L’affaire Aurore Gagnon, le film de 1952 face au dossier judiciaire


ScreenHunter_503 Feb. 28 20.10            Dans mon livre L’affaire Aurore Gagnon, le procès de Marie-Anne Houde je m’attarde principalement à présenter les témoignages entendus lors du procès, ce qui a pour avantage de plonger le lecteur dans ce qui a été reçu légalement en preuve devant le jury. Dans ma conclusion, je me suis permis un retour sur certaines interprétations culturelles de cette affaire de meurtre, dont le premier film, réalisé par Jean-Yves Bigras en 1951 et sorti en salle l’année suivante.

Maintenant, le film est entièrement disponible sur YouTube. Pour vous, je me suis amusé à relever certaines comparaisons entre le film et le dossier judiciaire.

D’abord, comprenons que les noms des personnages ont été changés. Le comédien Paul Desmarteaux jouait le rôle de Théodore Andois, que l’on devine aisément être Télesphore Gagnon, le père d’Aurore. Marie-Anne Caron, sa première femme, devient Delphine alors que Marie-Anne Houde se transforme en Marie-Louise. Pour une meilleure clarté, j’utiliserai principalement les noms authentiques.

Dès les premières scènes, on nous montre la mère d’Aurore alitée, sous les soins d’ailleurs très discutables de Marie-Anne Houde. Cela permettra de confirmer dès le départ la méchanceté de cette dernière car elle l’empoisonne jusqu’à la faire mourir.

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Aurore auprès de sa mère, Marie-Anne Caron, qui vient de rendre l’âme.  Dans la réalité, celle-ci est morte à l’asile de Beauport.  C’est l’une des erreurs majeures du film.

Pour ceux et celles qui ne font pas la différence entre le cinéma et le documentaire historique, c’était un très mauvais départ. Marie-Anne Caron n’est pas morte à la maison, mais plutôt à l’asile de Beauport le 23 janvier 1918. Pour des raisons que j’explique dans mon livre, on ignore la cause exacte de son décès mais on sait que son corps fut rapatrié et inhumé le 26 janvier 1918 dans le cimetière de Fortierville.

 

Dès le départ, le pointage est donc de 1 à 0 pour le dossier judiciaire.

Après un séjour chez une parente, Aurore est récupérée par son père qui la ramène vivre à la maison. Entre temps, celui-ci s’était remarié avec celle que la fillette connaissait comme la meurtrière de sa mère. Dans les faits, Télesphore s’est remarié à Marie-Anne Houde le 1er février 1918, quelques jours seulement après la mort de sa première femme. Jusque-là, pas trop de problème avec le véritable contexte historique. Mais les choses se gâtent rapidement lorsqu’Aurore, incarnée par la comédienne Yvonne Laflamme, revient à la maison. La famille reconstituée est alors dépeinte avec les parents, Aurore, le petit Maurice, et un bébé qui a pour nom Marcel (ou Marcelle?).

Or, il y avait beaucoup plus de monde dans la maison des Gagnon en 1919 et 1920. Le film avait donc fait le choix d’oublier Georges et Gérard, les deux fils de Marie-Anne Houde, pour les remplacer par un seul, Maurice. C’était aussi oublier l’existence de Marie-Jeanne Gagnon, la sœur d’Aurore, et son frère Georges-Étienne. Quant au bébé, il ne s’appelait pas Marcel ou Marcelle. Le 8 juin 1919, c’est Pauline qui naissait de cette union entre Télesphore et Marie-Anne Houde. Pauline Gagnon devait survivre jusqu’en 2013.

Où en est le pointage? Difficile à dire, quoique le film risque de faire face à un blanchissage.

Pour justifier le mobile du crime, ou si vous préférez la raison pouvant expliquer cette haine que la marâtre ressentait envers sa belle-fille, le scénario offrait deux hypothèses. D’abord, celle où la fillette a été témoin du meurtre de sa mère naturelle entre les mains de Houde, ce qu’elle finit par lui remettre sur le nez assez rapidement. Ensuite, on voit Aurore qui refuse de l’appeler « maman », s’entêtant à utiliser le titre de « madame ». Cette appellation semblait pourtant naturelle puisque la voisine Catherine, incarnée par la jolie Jeannette Bertrand, conseillait elle-même à Aurore d’utiliser le mot « maman » pour désigner la nouvelle femme de son père.

