L’affaire Claire Lortie


185905-gf         Le 17 juillet 1983, l’avocate Claire Lortie communiquait avec Gérald Pagé pour lui demander de creuser un trou sur son terrain à Saint-Sauveur tout en lui précisant qu’elle souhaitait trouver sa sortie d’égout. L’excavateur expérimenté eut des doutes, jusqu’à ce qu’il se souvienne avoir creusé au même endroit quelques années plus tôt. La sortie d’égout n’était pas du tout à cet endroit. Mais l’avocate insista pour qu’il effectue le travail demandé. Une fois le labeur terminé, Pagé, qui était également fossoyeur, jugea que la cavité ressemblait étrangement à une tombe.

Le 18 juillet, Gérald téléphona à son frère Jean Pagé, qui était alors chef de police à Saint-Sauveur, pour lui faire part de ses soupçons. C’est ainsi que l’affaire se déclencha. Le 21 juillet, on retournait sur les lieux pour découvrir le trou, qui avait déjà été recouvert. En y creusant de nouveau, on découvrit un congélateur contenant le corps de Rodolphe Rousseau, ancien conjoint de Claire Lortie.

L’enquête permit ensuite d’apprendre que le meurtre aurait eu lieu dans la soirée du 13 juillet, après quoi le corps de Rousseau fut congelé dans le sous-sol de la résidence de l’avocate. Le 20 juillet, c’est après plusieurs tentatives que des hommes engagés par Lortie arrivaient à sortir le congélateur de la maison pour le déposer dans une camionnette. Ensuite, selon ses propres aveux, Lortie s’était elle-même chargé d’aller s’en débarrasser, faisant basculer le lourd congélateur dans le trou en se servant d’un pied-de-biche en guise de levier. En raison d’un physique plutôt frêle, ce sera là un point important au dossier. L’enquête démontra cependant que cela était faisable, mais il restait à comprendre comment elle avait pu soulever toute seule le corps pour le mettre dans le congélateur.

À en croire Carole-Marie Allard, auteure de L’affaire Claire Lortie, publié en 1992 chez Éditions JCL, cette enquête débuta sur de bien mauvaises notes. Les enquêteurs furent incapables d’obtenir les appels interurbains avant l’ouverture de l’enquête préliminaire; ils avaient négligemment remis les clés de la résidence au frère de l’accusée avant même d’avoir recueilli toutes les preuves – ce qui laisse croire à la disparition de certains documents incriminants – et des négatifs permettant d’identifier un policier ayant déjà fréquenté Claire Lortie avaient disparus.

Le procès de Claire Lortie se déroula du 3 au 15 octobre 1983. Elle était défendue par Me Gabriel Lapointe, frère du comédien humoriste Jean Lapointe. Carole-Anne Allard nous raconte ensuite l’essentiel du procès, avec ses gains et ses revers pour la Couronne. Une expérience filmée et réalisée auprès de plusieurs femmes démontra qu’il était tout à fait possible pour une femme de soulever le corps d’un homme du gabarit de la victime pour ensuite le déposer dans un congélateur horizontal.

Malgré les aveux de l’accusée concernant le fait qu’elle s’était chargé de se débarrasser du corps, elle niera être la meurtrière. Selon sa version, elle aurait découvert le corps de Rousseau après avoir été lire dans sa voiture durant deux heures à la demande de celui-ci. Rousseau aurait-il été assassiné par un créancier en colère? C’est du moins ce que laissera croire Lortie au moment de témoigner pour sa propre défense. Pourtant, elle avait ensuite tenté de le démembrer avec une scie circulaire avant de le déposer dans le congélateur.

Avant son adresse au jury, le juge Boilard étonna tout le monde en révélant aux procureurs qu’il n’avait pas cru un seul mot du témoignage de l’accusée. Toutefois, il se montrera d’une impartialité sans reproche dans ses directives.

Contre toute attente, Claire Lortie sera acquittée. Elle purgera cependant quelques mois de prison pour entrave à la justice, mutilation de cadavre et faux chèques. En conclusion, l’auteure fait remarquer que si Lortie a été blanchi du meurtre, alors pourquoi fut-elle ensuite radiée du Barreau?

