L’affaire Dubois: la gravité du geste entraîne-t-elle un plaidoyer de folie?


1890 - Dubois - Le Canadien
Un dessin de Dubois paru dans « Le Canadien » en 1890.

Il en a été brièvement question au chapitre 17 de mon dernier livre, L’affaire Aurore Gagnon le procès de Marie-Anne Houde. Bien que son nom de famille ait eu une connotation purement francophone, Nathaniel Randolph Fritz Dubois était Américain d’origine. Son cas ne fit pas jurisprudence, mais ce sera l’une des premières fois dans l’histoire judiciaire québécoise après la fondation de la Confédération canadienne qu’un meurtrier tentait de plaider la folie.

 

En avril 1890, c’est dans sa résidence de St-Alban, dans la région de Portneuf, que Dubois s’emparait d’une hache pour se débarrasser violemment de sa femme de 34 ans, Marie Zéphyre Dubois. Il tourna ensuite son arme vers ses propres enfants, Joseph, 4 ans, et Georges, un bébé de 3 mois. Finalement, il assassina également sa belle-mère, Olympe Tessier, 67 ans. Selon les informations qui nous sont parvenues, Dubois était athée.

Le jour du drame, après la messe, une voisine entra chez les Dubois. Il était environ 11h00. Confronté à une mare de sang sur le plancher, elle sonna l’alerte dans tout le village. D’autres voisins accoururent sur les lieux pour découvrir les victimes dans la cave, le bébé se trouvant encore dans les bras crispés de sa mère. Plus tard, un témoin se souviendra avoir vu Dubois passer dans un chemin vers 10h00 tout en regardant par-dessus son épaule. C’est que le meurtrier avait décidé de prendre la fuite après le quadruple meurtre.

Lorsqu’il fut arrêté à Portneuf peu de temps après, il déclara avoir « fait un mauvais coup mais qu’il est bien content »[1]. Il raconta également les détails de son forfait avec un détachement incroyable.

Le procès de Dubois se déroula du 17 au 23 avril 1890 au palais de justice de Québec devant le juge Bossé. La défense, représentée par Me Gustave Hamel, tenta de plaider la folie et la provocation, mais en vain. Au matin du 22 avril, Me Fitzpatrick aurait prononcé un merveilleux réquisitoire contre l’accusé. À 10h30, le juge Bossé commença ses directives au jury. D’après ce qu’en rapporta Le Canadien, le juge ne croyait aucunement en la folie de l’accusé. Le Dr Albert Marois, qui se rendit célèbre une trentaine d’années plus tard en faisant l’autopsie du corps de la petite Aurore Gagnon et aussi de Blanche Garneau, aurait témoigné à l’effet qu’il y avait une prédisposition à la « monomanie homicide » chez l’accusé.  En contrepartie, les docteurs Lavoie, Catellier et Vallée témoignèrent à l’effet que Dubois leur paraissait sain d’esprit. Le juge ne croyait pas non plus en la provocation, laissant entendre que Dubois, vivant au crochet de son père, aurait lui-même pu être l’instigateur dans cette histoire.

La charge du juge se termina à 12h30 et il ajourna pour la période du dîner. Au retour, à 14h00, les jurés livrèrent leur verdict : coupable. Au moment d’entendre ce mot fatidique, Dubois, appuyé contre la boîte des accusés, continua de mâcher son tabac. « Au banc des prévenus, ferme, les yeux fixés tantôt sur les jurés, tantôt sur le président du tribunal, impassible, froid comme une statue, le malheureux Dubois a reçu sa sentence de mort sans broncher, sans perdre une seconde l’attitude insouciante qu’il a conservée tout le temps du procès ».

Lorsqu’on lui demanda s’il avait quelque chose à déclarer, il répondit seulement « no, sir ».