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La fameuse chute forcée dans l’escalier.  Au procès, le petit Georges, 9 ans, sera le seul à mentionner ce fait.  Il sera contredit sur ce point par son frère et la sœur d’Aurore.

Or, on ne retrouve aucune de ces deux hypothèses dans le dossier judiciaire. Comme on le sait maintenant, la première est impossible puisque Marie-Anne Caron est décédée loin de la portée de Houde. Quant à savoir si l’utilisation du titre « madame » est suffisant ou non pour expliquer cette escalade de violence, jugez-en par vous-même. Ce qui est sûr, c’est que le procès n’en fait aucune mention. En conclusion de mon livre, j’élabore d’ailleurs sur le sujet du mobile du crime, entre autres sur des détails ayant été mentionnés dans les directives du juge au jury.

 

Voilà pourtant les seules options qu’offrait le film de Bigras pour expliquer le mobile.

Vous me demandez où en est le pointage? J’ai cessé de compter, pas vous?

D’autre part, le film faisait aussi le choix, d’après quelques subtiles allusions, de croire que le caractère de Marie-Anne Houde était affecté par ses grossesses. Ce sera aussi le choix du film de 2005. Si cette idée provient directement du procès, puisque la théorie de la défense était à l’effet que sa cliente devait être déclaré irresponsable pour aliénation mentale, les auteurs ont oublié que l’étude approfondie du dossier judiciaire leur aurait imposé la réflexion. Sans fournir tous les détails, puisqu’il faut se donner la peine de se laisser entraîner dans le contexte et bien lire le débat des experts sur cette question, cette théorie s’est avérée tout à fait ridicule. En fait, c’est à se demander si la défense n’a pas perdu son temps à plaider de telles inepties.

Revenons au film. L’escalade de la violence débute lorsque Houde décide d’utiliser la carte du dénigrement en forçant Aurore à porter une robe défraîchie pour laver le plancher. Maurice, le fils fictif de la mégère, prend la fillette en pitié en lui distribuant discrètement de la nourriture. Puis Houde la bouscule alors qu’Aurore s’éreinte à transporter un sceau d’eau beaucoup trop lourd pour ses muscles d’enfant. Elle finit par l’échapper, ce qui lui vaudra au moins un coup de strappe. Sans tarder, elle prend la fuite au champ.

C’est la première correction physique, mais pas nécessairement le premier sévice puisque cette sanction ne se démarque pas tellement de certaines pratiques courantes de l’époque.

Évidemment, Marie-Anne usera de ses charmes auprès de son mari pour dénigrer sa fille et ainsi la faire passer à ses yeux pour une enfant difficile et menteuse. Bref, Houde se fait hypocrite, affabulatrice, manipulatrice et méchante.

Dès que le personnage de Catherine fait remarquer que la beauté des cheveux d’Aurore était comparable à ceux de sa défunte mère, Houde lui enfonce la tête dans les chardons. Ce sera le premier véritable sévice du film. Abraham, le prétendant de la jeune Catherine joué par le comédien Jean Lajeunesse, est témoin de la scène et il ne manquera pas de faire une allusion cinglante à la marâtre. Mais à quoi bon? Ce sera infusant pour faire prendre conscience à cette écervelée l’ampleur de ses gestes.

Évidemment, les chardons donneront lieux à un deuxième sévice, celui-là psychologique, car Houde utilisera ce prétexte pour lui couper les cheveux. C’était aussi une façon de la dépersonnaliser, de la briser moralement. Lors du procès, on a effectivement établi qu’Aurore Gagnon avait les cheveux courts comme un garçon. Cependant, on ne parla jamais de la raison de cette coupe radicale. Par conséquent, les chardons représentent une autre interprétation des scénaristes car ils n’ont pas été prouvés devant les jurés.

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Le supplice de la barre de savon.  Selon le dossier judiciaire, la scène ne s’est pas produite tout à fait de cette façon.  La marâtre utilisa plutôt du lessi, un produit caustique destiné à laver les planchers.  Ce détail causa sa perte car il prouvait du même coup son intention criminelle, la préméditation du meurtre de sa belle-fille.

