La fabrique du Djihad

1690096-gfBERTHOMET, Stéphane. La fabrique du Djihad, radicalisation et terrorisme au Canada. Gallimard Ltée, Edito, 2015, 215 p.

Se sentir concerné par un phénomène social ne signifie pas pour autant que nous le maîtrisons bien. Je l’admets, c’est précisément mon cas. Et c’est aussi pourquoi je tente, autant que possible, de m’abstenir de tout commentaire sur cette réalité mondiale, comme si, inévitablement, mon inconscient se sentirait obligé de se laisser emporter par les émotions.

En ouvrant les premières pages de La fabrique du Djihad, je n’avais qu’un souvenir personnel en tête. Dans ma tendre enfance, à genoux dans le carré de sable en compagnie d’un ami, je tentais d’entrevoir mon avenir. Selon nos critères enfantins, nous imaginions ce que serait notre vie d’adulte, comme si cela suffisait de le demander pour l’obtenir. Je me voyais avec une maison, un gros camion, une « blonde » attentionnée et un gros chien adorable. Rien de bien extraordinaire, en fin de compte.

J’ai eu tout cela, mais bien plus encore. Je n’imaginais pas la guerre, alors encore moins celle qui finirait par s’immiscer chez nous, dans notre propre cour. Notre curiosité des années 1970 se limitait à notre monde, à notre quartier. Nous le pensions vaste, nous le pensions indépendant. Et pourtant!

La vie adulte nous rattrapa à grande vitesse et nous imposa surtout la réalité sociale, puis mondiale. Nos camions Tonka, qui nous paraissaient si virils, si indestructibles, s’avérèrent finalement désuets. Ils n’intéressaient plus personne.

Pour ceux et celles qui tenteraient de fuir encore la réalité, Stéphane Berthomet nous plonge carrément dedans. Il vulgarise ce changement radical qui s’est effectué si rapidement autour de nous que cela donne parfois l’impression de ne plus reconnaître notre pays, nos villes, et même notre histoire. Car ici, on se trouve à des années lumières de nos crimes folkloriques commis par Marie-Anne Houde, Andrew Day ou Albert Guay. Le crime a changé et les mentalités aussi, et nos fameux patriotes de 1837 n’y peuvent plus grand-chose.

L’auteur, qui se fait connaître au Québec depuis quelques années pour ses talents irréprochables d’analyste en affaires policières, en terrorisme et aussi en sécurité intérieure, s’adresse à un vaste lectorat. Sans prétention, il nous amène rapidement dans le sujet en décrivant le geste symbolique et dérangeant qu’a commis Michael Zehaf-Bibeau, ce jeune homme radicalisé qui s’est attaqué à notre parlement canadien le 22 octobre 2014.

Un bref historique des dernières décennies sur le terrorisme islamique et les guerres soutenues par les Américains permet de se rapprocher doucement d’une meilleure compréhension du phénomène.

L’auteur divise en trois grandes étapes l’évolution du terrorisme au cours des dernières décennies, à savoir l’époque des structures, la décentralisation et l’autoradicalisation. C’est également avec humour qu’il nous prouve que ces illuminés d’Allah ne savent pas toujours ce qu’ils font : « je me souviens par exemple d’une conversation avec un jeune de la banlieue lyonnaise soupçonné de participation à la planification d’attentats terroristes islamistes qui évoquait pour justifier son action la situation des Palestiniens face aux Israéliens. Lassé d’entendre le leitmotiv dans la bouche de jeunes gens qui ne savaient pas replacer sur la carte du monde le moindre des pays qu’ils citaient, je lui ai demandé : « Mais qu’est-ce que tu sais, toi, du conflit israélo-palestinien? Qu’est-ce que tu connais de la bande de Gaza? ». Quelle ne fut pas ma surprise quand je l’entendis me répondre, craignant que je puisse le compromettre en l’affiliant à un mystérieux groupe criminel chapeauté par un certain Gaza : « Mais je ne le connais as, ce Gaza! Et je ne connais pas sa bande! »[1].

Une part du renforcement du terrorisme est attribuable à la mauvaise foi américaine, puisque la fermeture drastique des frontières a encouragé l’autoradicalisation, comme si maintenant ces criminels en puissance et en mal d’être pouvaient s’improviser terroristes internationaux à partir de leur salon, ou plutôt de leur clavier d’ordinateur, tels des tueurs de masse ou des tireurs fous qui semblent ne dépendre de personne, sinon de leur folie.

La question de la toute puissance d’Internet n’a certes pas échappé à Berthomet, qui nous présente d’ailleurs les résultats d’une enquête toute particulière qu’il a réalisée sur les réseaux sociaux en se créant un faux profil. Cette section du volume est tout à fait savoureuse en plus d’être fortement instructive.

