The Miramichi Axe Murder


ScreenHunter_464 Feb. 07 08.25MITCHELL, Sandra. The Miramichi axe murder. Nimbus Publishing Limited, Halifax, 1992, 218 p.

Le samedi 23 mars 1974, Béatrice Redmond, une femme de 56 ans, était retrouvée assassinée face contre terre au bas de l’escalier extérieur de son appartement, situé juste en face du Morrissy Bridge à Verdun, au Nouveau-Brunswick. Elle avait été poignardée à plus de 80 reprises.

Béatrice avait passé la journée de samedi avec sa mère avant de la laisser pour une cérémonie religieuse visant à souligner la fête de la nativité, prévue pour 19h00. À sa sortie de l’église, elle conduisit jusqu’au magasin Henderson, d’où elle sortit vers 19h45 pour retourner chez elle puisqu’elle attendait un appel de son mari, qui se trouvait alors à Ottawa en visite chez sa fille. La voiture de Béatrice fut aperçue dans sa cour vers 20h00. Lorsque son corps fut retrouvé le lendemain matin, son sang avait imbibé ses vêtements, le plancher de la galerie et le réservoir d’huile situé sous le porche.

La police soupçonna Allan Legere, un jeune homme alors âgé de 26 ans qui habitait la petite localité de Chatham Head. Mais la police fut incapable d’amasser des preuves suffisantes, si bien que le meurtre de Béatrice Redmond demeure toujours non résolu.

Au moment où Sandra Mitchell écrivait son livre en 1992, Legere avait été démasqué pour d’autres crimes, si bien qu’on se souvient maintenant de lui comme d’un tueur en série. Il devenait donc beaucoup plus facile de le soupçonner en lien avec certaines affaires non élucidées, et même pour un cas qui paraissait résolu.

Ce drame n’est cependant qu’une entrée en matière, car Sandra Mitchell se concentre surtout sur le meurtre de Nicholas « Nick » Duguay, qui fut massacré à coups de hache le 15 août 1979, un crime pour lequel fut condamné le jeune Robbie Cunningham. D’entrée de jeu, l’auteure affiche rapidement ses couleurs : elle plaide en faveur de l’innocence de Cunningham. Son livre devient donc un cri du cœur puisqu’elle dénonce la possibilité d’une erreur judiciaire.

Il ne suffit d’ailleurs que de quelques pages pour que le lecteur comprenne son intention de jeter le blâme sur le tueur en série Allan Legere, condamné pour cinq meurtres commis entre 1974 et 1989. Mais l’ouvrage de Mitchell dénonce-t-il une réelle injustice?

Évidemment, les meurtres commis à la hache font facilement sensation, et celui de Duguay n’y fait pas exception. Après nous avoir décrit les piètres conditions de l’époque sur la petite municipalité de Chatham Head – chômage, alcoolisme, drogue et taux de criminalité élevé – elle nous entraîne dans un résumé biographique peu reluisant du passé de Cunningham.

Pour sa part, Nick Duguay semblait être un personnage en soit. Il vivait dans une modeste cabane sans électricité et dépensait la majeure partie de sa pension militaire en alcool, au point où il devait régulièrement quêter auprès de ses voisins pour de la nourriture. Robbie Cunningham, qui avait commencé à boire dès l’âge de 10 ans avant de s’adonner aux drogues, visitait souvent Duguay et l’aidait même à effectuer ses corvées quotidiennes. À titre d’exemple, Robbie l’aida à nettoyer son hangar qui avait squatté au cours de l’été 1979 par des délinquants.

En début d’après-midi, le 15 août 1979, Duguay retrouva quelques voisins, dont Wayne Ryan, pour une partie de fer dans un jardin. En soirée, Duguay se présenta chez Ryan pour une partie de cartes, mais comme les autres joueurs n’étaient pas arrivés à 19h00, il sortit et alla passer un peu de temps avec Bobby Geikie, un autre voisin, jusque vers 21h00. Duguay y prit un sandwich, quelques bières et une tasse de thé.

