L’affaire Huard: meurtre non résolu ou mort accidentelle?


1948 - Lionel Huard
Lionel Huard

Le 1er septembre 1939, l’Allemagne d’Adolf Hitler envahissait la Pologne. C’était le début de la Seconde Guerre Mondiale.

 

L’année suivante, le québécois Lionel Huard, un homme de cinq pieds et quatre pouces, décidait de faire sa part contre l’invasion européenne en s’engageant dans l’armée de l’air. Après sa formation, on lui fit traverser l’Atlantique afin de combattre le nazisme. On sait bien peu de chose sur ses états de service, mais il fut libéré de l’armée en 1946. Lionel avait vu le jour le 16 juillet 1919 à Sheldrake, sur la Côte-Nord. Ses parents étaient Félix Huard, pêcheur de profession, et Esther Bouchard.

Mais Lionel ne rentra pas seul au pays. Durant la guerre, il avait rencontré une jeune anglaise originaire du Yorkshire et ayant pour nom Mary Florence Green, née en 1921. En arrivant au Québec avec ses deux jeunes enfants, son mari l’amena vivre à L’Anse-aux-Bouleaux, près de Baie-Trinité, une région sauvage de la Côte-Nord, dans une cabane sans électricité ni eau courante.

Pour sa part, le retour à la réalité civile rattrapa rapidement Huard puisqu’il dut gagner sa vie comme journalier. D’après ce qu’on apprit par la suite, le couple se disputait régulièrement.

Le 9 mai 1948, par une journée agréablement ensoleillée mais marquée de vents violents, Lionel Huard proposa à sa femme une balade en canot.

Plus tard dans la journée, l’ancien combattant de 28 ans revint précipitamment chez un voisin en lui annonçant que Mary Florence était tombée de l’embarcation. Ensemble, les deux hommes coururent sur la berge, où Huard pointa du doigt l’endroit approximatif où s’était produit « l’accident ». Peu après, alors que d’autres hommes s’affairaient à trouver le cadavre pour le ramener sur le rivage, Huard préféra courir jusqu’à sa cabane pour enfiler des vêtements secs.

Une première enquête du coroner détermina que la mort était accidentelle puisque le corps ne portait aucune marque particulière de violence ou quoi que ce soit d’autre pouvant laisser croire à un incident criminel.

Quelques jours plus tard, alors que Lionel s’était absenté hors de la région, le détective Bouchard prit le temps de discuter avec Mariette Tremblay, la voisine de 21 ans. Celle-ci lui révéla l’existence d’un mobile de meurtre puisqu’elle s’identifia comme la maîtresse de l’ancien soldat. Selon elle, Huard lui avait écrit des lettres secrètes dans lesquelles il promettait de se débarrasser de sa femme.

L’enquête prit alors une nouvelle orientation, si bien qu’on obligea le coroner à refaire ses devoirs en exhumant le corps. La conclusion de cette seconde enquête fut bien différente de la première, si bien qu’on déposa des accusations criminelles contre Huard pour le meurtre de sa femme. Au lendemain de son incarcération à la prison de Baie-Trinité, il écrivit une longue lettre de 16 pages dans laquelle il expliquait que leur canot s’était renversé et que s’il ne s’était pas lui-même agrippé à une roche il aurait connu la même fin.

Le procès qui captiva toute la Côte-Nord s’ouvrit le 19 octobre 1948 à La Malbaie devant le juge Alfred Savard. La Couronne était représentée par Me Albert Dumontier tandis que l’accusé était défendu par Me Frédéric Dorion. Selon les journalistes, Huard portait une chemise blanche, une veste brune et une cravate noire.

Selon l’Ottawa Citizen du 21 octobre, Huard se serait effondré en larmes tout en clamant son innocence. Sa déclaration écrite de 16 pages fut admise en preuve lors du témoignage du détective Jean-Marie Bouchard. Dans ces paragraphes, l’accusé jurait son innocence et niait les allégations de Mariette Tremblay. Il allait même jusqu’à parler de l’amour qu’il avait encore pour sa femme, bien qu’il admettait que Mary Florence lui avait déjà brisé une bouteille sur la tête. Finalement, il précisait que leur canot avait été heurté par une violente vague, et qu’il s’agissait donc d’un bête accident.

L’admissibilité en preuve d’une série de photos de l’habitation des Huard permit aux jurés de comprendre dans quelles conditions vivaient la victime et l’accusé. Non seulement l’électricité et l’eau potable faisaient défaut, mais il manquait des carreaux aux fenêtres et le couple dormait sur un matelas jeté sur le sol.

Cyrenus Tremblay[1], le père de Mariette, fut appelé dans la boîte des témoins. Le jour du drame, il confirmera que la mer était houleuse alors que la température était clémente. Selon lui, c’est vers 13h00 que Huard était revenu en criant « ma femme est dans l’eau, aidez-moi ». Huard lui avait indiqué le lieu approximatif de l’incident avant d’aller se changer. Deux heures plus tard, grâce à l’aide de plusieurs autres citoyens, le corps était retrouvé et repêché. C’est Tremblay qui avait ensuite ramené la victime jusqu’à la cabane des Huard.