Évidemment, les médias traditionnels ne sont pas épargnés, car l’auteur force une réflexion très justifiée quant à la nécessité de diffuser des images au nom du droit à l’information, alors que ce résultat est justement le but souhaité par Al-Qaïda, Daesh ou toute autre organisation du genre. Si ces images choquent les plus sensibles d’entre nous sans autre effet que celui d’apporter une part de dégoût dans notre quotidien, elles rejoignent aussi certains esprits tordus qui les interprètent comme un appel au djihad.

Heureusement, il nous laisse aussi sur certaines pistes de solutions et plusieurs réflexions, tant sur le milieu médiatique, juridique, social, scolaire, et j’en passe. Il aborde même l’idée que l’on fasse plus de pression auprès de la Turquie et des banques, ces dernières acceptant trop souvent de fermer les yeux pour protéger des clients douteux.

L’aspect religieux n’est peut-être pas aussi important au sein de ces organisations qu’on pourrait le croire, mais je rejoins entièrement M. Berthomet sur la nécessité d’un état purement laïque afin de donner une base d’égalité à tous.

Un livre impact qui fait réfléchir sur un sujet incontournable, et qui me fait dire que, au bout du compte, cette prise de conscience m’empêchera à tout jamais de revoir un jour mon petit carré de sable.

[1] P.39.

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La victime de 1953 était Marie-Paule Rochette

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Marie-Paule Rochette à Ottawa dans son uniforme militaire, avant son mariage.

Dans mon dernier texte, on a vu à quel point on peut oublier une victime de meurtre, en particulier si son corps n’a jamais été identifié. Dans son livre Crimes plus que parfaits, parfaits et imparfaits publié en 1978, l’auteure Andrée Lebel a été la seule à consacrer un chapitre à cette affaire de meurtre non résolu. On se rend compte maintenant que le choix de cette auteure a permis, bien que faiblement, de garder vivante cette mystérieuse affaire. Car c’est à la lecture de ce livre quelque peu jauni que j’ai récemment ajouté un résumé de cette affaire à ma propre liste Web. Cette initiative a ensuite permis de créer un contact fort intéressant avec une abonnée.

 

Cette abonnée, qui souhaite conserver l’anonymat et que nous appellerons Sophie[1] pour les besoins de la cause, affirme avoir été mise au courant d’une partie de son histoire familiale dès sa jeune enfance avant d’en obtenir de plus amples détails seulement un peu avant les années 1990. Elle se doute donc depuis longtemps de l’identité du cadavre non identifié repêché dans la rivière des Prairies le 5 octobre 1953. Selon elle, cette femme avait pour nom Marie-Paule Rochette.

Marie-Paule Rochette est née le 12 août 1918 de l’union de Narcisse Rochette et d’Éva Martel. Après une enfance heureuse auprès de parents très amoureux, elle dût vivre en partie de ses propres ailes dès l’adolescence, après le décès prématuré de son père. Tout comme ses deux sœurs aînées, elle devait maintenant soutenir sa mère.

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Grâce aux recherches de Sophie, on sait maintenant que la bâtisse derrière Marie-Paule est la partie est du parlement canadien à Ottawa.

Autant de fois qu’elle le put, elle tentait également d’entretenir des contacts réguliers avec ses deux petits frères et sa petite sœur en allant les visiter à l’orphelinat (hospice). On la connaissait comme une jeune femme jolie, agréable et soucieuse de son apparence. Rien ne la prédestinait à une fin aussi tragique, d’autant plus qu’elle se retrouva à travailler au sein de l’armée canadienne (voir la photo ci-haut), avant de se retrouver dans un cabinet de dentiste après son mariage.

 

On connaît bien peu de choses sur sa vie de l’époque, si ce n’est qu’elle s’est mariée en 1945 dans une église à Québec et qu’elle n’a jamais eu d’enfant. On présume que sa situation n’a pas été de tout repos puisqu’on finit par l’interner vers 1952, au point où elle se retrouve au sanatorium Prévost de Montréal, apparemment pour schizophrénie ou « débilité générale avancée », comme on le disait à l’époque dans le jargon médical. Cet internement était-il justifié ou répondait-il, comme on l’a appris depuis, à des critères douteux utilisés parfois pour interner un proche nuisible? À cet effet, les pratiques médico-professionnelles de cet endroit rebaptisé le Pavillon Albert-Prévost depuis 1977 nous permettent d’en douter davantage à la lecture de la commission d’enquête tenue en 1955 sur l’administration de ce centre.

N’oublions pas que des internements arbitraires se produisaient dans plusieurs familles, incluant la mienne : un oncle devenu apparemment dangereux en raison de sa force physique a été « enlevé » par des infirmiers sur le perron même de l’église; il a ensuite passé la majeure partie de sa vie en institution.