Dubois sera finalement pendu le 20 juin 1890 à la prison de Québec. À cette occasion, Le Canadien rappela qu’il y avait plus de 11 ans qu’on n’avait pas assisté à une exécution à cet endrtoit, soulignant que Farrell était monté sur l’échafaud le 9 janvier 1879 pour l’assassinat de Conway à Valcartier. Le journal profita de l’occasion pour souligner son point de vue sur la question : « quel spectacle navrant que l’exécution d’un être humain! Cette potence qui dresse ses bras hideux, ce bout de corde et cette trappe fatale! Et puis ce bourreau tout de noir habillé, qui va et vient sur la plateforme comme une personne qui exerce un véritable métier! ».

Avant le commencement des procédures, le shérif aurait demandé à Dubois s’il avait un dernier vœu et celui-ci aurait demandé d’être enterré avec les vêtements qu’il portait. « De plus, je voudrai[s] que vous ne me feriez pas l’autopsie », aurait-il ajouté.

Quelques jours auparavant, le consul américain était venu le voir pour lui demander s’il souhaitait voir son père une dernière fois. Mais Dubois refusa sans hésitation. Le jeudi précédent l’exécution, il confia à un journaliste « qu’il regrettait beaucoup le crime qu’il avait commis, mais qu’il ne se rappelait aucunement des circonstances du quadruple meurtre; qu’il ne se souvenait pas s’être servi d’une hache, excepté cependant d’avoir frappé sa femme de son poing au moment où celle-ci s’armait d’une chaise pour la lui lancer à la tête. Dubois a causé tout le temps sans émotion avec le journaliste, quoique à plusieurs moments il eut certains serrements de gorge en parlant, signes évidents d’une émotion qu’il cherchait à dominer »[2].

Le condamné eut également de bons mots pour son avocat Me Hamel avant de déclarer : « je sais qu’il n’y a plus d’espoir pour moi en cette vie. Je parlerai peut-être sur l’échafaud. Je n’ai rien écrit, mais je serai court. Je désire tout simplement faire savoir au public que je regrette mon crime, que je n’en ai pas eu la moindre connaissance, et que j’espère rencontrer là-haut ma femme, ma belle-mère et mes enfants. J’espère que Dieu voudra bien m’accorder sa miséricorde ». Pour un prétendu non croyant, il semblait avoir eu le temps de changer d’avis sur la question très épineuse de la spiritualité.

Une centaine de personnes furent admises dans l’enceinte de la cour de la prison. À 7h55, « Dubois, précédé du bourreau, fait son apparition sur l’instrument de supplice; il est escorté par les gardes Dussault et McCabe […] ». Les shérifs adjoints Amyot et Bégin veillaient également au bon déroulement, ainsi que le médecin de la prison Arthur Robitaille. Dubois marcha d’un pas ferme, bien qu’il parut un peu pâle au goût des journalistes. Il n’aurait pas dormi de la nuit. Bien qu’il n’avait pas déjeuné, il aurait pris un bol de café juste avant d’entamer sa dernière marche. Avant que la trappe ne s’ouvre, il aurait dit en anglais ces quelques mots : « bien, gentlemen, je regrette sincèrement le crime que j’ai commis dans un moment de colère, et j’espère que je rencontrerai ma femme et mes enfants au paradis ». Puis, après un bref silence, il ajouta « c’est tout ».

Le bourreau lui ajusta ensuite la corde autour du cou tout en tenant le nœud de sa main gauche, alors que l’autre était prête à actionner le mécanisme. Outre la cagoule noire qu’on lui enfila sur la tête à la toute dernière minute, Dubois portait un manteau bleu, des pantalons gris et des souliers noirs. À 8h00 précise, la trappe s’ouvrit. « La mort est presque instantanée. Cependant des haussements d’épaules saccadés et des hochements de tête déterminent une oscillation qui dure pendant environ dix minutes »[3]. Pendant ce temps, on se chargeait de hisser le drapeau noir au sommet de la prison. Le journal prit la peine de décrire que les mains et le cou du condamné avaient pris une teinte bleuâtre. Le cadavre fut détaché seulement une trentaine de minutes plus tard.

La dépouille de Dubois fut inhumée dans le cimetière protestant de Mount Hermon de Québec (1801 rue St-Louis). La volonté du supplicié fut respecté : il n’y eut pas d’autopsie.