Pendant ce temps, Robbie Cunningham s’était soûlé avec du vin en plus de prendre certaines substances qui ne furent jamais identifiées. Vers minuit, sur Brown Road, on l’aperçut sortant d’une voiture et trébuchant au sol. Il avait beaucoup de mal à marcher. Bien qu’il ne gardera aucun souvenir du meurtre ou de la scène de crime, Cunningham dira plus tard avoir entendu un bruit en provenance de la cabane de Duguay, ce qui lui avait permis de croire que ce dernier était encore soûl et qu’il avait trébuché ou échappé quelque chose dans son logis.

Par la suite, la confusion s’installe. Taché de sang, Cunningham revint auprès des siens en disant qu’il venait de se passer quelque chose chez Nick Duguay. Il avouera d’ailleurs à certaines personnes qu’il pensait avoir frappé Duguay. Comme on peut s’en douter, ces paroles joueraient plus tard contre lui. En fait, un témoin dira l’avoir entendu dire qu’il avait atteint quelqu’un avec une hache.

Les constables de la GRC Renaud Bourdages et Ian Walsh arrivèrent sur les lieux vers 0h35. La porte de la cabane de Duguay était grande ouverte. Il y avait du sang partout. Le corps mutilé de Duguay reposait sur le plancher, une hache laissée près de sa main gauche amputée. Il aurait reçu un minimum de 40 coups de hache dans le dos. Dès 0h55, les policiers procédaient à l’arrestation de Cunningham.

La mémoire défaillante du délinquant ne joua pas non plus en sa faveur. Selon Mitchell, il était condamné d’avance. Pourtant, ses écrits représentent un véritable plaidoyer en sa faveur. Parmi les invraisemblances relevées dans le livre, on apprend que la GRC incendia la cabane de Duguay une semaine seulement après le meurtre. Ainsi, l’équipe de la défense fut privé de toute possibilité de pouvoir réaliser ses propres expertises sur la scène de crime.

L’enquête préliminaire de Cunningham débuta le 11 octobre 1979 devant le juge Louis Félix Leblanc. On y détermina la présence de 43 marques de hache dans le plancher, indiquant que le tueur aurait manqué sa cible en autant de fois. Selon la Couronne, il y aurait eu une altercation entre Duguay et Cunningham, emmenant ce dernier à donner au moins 120 coups de hache avant de s’emparer d’un accélérant pour tenter de brûler le corps.

Finalement, le juge le renvoya subir son procès pour meurtre au second degré.

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Le corps de Nick Duguay tel qu’il fut retrouvé dans son modeste logis.

Engagé par l’avocat de la défense David Hughes, l’ancien policier Kenneth Fitch fit sa propre enquête. Soupçonnant déjà qu’Allan Legere ait pu être impliqué dans cette barbarie, Fitch fut cependant informer que celui se trouvant en prison la nuit du meurtre. Il l’écarta donc de sa liste assez restreinte de suspects. Des années plus tard, cependant, Fitch devait apprendre qu’il avait été mal informé et que Legere se trouvait en liberté la nuit où Duguay fut sauvagement tué.

 

Parmi les points jouant en faveur de la défense lors du procès, on apprit qu’aucune photo n’avait été prise après que le cadavre eut été emmené, de sorte qu’on ignorait ce qui aurait pu se trouver en-dessous. Selon Fitch, qui étudia la scène de crime à sa façon – c’est-à-dire à partir des photos –, Duguay tenait lui-même sa hache dans ses mains et serait tombé après avoir été attaqué par derrière. Selon lui, la hache retrouvée sur les lieux n’était donc pas l’arme du crime. Cunningham serait entré dans la cabane, avait gratté une allumette (il n’y avait pas l’électricité chez Duguay) et c’est ainsi qu’il se serait heurté au cadavre de son ami.

Mitchell nous réserve ensuite tout un chapitre sur des explications concernant l’état de conscience versus le taux d’alcoolémie, ce qui au final demeure assez peu concluant. Sur ce genre de point, les experts sont souvent contradictoires. On l’a d’ailleurs vu récemment avec le second procès du Dr Guy Turcotte à l’automne 2015, dans ce cas-ci à propos de l’état de conscience ou la qualité des souvenirs versus l’intoxication au lave-glace.