Selon Sophie, Marie-Paule Rochette se serait échappée du sanatorium en janvier 1953, ce qui correspond à l’estimation des experts mentionnés dans le livre de Lebel, qui affirmaient en octobre que le corps avait pu séjourner dans l’eau jusqu’à une période de huit mois environ. Mais pourquoi s’être « échappée » d’un tel centre pour se retrouver peu de temps après ligotée et lestée d’au moins un bloc de ciment dans les eaux d’une rivière? Cela ne correspond évidemment pas à un suicide. C’est donc dire que la belle Marie-Paule ne se serait pas évadée du sanatorium pour mieux s’enlever la vie. Alors, que s’est-il réellement produit?

Évidemment, Sophie trouve étrange le fait que les enquêteurs de l’époque n’aient pas fait le lien entre la disparition d’une patiente internée au sanatorium et le corps de la rivière des Prairies. Pourtant, cette dernière portait une robe de nuit, ce qui justement pouvait faire penser à une sortie ou une disparition précipitée.

Fut-elle recherchée? Décidément, plusieurs questions s’imposent toujours.

 

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Marie-Paule Rochette

Si Sophie possède aujourd’hui sa petite idée quant aux réponses à la plupart de ces questions, tout ce qui l’intéresse c’est la première étape de cette affaire, à savoir d’identifier formellement le cadavre comme étant celui de Marie-Paule Rochette, que personne ne semble avoir jamais plus revue après 1952. D’ailleurs, la science permettrait actuellement d’identifier formellement la victime de 1953 sans l’ombre d’un doute, et ce dans l’espoir que ses restes n’aient pas été incinérés.

 

Une fois cette étape complétée, Sophie n’a qu’un seul but : celui de redonner un nom à ce corps. Cette démarche tout à fait louable, que j’appuie à 100%, est présentement en voie de développement.

On entend plusieurs histoires sur les affaires non résolues au Québec, mais c’est l’occasion de démontrer que les vieux dossiers ne sont pas oubliés et qu’il est encore possible de les résoudre. Bien entendu, rien n’est encore confirmé officiellement, mais nous espérons pouvoir annoncer bientôt l’identification formelle de Marie-Paule Rochette et en apprendre davantage sur sa vie, ne serait-ce que pour lui redonner l’histoire qu’elle mérite depuis si longtemps.

Un dossier à suivre!

 

[1] Nom fictif.

Une abonnée d’Historiquement Logique sur le point de résoudre un meurtre?

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Cette photo du corps de la femme retrouvée le 5 octobre 1953 fut publié dans Allô Police.  Elle n’a jamais été formellement identifiée, mais cela pourrait bientôt changer.

Le 9 mai dernier, une lectrice m’apprenait qu’elle était peut-être en mesure de résoudre une affaire de meurtre remontant à plus de 60 ans et que j’avais inclus dans ma liste des affaires non résolues du Québec sur une page de mon blogue Historiquement Logique. Le bref résumé que j’avais rédigé à propos du corps non identifié d’une femme retrouvée dans la rivière des Prairies en octobre 1953 avait attiré son attention et lui fournissait une partie des renseignements qu’elle recherchait.

 

Étant donné qu’il n’existe sur le web aucune liste officielle des meurtres non élucidés au Québec, je me suis modestement attaqué à la tâche il y a plusieurs mois en créant cette liste sur laquelle je m’attardais occasionnellement. Au fil de mes lectures ou par les suggestions des lecteurs, ce répertoire prend graduellement de l’expansion. Sans restriction de temps, j’y inclus à la fois les cas actuels et historiques. Pour moi, ce n’est pas parce qu’une affaire a pris de l’âge qu’elle doit automatiquement être oubliée. L’espoir doit être entretenu, justement dans l’éventualité où une information surgirait au moment où on s’y attend le moins.

J’étais évidemment loin de me douter que cette liste, encore incomplète, allait susciter une histoire aussi fascinante, qui ne fait d’ailleurs que commencer.

Pour créer le résumé de cette affaire, ma source principale fut le livre d’André Lebel, Crimes plus que parfaits, parfaits et imparfaits publié en 1978. L’auteure y dépeignait un cas non résolu pour chaque chapitre. Dans celui intitulé La noyée de la rivière des Prairies, Lebel racontait que des employés d’Hydro-Québec avaient découvert le corps le 5 octobre 1953 dans la rivière des Prairies, à la hauteur de St-Vincent-de-Paul.