La veille de son exécution, selon Le Canadien, Dubois aurait déclaré ceci à un journaliste : « à l’âge de 8 ans je me suis sauvé de la maison et je me suis engagé à bord d’une barge de canal. Je laissai cet emploi quelque temps après et je devins vagabond. J’errai dans tous les États-Unis, mangeant ce que je pouvais attraper et dormant la nuit dans les bois. Jeune encore je fis partie du cirque Stonewall et je soignais les chevaux. Je quittai cette troupe et j’entrai au service du cirque Forepaugh, où je faisais la même besogne. Je fis aussi partie du cirque Barnum, mais la plus grande partie de ma vie s’est passée en aventures. Pendant ce temps, je commis toutes sortes de crimes, excepté le meurtre. J’appartenais à une bande d’hommes dépravés. Nous étions six en tout. D’abord j’errai seul et je n’hésitai jamais à voler quand j’en avais la chance. Ensuite je m’adjoignis à des compagnons et nous nous liâmes par le plus profond secret. D’abord nous n’étions que trois, mais finalement nous étions six ».

Si on en croit ses affirmations, il aurait aussi parcouru beaucoup de chemin à l’ouest de Chicago pour y voler des chevaux, sans jamais être ennuyé par aucun représentant de l’ordre. « Nous étions armés de pistolet, de poignards, et nous étions déguisés, portant de faux favoris et une fausse chevelure. Nous vivions dans les bois et nous menions une vie remplie d’émotions et de dangers ».

On croirait entendre le récit d’un ancien membre du gang de Jesse James ou de Butch Cassidy.

C’est après cette vie de hors-la-loi à l’américaine qu’il était venu s’établir au Canada pour se marier. « Quand j’étais dans les cirques, je fumais de l’opium et j’étais débauché, mais à St-Alban j’étais sobre et rangé ».

En racontant sa vie, Dubois aurait prétendu être né à Staten Island, New York, en 1854. Son père était d’origine française, immigré aux États-Unis alors qu’il était encore jeune homme. Et sa mère était d’origine espagnole. Dubois se serait installé au Québec vers 1881. Dans le comté de Portneuf, il s’était engagé comme garçon de ferme. Il avait alors renoncé au protestantisme pour se convertit au catholicisme. Mais d’après le cimetière où il fut inhumé, on peut envisager le fait qu’il était finalement revenu à ses anciennes amours peu de temps avant que la justice ne lui fasse subir le prix ultime pour ses actes.

Qu’on croit en ses affirmations ou non, il semble que ce soit la gravité de son crime et non sa vie aventureuse qui ait convaincu son avocat de plaider la folie. Mais en 1890, ce genre de défense était plutôt rare et les juges n’étaient peut-être pas préparés à entendre ces choses-là. Cinq ans plus tard, dans la région de Montréal, Valentine F. C. Shortis eut plus de succès. Bien qu’il fut lui aussi condamné à être pendu, c’est après le verdict que des militants réussirent à renverser la sentence. Ainsi, Shortis fut le premier au Québec à être déclaré aliéné dans une cause de meurtre et envoyé à l’asile. Mince consolation, car il devait y rester jusqu’en 1937.

D’autres tentèrent la même stratégie avec plus ou moins de succès. Marie-Anne Houde a tenté de le faire pour échapper à la corde, mais ce fut peine perdue dans son cas avec une défense qui donna l’impression d’avoir fait perdre du temps au système judiciaire. En 1930, c’est encore une fois la gravité du geste qui poussa l’avocat d’Andrew Day à plaider la folie. Ce père eut plus de succès en étant déclaré inapte à subir son procès. Faut dire qu’il avait utilisé une hache pour découper sa femme et ses sept enfants. Comme quoi la gravité du crime semble influencer les jurés quant à l’état mental du meurtrier. Mais est-ce vraiment le cas?

 

[1] Le Canadien, 20 juin 1890.

[2] Le Canadien, 21 juin 1890.

[3] Ibid.

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