Le procès de Cunningham s’ouvrit le 28 janvier 1980 au palais de justice de Newcastle devant le juge Bernard Jean. Le jeune accusé était défendu par Mes David Hughes et Judy Clendening. Le témoignage d’Arthur Leblanc fut dévastateur pour l’accusé puisqu’il se rappela sous serment que celui-ci lui avait clairement dit avoir « frappé quelqu’un avec une hache » (hit somebody with an axe).

Wayne Ryan, qui demeurait juste en face de la victime, était considéré comme ayant été la dernière personne à voir Duguay vivant. La défense trouva d’ailleurs très curieux de l’entendre affirmer ne jamais s’être réveillé dans la nuit du meurtre alors qu’une véritable commotion régnait dans la rue. D’ailleurs, le témoignage de Ryan contenait quelques contradictions.

Le procureur Drew Stymiest fut le premier à présenter sa plaidoirie le 4 février 1980. Il revint évidemment sur le fait que Cunningham avait avoué à Leblanc avoir atteint quelqu’un avec une hache et que le sang de la victime avait été retrouvé sur ses vêtements.

Pour sa part, Me Hughes fit remarquer que si l’accusé avait réellement tenté de mettre le feu au corps en utilisant la bouteille d’accélérant, comme le prétendait la Couronne, il aurait fallu le replacer précisément au même endroit puisque les éclaboussures de sang démontraient que celui-ci n’avait pas été bougé. Quant au témoignage de l’expert William Towstiak sur l’interprétation des taches de sang, il se permit un commentaire peu élogieux : « Je n’aime pas les experts. Je ne crois pas qu’ils ont une place dans notre système de tribunaux, pas dans un procès devant jury. Pour chaque expert qui dit une chose, si vous avez le temps et les ressources, vous pouvez en trouver un qui dira le contraire ».

Voilà un commentaire qui n’est pas nouveau. Le juge Louis-Philippe Pelletier s’était exprimé de façon assez similaire en 1920 lors du procès de Marie-Anne Houde à Québec, et en 2013 le juge Pronovost critiqua ouvertement les discours contradictoires des experts psychiatres[1].

Il fit également remarquer l’absence de mobile puisque Cunningham et Duguay, en dépit de leur différence d’âge, étaient des amis.

Rapidement, la défense constata que le juge Jean errait dans ses directives destinées au jury. Entre autre, il laissait attendre que le meurtre était prémédité en soulignant que Cunningham avait bu pour se donner du courage avant de se rendre chez Duguay pour y commettre le meurtre. Après avoir rappelé le jury à deux reprises afin de lui fournir certaines précisions, celui-ci revint avec un verdict de culpabilité. Cunningham fut aussitôt condamné à la prison à vie avec possibilité d’être libéré après 10 ans.

Devant des directives plutôt controversées, Cunningham obtint cependant le droit de retourner devant la justice. Son second procès s’ouvrit le 9 février 1981. Ce fut peine perdue. À l’issue de cette deuxième chance, Cunningham reprit le chemin du pénitencier. Quelques années plus tard, on le transféra au pénitencier de Kingston, en Ontario.

À l’arrestation d’Allan Legere en 1989, le père de Cunningham crut reconnaître dans sa série de crimes le modus operandi qui avait aussi frappé chez Duguay en 1979. Legere fut accusé de quatre meurtres, dont celui d’un prêtre. Toutes ses victimes furent étranglées, sauf une qui mourut d’avoir inhalé trop de fumée. En fait, le seul lien qui pourrait faire croire que Legere serait aussi le meurtrier de Duguay c’est la sauvagerie avec laquelle il battait ses victimes. De plus, tous ces crimes, y compris celui de Redmond et Duguay, avaient été commis dans un tout petit périmètre.

Mais la question demeure. Y a-t-il réellement eu injustice? Robbie Cunningham a-t-il tué son ami à coups de hache ou a-t-il payé pour un meurtre qui aurait dû être attribué à un redoutable tueur en série?

 

Pour en savoir plus :

http://ici.radio-canada.ca/regions/atlantique/2014/11/13/001-allan-legere-25-ans-1989-tueur-en-serie-chronologie.shtml

[1] Eric Veillette, L’affaire Aurore Gagnon, le procès de Marie-Anne Houde, p. 419.

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