Le cadavre était celui d’une femme en robe de nuit. On l’avait également ligoté, ce qui écartait automatiquement la thèse du suicide. « La tête est recouverte de bandelettes », écrivait Lebel. « Le corps est gonflé et on craint que la seule identification possible soit les cheveux, les dents ou la formation osseuse ».

L’enquête de l’époque permit de constater que la victime était âgée entre 25 et 35 ans, qu’elle mesurait cinq pieds et deux pouces et pesait environ 150 livres. Ses cheveux étaient châtains. Lebel ajoutait même que « le corps aurait séjourné dans l’eau pendant au moins six mois mais pas plus de huit. La mort serait donc survenue entre les mois de février et avril 1953 ».

Évidemment, la question était de connaître l’identité de cette victime.

Puisque son assassin l’avait lestée avec deux blocs de béton – un attaché au cou et un autre aux chevilles – et l’avait également ligotée, il n’avait certainement pas prévu qu’on finirait par la retrouver avant la fin de l’année 1953.

 

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Deux autres photos du corps.  On constate que la victime a été ligotée et qu’un bloc de ciment a été fixé à son cou.

Le Dr Jean-Marie Roussel, célèbre pour avoir participé à plusieurs grandes causes de meurtre, dont l’affaire de Sault-au-Cochon[1], remarqua plusieurs ecchymoses sur le corps de l’inconnue sans pour autant les attribuer à des marques de violence. Toutefois, il en vint à la conclusion que la strangulation était la cause du décès. Si Lebel surnommait la victime « la noyée », précisons ici que cela ne faisait pas référence à la conclusion de l’autopsie.

 

Lebel écrivait aussi que la victime aurait été étranglée dans son sommeil, mais sans pour autant nous en convaincre puisqu’elle n’apportait aucun élément solide pour nous permettre de l’envisager.

Deux des doigts de la victime étaient encore exploitables pour la dactyloscopie. Malheureusement, les empreintes confiées à la Gendarmerie Royale du Canada (GRC) n’apportèrent aucun résultat. Il fallait en déduire que la victime ne possédait aucun casier judiciaire.

Malheureusement, c’est dans une fausse commune que le corps de cette malheureuse fut inhumé sans la moindre cérémonie le 15 novembre 1953. La police demanda l’aide du public, tandis que Allô Police publiait une photo du visage et de la mâchoire inférieure. L’hebdomadaire alla jusqu’à offrir une récompense de 200$ pour toute information conduisant à l’identification du corps[2].

Selon Lebel, c’est au début de l’année 1954 qu’un individu fit deux étonnantes affirmations. D’abord, il prétendit que la police de Montréal ignorait volontairement certains faits et qu’une voiture se trouvait au fond des eaux. Des fouilles sous-marines permirent de déterminer que la seconde affirmation n’avait aucun fondement.

Mais alors, qu’en fut-il du premier argument? Les policiers de Montréal avaient-ils agi, jusqu’à un certain point, pour empêcher l’élucidation de ce meurtre?

Au moment de quitter ses fonctions de chef de l’escouade des homicides de la Police provinciale[3] en 1958 pour obtenir un poste dans la haute direction, Ubald Legault, qui a d’ailleurs signé la préface du livre de Lebel en 1978, accepta de rencontrer un journaliste qui lui demanda quel avait été le crime qui continuait de le hanter. Selon La Patrie du 23 novembre 1958, voici ce que fut sa réponse : « le lieutenant Legault nous dit qu’il s’agit certes de « la noyée de la rivière des Prairies ». À ce sujet, il nous cause une surprise en nous apprenant qu’il a la conviction que malgré que cette enquête lui ait été confiée elle reviendrait à la police de Montréal si elle était solutionnée ».

Mais qui était donc cette jeune femme à qui justice n’a jamais été rendu?

Le 11 mai dernier, un enquêteur de la section des Cold Cases de la SQ a été contacté. D’après sa compréhension pertinente de l’ensemble des informations qui lui ont été transmises, le dossier reprend vie après plus de six décennies.

En attendant, la lectrice concernée, qui mène sa propre enquête avec une main de maître depuis que le partage de nos informations ont permis un avancement sérieux, m’a fourni à la fois l’identité de la victime de 1953 et celle de son présumé assassin. Bien qu’il reste certains détails à éclaircir, son récit est plus que plausible. En fait, selon elle, c’est la peur qui aurait fait en sorte d’entretenir le silence nécessaire pour que le meurtrier puisse se tenir loin des ennuis. De plus, l’estimation de l’époque selon laquelle la mystérieuse victime était portée disparue depuis le début de l’année 1953 correspond aux informations dont nous disposons pour le moment.

Dans un prochain article, nous entrerons dans de plus amples détails. Il est difficile de chiffrer les cas non résolus dans la province. Selon certaines sources, il y aurait environ 1,000 cas de meurtres non élucidés depuis les années 1970 et selon Statistiques Canada le taux de classement de ces affaires serait à la baisse depuis les années 1960.

