L’affaire Aurore Gagnon: roman contre dossier judiciaire


L'affaire Aurore Gagnon         Récemment, j’ai appris qu’à la suite de mon entrevue accordée à Denise Lévesque le 5 février dernier sur les ondes de TVA, un éditeur avait profité de cet élan médiatique pour faire revivre le roman d’André Mathieu intitulé Aurore la vraie histoire de l’enfant martyre en le distribuant dans les Costco du Québec. Espérant probablement créer une confusion entre mon livre et celui de Mathieu, cette tromperie envers le lectorat me convainc davantage de la nécessité de démystifier certaines histoires de notre passé.

Je le dis tout de suite : je ne suis pas contre les romans, au contraire. Mais quand un romancier tente de faire de l’histoire autour d’un fait criminel sans jamais consulter le dossier judiciaire – ce qui pourrait bien se traduire par de la paresse intellectuelle – là, par contre, j’ai un problème.

Je ne voudrais pas verser dans le ouï-dire, mais on m’a rapporté que lors d’une conférence donnée au dernier Salon du livre de Trois-Rivières, pendant que j’étais occupé à ma séance de dédicace, le porte-parole du Salon critiquait lui-même la crédibilité des livres biographiques, et par ricochet les essais (ou documentaires). Doit-on comprendre que le domaine du livre doive uniquement être guidé par le mysticisme des romans? Qu’il est impossible de faire ressortir la vérité?

Le livre ne doit-il pas aussi servir à transmettre de l’information, à éduquer, et parfois même à démystifier? Ce n’est quand même pas de ma faute si les dossiers judiciaires (des documents légaux qui ont nettement priorité sur les ragots) contredisent certains auteurs, parfois même des historiens, comme on le voit dans ma conclusion de L’affaire Aurore Gagnon, le procès de Marie-Anne Houde, toujours disponible en librairie.

Le problème – et je le constate encore une fois dans le dossier sur lequel je travaille présentement depuis plusieurs mois – réside bien souvent dans le fait que le public, qui ne sait trop vers quoi se diriger pour s’informer, doit parfois se tourner vers un roman ou un film afin de se faire une idée sur un fait historique. Évidemment, dans la majeure partie des cas, sinon la totalité, il aura une vue biaisée des faits. Par exemple, le film La lâcheté n’a retenu que la version de l’assassin (Marcel Bernier) pour raconter les circonstances entourant le meurtre de Denise Therrien survenu à Shawinigan en 1961. Et pourtant, le cinéaste concerné a eu en sa possession les transcriptions du procès. Il a tout simplement choisi de ne pas en tenir compte. Dans la conclusion de mon livre L’affaire Denise Therrien j’élaborais d’ailleurs sur ce phénomène, ainsi que celui de la mythomanie littéraire.

Mais revenons à Mathieu, qui prétendait justement présenter la « vraie histoire ».André Mathieu

Dans son roman publié originellement en 1990 sous le titre Aurore, la vraie histoire de l’enfant martyre, c’est en des termes peu élogieux qu’il présentait son personnage de Marie-Anne Houde pour la première fois. Il la décrivait comme une jeune femme gravement affectée par ses menstruations, en plus de prendre pour acquis qu’elle avait souffert d’une méningite à l’âge de 12 ans. Or, s’il avait consulté le dossier judiciaire il aurait vu que cette preuve n’a jamais été faite lors du procès.

Étrangement, après l’avoir dépeinte comme une adolescente déjà animée de méchanceté, il prendra sa défense à la fin, dans une section où il sort de son roman pour s’adresser directement à ses lecteurs. Il y mentionnera que, selon lui, Houde aurait dû être déclarée folle. C’est là remettre en doute le verdict rendu en 1920, car les jurés avaient refusé de croire en l’aliénation mentale. Mais Mathieu n’offre aucun argument pour appuyer son propos. C’est tout à fait ridicule, d’autant plus que – encore une fois – s’il avait lu le dossier, il aurait compris qu’avec ce que les jurés avaient entendus dans le prétoire le verdict était largement justifié. Voilà le danger de commenter un procès auquel on n’a pas assisté ou dont on ne s’est pas donné la peine de lire entièrement les transcriptions.

Et Mathieu multiplie les erreurs historiques. À titre d’exemple, il situe la mort de Marie-Anne Caron, la mère naturelle d’Aurore, dans la maison des Gagnon à Fortierville. Elle est plutôt décédée à l’asile de Beauport avant que sa dépouille soit inhumée dans le cimetière de Fortierville. Aujourd’hui encore, cependant, aucune pierre tombale ne rappelle sa mémoire.

Que ce soit par incompréhension envers notre système judiciaire ou par paresse de s’attaquer à la lecture de dossiers qui représentent souvent quelques milliers de pages, les romanciers ne sont certes pas une référence dans le domaine de la vérité historique. Pour leur part, les transcriptions sténographiques ne disent pas tout, c’est vrai. N’empêche que lorsqu’on veut reconstituer un crime ayant marqué notre patrimoine judiciaire, ces documents sont légaux, primordiaux et incontournables. Avec mon expérience toujours grandissante, je m’aperçois que très peu de gens ont le courage de lire la totalité des documents contenus dans un dossier judiciaire, comme ce fut le cas pour le dossier qui m’obsède en ce moment. Mais bon, il faut aussi que j’en tire satisfaction puisque c’est là que se trouve ma spécialité : redonner vie aux dossiers judiciaires de nos plus célèbres procès.

La seule appellation de « roman » accompagnant un titre rappelant un fait judiciaire devrait aussitôt sonner une cloche. Heureusement, tous les romanciers ne sont pas à mettre dans le même panier puisque Roger Lemelin, qui a pourtant connu le véritable Albert Guay (condamné pour avoir tué sa femme en faisant exploser un avion au-dessus de Sault-au-Cochon en septembre 1949), n’a jamais eu la prétention d’écrire la « vraie histoire ». Il s’en est toutefois inspiré pour nous présenter Le crime d’Ovide Plouffe, qui fut ensuite remodelé en film par l’excellent cinéaste Denys Arcand.

Chers lecteurs, si vous souhaitez vous divertir, les libraires regorgent d’excellents romans. Mais si toutefois votre intention est de vous informer sur un fait historique, soyez prudents!

Publicités

4 thoughts on “L’affaire Aurore Gagnon: roman contre dossier judiciaire

  1. j’ai pas lue tout les livres et les seuls qui disent la vérité c’est le votre ainsi que celui d’Isabelle la nièce de Denise THerrien, j’ai détesté celui de M. Lefebvre je crois

    J'aime

Commentaires fermés