quatre mois plus tard, quatre Arikaras se présentèrent à un poste de traite et les Américains reconnurent sur eux des objets appartenant à Glass, Rose et Menard. Le leader des chasseurs, Johnson Gardner, les mit aussitôt en état d’arrestation. L’un des quatre Indiens fut libéré après avoir plaidé son innocence. Quant aux trois autres, ils furent scalpés et brûlé vifs.

On sait bien peu de choses sur ce que fut la vie de Hugh Glass avant et après cette violente attaque de grizzly, mais ce qui est sûr c’est qu’il laisse aujourd’hui dans la mémoire collective une incroyable preuve de ténacité.

 

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À son tour, Jim Bridger devint l’un des plus célèbres montagnards de l’histoire de l’Ouest.

D’autre part, ce que le film ne dit pas, c’est que le jeune Jim Bridger devint à son tour l’un des plus célèbres montagnards des États-Unis. Il aurait été le premier homme blanc à voir le Great Salt Lake à la fin de 1824 ou au début de 1825. Au cours des années 1840, il construisit le Fort Bridger avec un associé et qui devint une station incontournable pour les immigrants des années à venir qui allaient emprunter la route de l’Oregon ou de la Californie pour répondre à l’appel de la ruée vers l’or. Il fut également le guide de certains des plus grands officiers militaires de l’armée américaine. Il s’éteignit en 1881 à l’âge de 77 ans.

Selon Nancy M. Peterson, Bridger n’aurait jamais parlé de cette histoire de son vivant. C’est un pilote de bateau à vapeur, Joseph La Barge, qui révéla le premier à l’historien Hiram Chittenden le fait que Bridger était le deuxième homme à avoir laissé Glass pour mort. En 1902, le premier biographe de Bridger refusa d’y croire, mais c’est aujourd’hui un fait généralement accepté par les historiens.

 

Bibliographie :

Coleman, Jon T. Here lies Hugh Glass. Hill and Wang, New York, 2012, 252 p.

Lamar, Howard R. The new Encyclopedia of the American West. Yale University Press, 1998, 1324 p.

Myers Myers, John. The saga of Hugh Glass. University of Nebraska Press, Lincoln and London, 1963, 237 p.

Peterson, Nancy M., « Hugh Glass crawl into legend », Wild West Magazine, juin 2000.


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7 thoughts on “Le Revenant, la légende de Hugh Glass

  1. Une histoire vraie comme on les aime! J’ai récemment dévoré le livre de Michael Punke et par la suite le film d’Innaritu. J’avais aussi lu quelque part que rien ne se serait effectivement passé lorsque Glass eut retrouvé ses deux compagnons qui l’avaient abandonné à son sort. Ce qui m’a le plus frappé en lisant le roman de Michael Punke, outre le sort extraordinaire du héros, ce sont les conditions de vie de l’époque. Évidemment que je connaissais déjà beaucoup de détails puisque je m’intéresse à l’histoire, mais la dépendance face à la nature, les difficultés engendrées par celle-ci, et malgré tout, l’incroyable ténacité de ces hommes et femmes de l’époque pour non seulement assurer leur subsistance, mais édifier le pays que l’on connait aujourd’hui, ne cesse jamais de m’émerveiller. Bref une belle histoire que celle de Glass, et qui s’inscrit dans une fresque d’ensemble également très belle, celle de la colonisation de l’Amérique. Merci d’avoir partagé avec nous les informations contenues dans votre bibliothèque du Far West.

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  2. Quels livres conseilleriez-vous à un amateur d’histoire qui désire en apprendre davantage au sujet de la colonisation américaine à l’époque de Glass?

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    1. Je ne conseillerais pas un livre en particulier, mais je pense que pour en savoir le plus possible il faudrait certainement lire sur d’autres personnages de cette époque, tels que Daniel Boone, Jedediah Smith, Jim Bowie, et Davy Crockett, ainsi que l’expédition de Lewis et Clark. Les livres sur le Fort Alamo ne sont pas à dédaigner non plus. En magasinant sur un site comme Amazon il est parfois possible d’en trouver à des prix raisonnables.

      Merci de votre intérêt, Nicolas. Et j’espère que vous trouverez ce que vous cherchez. Bonne lecture!

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  3. On monte des héros avec peu d’éléments en fait car cette histoire tient plus de légende qu’autre chose. Je trouve que Fitz semble traité comme un méchant alors que la logique pure et la survie lui donne raison. Dans le film, la morale religieuse qui semble pointer son nez semble douteuse et HS avec l’histoire « vraie ». 6 jours à veiller un homme qui parait condamner, c’est du suicide surtout dans un environnement pareil. Ce que je comprends moins, c’est pourquoi Fitz n’a pas tué Glass…Au final, l’histoire zappe totalement les motivations de Fitz , on ne sait rien de lui en réalité….Pourquoi a t-il accepté de veiller sur Glass 6 jours pour l’abandonner ensuite ? Dans le film, ça sous entend que Glass = civilisation, entraide, morale alors que Fitz = égoïsme, sauvagerie, athéisme (l’histoire de son grand père est à pour le souligner, c’est un mec qui est très terre à terre donc il ne pense qu’à la survie et à lui-même).

    Au final , Henry a laissé deux hommes à lui risquer leurs vies pour un autre homme sur le point de mourir mais c’est lui qui passe pour le héros : alors oui il a survécu au prix d’un courage et d’efforts démesurés, mais Fitz en a chié aussi pas mal. Et les autres hommes de la troupe (Henry compris) étaient incapables de faire ce qui devait l’être : tuer Glass pour abréger ses souffrances et ne pas risquer de perdre du terrain face aux indiens…

    Au fond, on est encore dans cette vision héroïque purement américaine d’un homme , un seul, qui devrait passer après les autres comme dans le soldat Ryan où toute une troupe risque sa vie pour en sauver un seul. Ce qui est moralement justifié, beau même mais concrètement suicidaire et illogique. Fitz est clairement bourru, aigri, égoïste mais c’est le moins hypocrite de toute la troupe ! Car on a fait de lui un enfoiré qui bute gratuitement un gamin alors que tous les trappeurs du film ont du sang sur les mains y compris Glass ! Massacre d’indiens, massacres d’animaux et j’en passe. De plus, comment reprocher à un homme de penser à sa vie avant celle d’un inconnu ? Cart Fitz et Glass ne sont pas amis ni frères. Ils sont dans une nature inhospitalière, sous un climat rude et la moindre erreur assure une mort certaine. Pour moi Glass n’est pas un héros et Fitz n’est pas un méchant.

    D’ailleurs, Glass en tant que trappeur expérimenté aurait du comprendre le choix de Fitz. Le film est assez difficile à cerner dans son message final. Je trouve que ce n’est pas lair et qu’on peut trouver que le propose est assez manichéiste. Pourtant , j’y vois aussi un certain fatalisme. On est tous des sauvages dans de telles conditions. Glass aussi qui s’en rend compte à la fin mais trop tard.

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