 

[1] Le 9 septembre 1949, c’est au-dessus de Sault-au-Cauchon, à l’est de Québec, qu’explosait en plein vol un Douglas DC-3 avec 23 personnes à son bord. Deux hommes et une femme furent ensuite pendus pour ce crime qui marquait une première dans les annales criminelles du monde.

[2] L’offre pouvait monter jusqu’à 300$ si la personne affirmait que c’était après avoir lu Allô Police qu’elle livrait ses informations.

[3] Qui deviendra la Sûreté du Québec (SQ) en juin 1968. Legault avait lui aussi participé aux plus grandes enquêtes de meurtre de son époque, dont celle de Rhéal Léo Bertrand, pendu pour le meurtre de sa seconde femme.

L’affaire Dubois: la gravité du geste entraîne-t-elle un plaidoyer de folie?

1890 - Dubois - Le Canadien
Un dessin de Dubois paru dans « Le Canadien » en 1890.

Il en a été brièvement question au chapitre 17 de mon dernier livre, L’affaire Aurore Gagnon le procès de Marie-Anne Houde. Bien que son nom de famille ait eu une connotation purement francophone, Nathaniel Randolph Fritz Dubois était Américain d’origine. Son cas ne fit pas jurisprudence, mais ce sera l’une des premières fois dans l’histoire judiciaire québécoise après la fondation de la Confédération canadienne qu’un meurtrier tentait de plaider la folie.

 

En avril 1890, c’est dans sa résidence de St-Alban, dans la région de Portneuf, que Dubois s’emparait d’une hache pour se débarrasser violemment de sa femme de 34 ans, Marie Zéphyre Dubois. Il tourna ensuite son arme vers ses propres enfants, Joseph, 4 ans, et Georges, un bébé de 3 mois. Finalement, il assassina également sa belle-mère, Olympe Tessier, 67 ans. Selon les informations qui nous sont parvenues, Dubois était athée.

Le jour du drame, après la messe, une voisine entra chez les Dubois. Il était environ 11h00. Confronté à une mare de sang sur le plancher, elle sonna l’alerte dans tout le village. D’autres voisins accoururent sur les lieux pour découvrir les victimes dans la cave, le bébé se trouvant encore dans les bras crispés de sa mère. Plus tard, un témoin se souviendra avoir vu Dubois passer dans un chemin vers 10h00 tout en regardant par-dessus son épaule. C’est que le meurtrier avait décidé de prendre la fuite après le quadruple meurtre.

Lorsqu’il fut arrêté à Portneuf peu de temps après, il déclara avoir « fait un mauvais coup mais qu’il est bien content »[1]. Il raconta également les détails de son forfait avec un détachement incroyable.

Le procès de Dubois se déroula du 17 au 23 avril 1890 au palais de justice de Québec devant le juge Bossé. La défense, représentée par Me Gustave Hamel, tenta de plaider la folie et la provocation, mais en vain. Au matin du 22 avril, Me Fitzpatrick aurait prononcé un merveilleux réquisitoire contre l’accusé. À 10h30, le juge Bossé commença ses directives au jury. D’après ce qu’en rapporta Le Canadien, le juge ne croyait aucunement en la folie de l’accusé. Le Dr Albert Marois, qui se rendit célèbre une trentaine d’années plus tard en faisant l’autopsie du corps de la petite Aurore Gagnon et aussi de Blanche Garneau, aurait témoigné à l’effet qu’il y avait une prédisposition à la « monomanie homicide » chez l’accusé.  En contrepartie, les docteurs Lavoie, Catellier et Vallée témoignèrent à l’effet que Dubois leur paraissait sain d’esprit. Le juge ne croyait pas non plus en la provocation, laissant entendre que Dubois, vivant au crochet de son père, aurait lui-même pu être l’instigateur dans cette histoire.

La charge du juge se termina à 12h30 et il ajourna pour la période du dîner. Au retour, à 14h00, les jurés livrèrent leur verdict : coupable. Au moment d’entendre ce mot fatidique, Dubois, appuyé contre la boîte des accusés, continua de mâcher son tabac. « Au banc des prévenus, ferme, les yeux fixés tantôt sur les jurés, tantôt sur le président du tribunal, impassible, froid comme une statue, le malheureux Dubois a reçu sa sentence de mort sans broncher, sans perdre une seconde l’attitude insouciante qu’il a conservée tout le temps du procès ».

Lorsqu’on lui demanda s’il avait quelque chose à déclarer, il répondit seulement « no, sir ».