L’élément le plus incriminant de son témoignage apparut lorsqu’il rapporta que, peu de temps avant le drame, Huard lui avait dit que si sa femme ne cessait pas de lui faire des scènes il ne saurait plus quoi faire. Peu de temps avant que Mary Florence donne naissance à leur premier enfant dans un hôpital de Rimouski[2], Tremblay avait constaté que Huard portait une blessure à la tête. Le témoin jura également que l’accusé lui avait déjà avoué avoir battu sa femme. Lorsque Tremblay l’avait mis en garde sur les dangers de battre une femme enceinte, Huard aurait répliqué qu’il s’en moquait si sa femme venait qu’à mourir.

Un vieux pêcheur viendra dire sous serment que la mer était si mauvaise le 9 mai qu’il n’aurait lui-même jamais pris le risque de quitter la rive. Au total, on vit défiler 44 témoins dans le prétoire.

Dans sa plaidoirie, Me Dumontier expliqua aux jurés que l’accusé avait maintenu sa femme sous l’eau jusqu’à ce que mort s’ensuive, tandis que Me Dorion demanda l’acquittement pure et simple de son client puisque, selon lui, il n’y avait aucune preuve de meurtre dans cette affaire.

Le 27 octobre, après des délibérations de 1h10[3], le jury demanda à réétudier le témoignage de Mariette Tremblay. Peu après, ils déclarèrent Lionel Huard coupable de meurtre. Sans tarder, le juge enfila ses gants et se coiffa du tricorne noir pour fixer l’exécution du condamné au 2 mars 1949.

Selon The Montreal Gazette, le juge Alfred Savard aurait dit dans ses directives que la théorie de la noyade accidentelle n’était pas convaincante. Quant à Huard, il se montra si abattu par le verdict qu’il demeura stoïque lorsque le juge lui demanda s’il avait quelque chose à déclarer.

Mais grâce au travail acharné de son avocat, l’ancien combattant eut droit à un nouveau procès et un changement de venue, si bien que les audiences se déroulèrent cette fois au palais de justice de Québec en novembre 1949 devant le juge Noël Belleau. Contrairement à ce qui s’était produit à La Malbaie l’année précédente, celui-ci refusa d’admettre en preuve la déclaration écrite de 16 pages. Même après une preuve de voir-dire qui se déroula au cours de la journée du 10 novembre, le juge déclara qu’il lui était impossible de déterminer hors de tout doute que cette déclaration avait été faite librement.

Il détermina également que le détective provincial Jean-Marie Bouchard n’avait posé aucune question directe à Huard lors de son transport de Baie Comeau à Forestville le 29 mai.

Eugène Sirois, hôtelier de Ste-Thérèse de Colombier, s’était retrouvé sur la grève au cours de l’après-midi du 9 mai en compagnie de Jean-Paul Sirois, Camille Maltais et Hervé Gauthier. Il avait vu le corps d’une femme flottant dans 3 pieds d’eau, le front contre une arrête de pierre. Une fois le corps ramené sur la rive, Sirois avait demandé à ce que l’on dise un chapelet.

Le Dr Albert Allard, 28 ans, avait présidé la première enquête de coroner. Il avait noté sur le corps que la main droite était crispée, en plus de constater la présence de petites égratignures au bout des doigts, à un pied et au front. Il en avait conclu que la noyade était la cause du décès.

Le médecin légiste Gustave Desrochers s’était rendu à Ste-Thérèse de Colombier le 31 mai 1948 pour faire l’autopsie. Il en était arrivé à la même conclusion, ajoutant que les noyés étaient habituellement retrouvés avec leurs mains crispées.

Une certaine Mme Pineault expliqua à la barre que Huard aurait dit au lendemain de la mort de sa femme que « si je savais me détruire sans me faire souffrir, je le ferais ». Valmore Moreau, un jeune homme de 16 ans de Pointe-Lebel, avait entendu Huard dire que sa femme l’avait empoigné et « qu’il avait été obligé de la repousser pour ne pas se noyer avec elle »[4].

Le témoignage de Gustave Tremblay, 23 ans, fut qualifié par les journalistes comme l’un des plus importants. Gustave était le frère de Mariette.

  • À l’automne 1947, Huard vous a-t-il parlé de quelque chose?, lui demanda Me Dumontier.
  • Oui.
  • Qu’est-ce qu’il vous a dit?
  • Nous étions ensemble en train de bûcher. Une bonne journée, il m’a dit : « quand j’étais de l’autre côté [en Europe], j’ai appris bien des choses ». Puis il m’a dit que pour lui, faire mourir du monde sans que les policiers puissent l’arrêter, il était capable de faire ça.
  • Vous a-t-il parlé de sa femme?
  • Il disait qu’outre-mer, sa femme travaillait dans les théâtres et que lui prenait cet argent-là pour dépenser.
  • Avez-vous eu connaissance de quelque chose en rapport avec le camp de Huard?
  • Sa femme est venue me chercher en disant que le feu était pris dans la maison. Je suis allé avec elle et j’ai éteint le feu.
  • Son mari était-il là?
  • Non.
  • L’avez-vous revu par la suite?
  • J’ai vu Huard le lendemain et je lui ai dit que j’étais allé éteindre le feu chez lui. Il m’a dit « pourquoi que tu l’as pas laissée brûler? J’aurais été bien débarrassé ».