Comme j’ai été en mesure de le constater moi-même dans plusieurs causes, Allard soulevait des erreurs flagrantes commises par la presse. Par exemple, à l’époque de la découverte du corps, on lisait dans La Presse que Rousseau avait été abattu avec une arme à feu, alors que c’était complètement faux. Ces erreurs sont fréquentes dans les premières constatations journalistiques. Avec le recul, elles paraissent anodines mais sur le moment elles laissent parfois de fausses idées dans la mémoire collective.

Finalement, Carole-Marie Allard insistera brièvement dans sa conclusion sur la pertinence des causes devant jury. Certes, le système judiciaire n’est pas parfait, mais il est ainsi conçu qu’il vaille mieux libérer un coupable que de condamner un innocent. Et en ce sens, même si à la lecture de cet ouvrage on la croit coupable à 99%, le bénéfice de ce 1% de doute devait profiter à l’accusée. La question était de savoir si ce bénéfice du doute existait réellement dans cette affaire. Car, faut-il le dire, on a déjà vu d’autres condamnations avec moins de preuves. Il faut cesser de croire qu’il faut absolument des preuves directes pour condamner quelqu’un. Les preuves circonstancielles sont parfois largement suffisantes pour comprendre ce qui s’est produit.

Est-ce une réaction d’auteur que de remettre en question la qualité des jurés lorsqu’un verdict ne cadre pas avec l’idée qu’on se fasse d’une cause? C’est aussi la réaction qu’avait le juge Dansereau, ancien chroniqueur pour Allô Police, dans son livre Les causes célèbres du Québec. Mais peut-être qu’Allard savait alors des choses qu’elle ne pouvait pas encore publier en 1992.

Dans son livre Claude Poirier 10-04 publié en 2013, c’est par l’entremise de Bernard Tétrault que le célèbre chroniqueur judiciaire se questionnait sur la disparition de ces négatifs impliquant un « haut gradé » de la Sûreté du Québec, un fait qu’Allard dénonçait déjà comme un vol. C’est en 1987 que Poirier dira avoir obtenu de l’information supplémentaire sur cette affaire alors qu’il s’était retrouvé au restaurant de Claude St-Jean à Greenfield Park. Il se trouvait alors en compagnie de l’ancien joueur de hockey Serge Savard, mais aussi de Me Gabriel Lapointe, celui qui avait réussi à faire acquitter Claire Lortie. Voici comment Poirier conclut sa version : « Durant un bon repas arrosé, Me Lapointe nous a raconté que quelqu’un dans les milieux policiers et judiciaires lui en devait une. Il lui avait rendu un précieux service alors qu’il était le bâtonnier du Québec et, au procès, l’ascenseur était revenu… ».

Malheureusement, cela n’explique pas l’unanimité des douze jurés. Comment ce « quelqu’un dans les milieux policiers et judiciaires » aurait-il pu contrôler les délibérations? À moins que Me Lapointe ait seulement voulu se rendre intéressant ce soir-là?

À en croire Poirier et Allard, Claire Lortie n’aurait pas dû être acquittée. Devrions-nous alors classer cette affaire comme une fraude judiciaire?

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2 thoughts on “L’affaire Claire Lortie

  1. Bonjour monsieur Veillette,
    C’est hors sujet ici, mais j’ai une question.
    Une amie et moi nous nous demandons si un crime n’a pas été commis au Parc Rochefort, près de la rue Latreille, il y a une quarantaine d’années.
    Je sais que ce parc a été fort populaire pour des games de baseball…..
    J’ai pensé à vous pour le savoir….

    Merci et bonne continuation!

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  2. Bonjour Lucie. En faisant référence à un crime (ou meurtre?) survenu au Cap-de-la-Madeleine il y a une quarantaine d’années, je pense immédiatement au meurtre de Martial Gauthier. J’ai le dossier judiciaire en ma possession mais n’ayant pas encore eu le temps de le lire, il m’est impossible de confirmer si cette affaire a un lien avec le Parc Rochefort. Gauthier a été tué en 1975, je crois. Toutefois, vous me donnez envie de fouiller le dossier et d’en faire un article prochainement. Je vous tiens au courant.
    Merci et bonne journée.

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