Dubois sera finalement pendu le 20 juin 1890 à la prison de Québec. À cette occasion, Le Canadien rappela qu’il y avait plus de 11 ans qu’on n’avait pas assisté à une exécution à cet endrtoit, soulignant que Farrell était monté sur l’échafaud le 9 janvier 1879 pour l’assassinat de Conway à Valcartier. Le journal profita de l’occasion pour souligner son point de vue sur la question : « quel spectacle navrant que l’exécution d’un être humain! Cette potence qui dresse ses bras hideux, ce bout de corde et cette trappe fatale! Et puis ce bourreau tout de noir habillé, qui va et vient sur la plateforme comme une personne qui exerce un véritable métier! ».

Avant le commencement des procédures, le shérif aurait demandé à Dubois s’il avait un dernier vœu et celui-ci aurait demandé d’être enterré avec les vêtements qu’il portait. « De plus, je voudrai[s] que vous ne me feriez pas l’autopsie », aurait-il ajouté.

Quelques jours auparavant, le consul américain était venu le voir pour lui demander s’il souhaitait voir son père une dernière fois. Mais Dubois refusa sans hésitation. Le jeudi précédent l’exécution, il confia à un journaliste « qu’il regrettait beaucoup le crime qu’il avait commis, mais qu’il ne se rappelait aucunement des circonstances du quadruple meurtre; qu’il ne se souvenait pas s’être servi d’une hache, excepté cependant d’avoir frappé sa femme de son poing au moment où celle-ci s’armait d’une chaise pour la lui lancer à la tête. Dubois a causé tout le temps sans émotion avec le journaliste, quoique à plusieurs moments il eut certains serrements de gorge en parlant, signes évidents d’une émotion qu’il cherchait à dominer »[2].

Le condamné eut également de bons mots pour son avocat Me Hamel avant de déclarer : « je sais qu’il n’y a plus d’espoir pour moi en cette vie. Je parlerai peut-être sur l’échafaud. Je n’ai rien écrit, mais je serai court. Je désire tout simplement faire savoir au public que je regrette mon crime, que je n’en ai pas eu la moindre connaissance, et que j’espère rencontrer là-haut ma femme, ma belle-mère et mes enfants. J’espère que Dieu voudra bien m’accorder sa miséricorde ». Pour un prétendu non croyant, il semblait avoir eu le temps de changer d’avis sur la question très épineuse de la spiritualité.

Une centaine de personnes furent admises dans l’enceinte de la cour de la prison. À 7h55, « Dubois, précédé du bourreau, fait son apparition sur l’instrument de supplice; il est escorté par les gardes Dussault et McCabe […] ». Les shérifs adjoints Amyot et Bégin veillaient également au bon déroulement, ainsi que le médecin de la prison Arthur Robitaille. Dubois marcha d’un pas ferme, bien qu’il parut un peu pâle au goût des journalistes. Il n’aurait pas dormi de la nuit. Bien qu’il n’avait pas déjeuné, il aurait pris un bol de café juste avant d’entamer sa dernière marche. Avant que la trappe ne s’ouvre, il aurait dit en anglais ces quelques mots : « bien, gentlemen, je regrette sincèrement le crime que j’ai commis dans un moment de colère, et j’espère que je rencontrerai ma femme et mes enfants au paradis ». Puis, après un bref silence, il ajouta « c’est tout ».

Le bourreau lui ajusta ensuite la corde autour du cou tout en tenant le nœud de sa main gauche, alors que l’autre était prête à actionner le mécanisme. Outre la cagoule noire qu’on lui enfila sur la tête à la toute dernière minute, Dubois portait un manteau bleu, des pantalons gris et des souliers noirs. À 8h00 précise, la trappe s’ouvrit. « La mort est presque instantanée. Cependant des haussements d’épaules saccadés et des hochements de tête déterminent une oscillation qui dure pendant environ dix minutes »[3]. Pendant ce temps, on se chargeait de hisser le drapeau noir au sommet de la prison. Le journal prit la peine de décrire que les mains et le cou du condamné avaient pris une teinte bleuâtre. Le cadavre fut détaché seulement une trentaine de minutes plus tard.

La dépouille de Dubois fut inhumée dans le cimetière protestant de Mount Hermon de Québec (1801 rue St-Louis). La volonté du supplicié fut respecté : il n’y eut pas d’autopsie.