D’un certain point de vu, le film s’est montré plus doux que la réalité. En effet, le scénario prêta à Aurore un confident en la personne du petit Maurice. Par deux fois, il la rejoint lors de ses fugues, la prend par la main, tente de la réconforter, la fait sourire et lui apporte même un fruit. Or, le dossier judiciaire est malheureusement plus criant de vérité : on ne connaissait à la martyre aucun confident ni ami digne de ce nom. Pas même sa sœur ou son frère. Au contraire, certains témoins ont affirmés qu’il y avait une tension constante entre Aurore et Marie-Jeanne.

 

Ce sera ensuite le supplice du pain de savon, qu’Houde lui fait avaler de force pour avoir trop parlé. En réalité, Marie-Anne Houde a utilisé de la lessi, un caustique liquide destiné à laver les planchers. D’ailleurs, cette torture servit à démontrer aux jurés la préméditation puisque l’accusée devait savoir que ce produit dangereux risquait d’occasionner la mort. Et comme on le sait, il faut étayer la préméditation du geste pour en arriver à une condamnation pour meurtre, ce qui, à l’époque, donnait lieu à un aller simple sur l’échafaud.

Après avoir vu Houde se lever en pleine nuit pour gifler Aurore parce que celle-ci contemplait une photo de sa mère, le supplice suivant sera celui du fer à friser. Enfin, le film marquait un point en rejoignant la véracité du dossier judiciaire. Lors du procès, c’est Marguerite Leboeuf, la nièce de 15 ans de l’accusée, qui viendra confirmer ce fait. Bouleversée, elle dira avoir vu de ses yeux sa tante utiliser ce fer pour brûler le cuir chevelu de la petite. À un certain moment, d’ailleurs, Marguerite avait eu si peur de ce qui se passait dans cette maison qu’elle sortit pleurer dans la cour.

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Aurore se confiant au curé.  Or, le curé n’a jamais été appelé comme témoin au procès.  On ne saura jamais si Aurore s’est réellement confié à lui.

Le film de Bigras nous montre aussi qu’Aurore avait eu l’occasion de confier son malheur à deux adultes : Catherine et le curé. Lors de la visite de ce dernier à la maison, le curé dit à Aurore : « ne te décourage pas. Prie bien le Bon Dieu, il t’aidera ».

 

Était-ce un clin d’œil sarcastique pour dénoncer subtilement l’indifférence du clergé?

Quoi qu’il en soit, le film prend pour acquis qu’au matin du dernier jour de vie d’Aurore la marâtre l’a carrément lancé au bas de l’escalier. Au bas de celui-ci, elle se heurtait violemment la tête contre le poêle. Au procès, le petit Georges, 9 ans, fut le seul à mentionner cette chute forcée. Les autres témoignages illustrèrent plutôt que Houde lui aurait administré quatre coups de grâce à l’aide d’un manche de fourche, et cela au matin du 12 février 1920. Vers 11h00, la fillette sombrait dans le coma et devait s’éteindre sans un cri à 19h00, le même soir.

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Marie-Anne Houde (Lucie Mitchell) apprenant le verdict à la fin de son procès.  Le film imagine aussi une scène de rupture avec son mari, alors qu’en réalité les archives démontrent que Télesphore était toujours amoureux d’elle en 1933.

En dépit de sa médiocrité, le film de Bigras reste unique car pour la première fois, la culture québécoise réalisait un film sur un épisode de son passé. Critique sociale ou simple regard sur elle-même, la culture québécoise, en dépit de ses grossières erreurs, permit ensuite d’entretenir et d’immortaliser la mémoire de celle qui allait devenir la plus célèbre enfant martyre du Québec.

 

Ceci dit, la culture a fait son travail. Reste maintenant au dossier judiciaire à faire le sien!

Pour ceux et celles qui souhaitent en savoir davantage, je serai au Salon du livre de Trois-Rivières le 19 mars prochain, de 14h00 à 16h00, pour présenter et dédicacer mon livre concernant cette inoubliable affaire. Au plaisir de vous y rencontrer.

 

Pour voir le film sur YouTube :

Aurore l’enfant martyre

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