Mme Sylvestre Huard, la tante de l’accusé, dira que le jour des funérailles Lionel lui avait remis une lettre destinée à Mariette Tremblay, lui demandant de la porter au bureau de poste.

  • Qu’avez-vous fait de la lettre?, demanda Me Dumontier.
  • Je l’ai jetée sur la table en disant « je ne m’occupe pas de ça ».
  • Avez-vous ouvert la lettre?
  • Après le départ de Lionel Huard, je l’ai ouverte. J’ai lu rien que le commencement et je l’ai remise dans l’enveloppe en attendant mon mari.
  • La lettre avait combien de pages?
  • Trois ou quatre pages.
  • Que disait Huard dans cette lettre?
  • J’ai lu rien que la première ligne. C’était marqué : « Chère Mariette ».
  • Vous jurez que vous avez ouvert la lettre uniquement pour lire la première ligne?
  • Oui. Quand mon mari est arrivé, je lui ai dit que Huard avait écrit à Mariette. Il m’a dit « prends la lettre et jette-là dans le poêle parce qu’on n’est pas le bureau de poste ».

Puis Me Dumontier l’interrogea à propos d’une autre lettre.

  • C’était écrit « ma chère Mariette, je t’écris quelques mots, je t’aime » et toutes sortes de choses de même, dira encore Mme Huard.
  • Qu’avez-vous fait de la lettre?
  • Je lui ai remis la lettre en disant « je te pensais pas de même ».

Le dernier témoin entendu par la Défense fut Félix Huard, 57 ans, le père de l’accusé, qui versa en preuve le dossier de licenciement militaire de son fils. On comprit alors que Lionel Huard avait fait son entrée dans le Corps d’Aviation Royal Canadien le 7 octobre 1941 pour en être libéré le 2 février 1946.

Le 14 novembre, Me Frédéric Dorion, procureur de l’accusé, secondé par son propre fils Me Guy Dorion, annonça sa preuve close et prononça sa plaidoirie. Il ne manqua évidemment pas de souligner l’expérience de guerre de son client et ce sacrifice rendu à la nation. De plus, Huard avait eu la bonté de ramener au pays sa femme et ses deux enfants. Il rappela aux jurés que pour le condamner il fallait plus que de simples soupçons. La question du crime était apparue seulement 15 ou 20 jours plus tard, c’est-à-dire lorsque Mariette Tremblay avait discuté avec le détective Bouchard. « Le crime a commencé le jour où les espoirs de Mariette Tremblay, qui aimait Huard, ont été déçus », dira Dorion. « Elle est le seul témoin qui nous apporte non pas des faits, mais des déclarations plus ou moins incriminantes. Elle vit, non pas au village, mais sur la route nationale où dans l’espace d’un mile il n’y a que cinq familles. Et dans ces familles, il n’y a pas de jeunes gens ni de jeunes filles de son âge. N’est-il pas raisonnable de croire, comme elle nous le dit elle-même d’ailleurs, qu’elle se soit éprise de l’accusé? Et voici que le 9 mai Huard devient veuf. Elle a dû croire que ses espoirs se réaliseraient. Mais Huard s’en va à Baie-Trinité et Mariette Tremblay n’en entend plus parler. C’est là qu’arrive sa rencontre avec Bouchard ».

Me Dorion termina son réquisitoire en soulignant qu’aucune marque de violence n’avait été relevée sur le corps de Mme Huard.

Au matin du 15 novembre, Me Albert Dumontier et Me Henri d’Auteuil présentèrent leur version des faits au nom de la Couronne avant que le juge Belleau s’adresse au jury. Le verdict fut rendu dans l’après-midi.

  • Non coupable, lança le président du jury.

Des applaudissements montèrent dans le prétoire et Lionel Huard fut aussitôt remis en liberté.

Cette affaire, qui a connue deux verdicts contradictoires, continuera longtemps à transporter son lot de questions sans réponse. La mort de Mary Florence Green fut-elle accidentelle? Huard pouvait-il tuer quelqu’un sans laisser de trace? Et que dire de cette prétendue liaison amoureuse?

Félix Huard s’éteignit à Baie Trinité le 11 décembre 1960. Son fils Lionel habitait à Montréal, loin des préjugés, lorsqu’il se remaria le 4 avril 1964 à Jeannine Courtemanche. Il avait alors 44 ans et elle 40. Lionel mourut le 3 mars 1980. Il n’avait que 60 ans.

[1] Né le 26 juillet 1876. Il s’éteindra à La Malbaie le 17 octobre 1956.

[2] L’enfant a malheureusement succombé deux jours plus tard.

[3] Le jury délibéra de 10h42 à 11h52.

[4] L’Action Catholique, 14 novembre 1949.

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