La veille de son exécution, selon Le Canadien, Dubois aurait déclaré ceci à un journaliste : « à l’âge de 8 ans je me suis sauvé de la maison et je me suis engagé à bord d’une barge de canal. Je laissai cet emploi quelque temps après et je devins vagabond. J’errai dans tous les États-Unis, mangeant ce que je pouvais attraper et dormant la nuit dans les bois. Jeune encore je fis partie du cirque Stonewall et je soignais les chevaux. Je quittai cette troupe et j’entrai au service du cirque Forepaugh, où je faisais la même besogne. Je fis aussi partie du cirque Barnum, mais la plus grande partie de ma vie s’est passée en aventures. Pendant ce temps, je commis toutes sortes de crimes, excepté le meurtre. J’appartenais à une bande d’hommes dépravés. Nous étions six en tout. D’abord j’errai seul et je n’hésitai jamais à voler quand j’en avais la chance. Ensuite je m’adjoignis à des compagnons et nous nous liâmes par le plus profond secret. D’abord nous n’étions que trois, mais finalement nous étions six ».

Si on en croit ses affirmations, il aurait aussi parcouru beaucoup de chemin à l’ouest de Chicago pour y voler des chevaux, sans jamais être ennuyé par aucun représentant de l’ordre. « Nous étions armés de pistolet, de poignards, et nous étions déguisés, portant de faux favoris et une fausse chevelure. Nous vivions dans les bois et nous menions une vie remplie d’émotions et de dangers ».

On croirait entendre le récit d’un ancien membre du gang de Jesse James ou de Butch Cassidy.

C’est après cette vie de hors-la-loi à l’américaine qu’il était venu s’établir au Canada pour se marier. « Quand j’étais dans les cirques, je fumais de l’opium et j’étais débauché, mais à St-Alban j’étais sobre et rangé ».

En racontant sa vie, Dubois aurait prétendu être né à Staten Island, New York, en 1854. Son père était d’origine française, immigré aux États-Unis alors qu’il était encore jeune homme. Et sa mère était d’origine espagnole. Dubois se serait installé au Québec vers 1881. Dans le comté de Portneuf, il s’était engagé comme garçon de ferme. Il avait alors renoncé au protestantisme pour se convertit au catholicisme. Mais d’après le cimetière où il fut inhumé, on peut envisager le fait qu’il était finalement revenu à ses anciennes amours peu de temps avant que la justice ne lui fasse subir le prix ultime pour ses actes.

Qu’on croit en ses affirmations ou non, il semble que ce soit la gravité de son crime et non sa vie aventureuse qui ait convaincu son avocat de plaider la folie. Mais en 1890, ce genre de défense était plutôt rare et les juges n’étaient peut-être pas préparés à entendre ces choses-là. Cinq ans plus tard, dans la région de Montréal, Valentine F. C. Shortis eut plus de succès. Bien qu’il fut lui aussi condamné à être pendu, c’est après le verdict que des militants réussirent à renverser la sentence. Ainsi, Shortis fut le premier au Québec à être déclaré aliéné dans une cause de meurtre et envoyé à l’asile. Mince consolation, car il devait y rester jusqu’en 1937.

D’autres tentèrent la même stratégie avec plus ou moins de succès. Marie-Anne Houde a tenté de le faire pour échapper à la corde, mais ce fut peine perdue dans son cas avec une défense qui donna l’impression d’avoir fait perdre du temps au système judiciaire. En 1930, c’est encore une fois la gravité du geste qui poussa l’avocat d’Andrew Day à plaider la folie. Ce père eut plus de succès en étant déclaré inapte à subir son procès. Faut dire qu’il avait utilisé une hache pour découper sa femme et ses sept enfants. Comme quoi la gravité du crime semble influencer les jurés quant à l’état mental du meurtrier. Mais est-ce vraiment le cas?

 

[1] Le Canadien, 20 juin 1890.

[2] Le Canadien, 21 juin 1890.

[3] Ibid.

L’affaire Blanche Garneau: le suspect Raoul Binette retrouvé

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Pierre tombale du lot 2470, dans le cimetière Notre-Dame des Neiges, à Montréal.  C’est ici qu’est inhumé Raoul Binette.

Le 23 avril dernier, c’est dans le cimetière Notre-Dame-des-Neiges, à Montréal, que j’arrivais à localiser la tombe de Raoul Binette, alias Legault. Ce nom ne vous dit probablement rien, et pourtant il reste associé à l’une des plus célèbres affaires criminelles du 20ème siècle à être survenue au Québec.

Mon étude du dossier judiciaire sur le meurtre non résolu de Blanche Garneau, violée et assassinée dans la ville de Québec en juillet 1920, m’amène à garder les yeux ouverts pour éviter d’éliminer trop hâtivement certaines pistes. Par exemple, dans une affaire comme celle de la fameuse marâtre, que je présente dans mon dernier livre L’affaire Aurore Gagnon le procès de Marie-Anne Houde, il suffisait d’étudier minutieusement le dossier et de le présenter au lectorat d’une façon à la fois honnête et intéressante. Mais devant un assassinat non résolu, quoique cela remonte à un siècle, les recherches peuvent facilement prendre des directions inattendues.

C’est en décembre 1920 que le nom de Raoul Binette est apparu pour la première fois dans cette affaire. Un détenu récemment libéré de la Ferme Industrielle, nom que l’on donnait à un centre correctionnel de Burwash, en Ontario, se rendit voir un jeune avocat de Sudbury pour lui livrer son histoire. Il raconta avoir fait du temps avec Binette, condamné pour vol, et que celui-ci avait fini par se vanter de son implication dans le meurtre de Blanche Garneau.

Sans tarder, le jeune avocat contacta le bureau du procureur général, qui à cette époque était aussi le premier ministre Louis-Alexandre Taschereau. Peu après, le chef des détectives provinciaux Dieudonné Lorrain et son bras droit, le détective Georges-Hector Rioux, débarquaient à Sudbury. L’histoire leur parut crédible, mais Binette restait introuvable depuis son évasion de la Ferme Industrielle.

À force d’acharnement, Rioux finit par procéder à l’arrestation de Binette en janvier 1921. Le suspect répéta sensiblement la même histoire, impliquant au passage un certain William Frederick Palmer alias Cole. C’est ce dernier que Binette accusait d’avoir mis fin aux jours de la jeune femme de 21 ans. Binette, un jeune homme de 24 ans, se gardait le beau rôle en prétendant être demeuré à distance pour observer ce qui se passait. Toutefois, il semblait avoir oublié qu’aux yeux de la loi cela le rendait tout aussi coupable, d’autant plus qu’il n’avait rien dit à la police durant des mois.

Ses déclarations arrivèrent à convaincre la Couronne de déposer des accusations contre lui et Palmer. Leur procès se déroula à l’automne 1921. Les aveux de Binette furent acceptés en preuve, mais la défense présenta ensuite une preuve d’alibi, plaçant Binette à St-Raymond et Palmer à Sherbrooke au moment du meurtre. En dépit de ce que certains auteurs ont prétendus au cours du siècle suivant, cet alibi était loin d’être à toute épreuve. Mais dans le doute, le jury acquitta les deux accusés. Les voyous ne profitèrent cependant pas de leur liberté puisque Palmer fut renvoyé au pénitencier de St-Vincent-de-Paul pour purger le reste d’une peine pour vol. Quant à Binette, il fut de nouveau arrêté dans le prétoire pour parjure puisqu’il avait décidé de revenir sur ses aveux officiels au cours du procès.

Mais quelques mois plus tard, comme un vantard qui n’arrivait pas à se la fermer, Binette confia à des codétenus une autre version du meurtre. Pourquoi aimait-il se vanter d’un crime aussi odieux? On ne le saura jamais.

Quoi qu’il en soit, devant une affaire aussi médiatisée qui demeurait sans résultat concret, la population continua de demander des comptes et la machine à rumeurs s’amplifia. Le phénomène atteignit de telles proportions que le premier ministre Taschereau mit sur pied une Commission royale d’enquête, fait plutôt rare dans nos annales judiciaires. Parmi les premiers témoins appelés en novembre 1922 se trouvait le bras droit de Taschereau, l’assistant procureur général Charles Lanctôt. Bien qu’il était tenu de respecter le verdict d’acquittement, celui-ci ne se gêna aucunement pour déclarer qu’il croyait encore fermement que Raoul Binette était l’assassin de Blanche Garneau.

Qu’est devenu ce fanfaron? On en sait assez peu. Toutefois, il m’a été possible de découvrir qu’en 1962 Binette habitait sur la rue Craig à Montréal avec l’un de ses fils. Décédé peu de temps après, Binette fut inhumé dans le lot 2470 du cimetière Notre-Dame-des-Neiges. Cependant, la pierre tombale qu’on retrouve sur ce lot, principalement à l’effigie d’Agapit Legault, n’affiche pas son nom. L’administration du cimetière m’a pourtant confirmé qu’il y était bien enterré et que l’absence de son nom sur la pierre pourrait s’expliquer par le fait que les propriétaires du terrain aient refusé de débourser les frais pour la gravure. Le nom d’Aurore Binette, sa sœur décédée en 1971 et inhumée dans le même lot, est également absent de la pierre tombale. La mauvaise réputation de Binette fit-elle en sorte qu’on avait préféré l’oublier?

Sincèrement, je pense que Raoul Binette demeure un suspect intéressant. Bien sûr, je ne suis pas naïf au point de croire qu’il me sera possible de résoudre ce meurtre au bout d’un siècle, mais il faut admettre que ce n’est là qu’une mince partie de cette fascinante aventure qui mettra à jour un autre épisode méconnu de notre patrimoine judiciaire.