Une abonnée d’Historiquement Logique sur le point de résoudre un meurtre?


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Cette photo du corps de la femme retrouvée le 5 octobre 1953 fut publié dans Allô Police.  Elle n’a jamais été formellement identifiée, mais cela pourrait bientôt changer.

Le 9 mai dernier, une lectrice m’apprenait qu’elle était peut-être en mesure de résoudre une affaire de meurtre remontant à plus de 60 ans et que j’avais inclus dans ma liste des affaires non résolues du Québec sur une page de mon blogue Historiquement Logique. Le bref résumé que j’avais rédigé à propos du corps non identifié d’une femme retrouvée dans la rivière des Prairies en octobre 1953 avait attiré son attention et lui fournissait une partie des renseignements qu’elle recherchait.

 

Étant donné qu’il n’existe sur le web aucune liste officielle des meurtres non élucidés au Québec, je me suis modestement attaqué à la tâche il y a plusieurs mois en créant cette liste sur laquelle je m’attardais occasionnellement. Au fil de mes lectures ou par les suggestions des lecteurs, ce répertoire prend graduellement de l’expansion. Sans restriction de temps, j’y inclus à la fois les cas actuels et historiques. Pour moi, ce n’est pas parce qu’une affaire a pris de l’âge qu’elle doit automatiquement être oubliée. L’espoir doit être entretenu, justement dans l’éventualité où une information surgirait au moment où on s’y attend le moins.

J’étais évidemment loin de me douter que cette liste, encore incomplète, allait susciter une histoire aussi fascinante, qui ne fait d’ailleurs que commencer.

Pour créer le résumé de cette affaire, ma source principale fut le livre d’André Lebel, Crimes plus que parfaits, parfaits et imparfaits publié en 1978. L’auteure y dépeignait un cas non résolu pour chaque chapitre. Dans celui intitulé La noyée de la rivière des Prairies, Lebel racontait que des employés d’Hydro-Québec avaient découvert le corps le 5 octobre 1953 dans la rivière des Prairies, à la hauteur de St-Vincent-de-Paul.

Le cadavre était celui d’une femme en robe de nuit. On l’avait également ligoté, ce qui écartait automatiquement la thèse du suicide. « La tête est recouverte de bandelettes », écrivait Lebel. « Le corps est gonflé et on craint que la seule identification possible soit les cheveux, les dents ou la formation osseuse ».

L’enquête de l’époque permit de constater que la victime était âgée entre 25 et 35 ans, qu’elle mesurait cinq pieds et deux pouces et pesait environ 150 livres. Ses cheveux étaient châtains. Lebel ajoutait même que « le corps aurait séjourné dans l’eau pendant au moins six mois mais pas plus de huit. La mort serait donc survenue entre les mois de février et avril 1953 ».

Évidemment, la question était de connaître l’identité de cette victime.

Puisque son assassin l’avait lestée avec deux blocs de béton – un attaché au cou et un autre aux chevilles – et l’avait également ligotée, il n’avait certainement pas prévu qu’on finirait par la retrouver avant la fin de l’année 1953.

 

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Deux autres photos du corps.  On constate que la victime a été ligotée et qu’un bloc de ciment a été fixé à son cou.

Le Dr Jean-Marie Roussel, célèbre pour avoir participé à plusieurs grandes causes de meurtre, dont l’affaire de Sault-au-Cochon[1], remarqua plusieurs ecchymoses sur le corps de l’inconnue sans pour autant les attribuer à des marques de violence. Toutefois, il en vint à la conclusion que la strangulation était la cause du décès. Si Lebel surnommait la victime « la noyée », précisons ici que cela ne faisait pas référence à la conclusion de l’autopsie.

 

Lebel écrivait aussi que la victime aurait été étranglée dans son sommeil, mais sans pour autant nous en convaincre puisqu’elle n’apportait aucun élément solide pour nous permettre de l’envisager.

Deux des doigts de la victime étaient encore exploitables pour la dactyloscopie. Malheureusement, les empreintes confiées à la Gendarmerie Royale du Canada (GRC) n’apportèrent aucun résultat. Il fallait en déduire que la victime ne possédait aucun casier judiciaire.

Malheureusement, c’est dans une fausse commune que le corps de cette malheureuse fut inhumé sans la moindre cérémonie le 15 novembre 1953. La police demanda l’aide du public, tandis que Allô Police publiait une photo du visage et de la mâchoire inférieure. L’hebdomadaire alla jusqu’à offrir une récompense de 200$ pour toute information conduisant à l’identification du corps[2].

Selon Lebel, c’est au début de l’année 1954 qu’un individu fit deux étonnantes affirmations. D’abord, il prétendit que la police de Montréal ignorait volontairement certains faits et qu’une voiture se trouvait au fond des eaux. Des fouilles sous-marines permirent de déterminer que la seconde affirmation n’avait aucun fondement.

Mais alors, qu’en fut-il du premier argument? Les policiers de Montréal avaient-ils agi, jusqu’à un certain point, pour empêcher l’élucidation de ce meurtre?

Au moment de quitter ses fonctions de chef de l’escouade des homicides de la Police provinciale[3] en 1958 pour obtenir un poste dans la haute direction, Ubald Legault, qui a d’ailleurs signé la préface du livre de Lebel en 1978, accepta de rencontrer un journaliste qui lui demanda quel avait été le crime qui continuait de le hanter. Selon La Patrie du 23 novembre 1958, voici ce que fut sa réponse : « le lieutenant Legault nous dit qu’il s’agit certes de « la noyée de la rivière des Prairies ». À ce sujet, il nous cause une surprise en nous apprenant qu’il a la conviction que malgré que cette enquête lui ait été confiée elle reviendrait à la police de Montréal si elle était solutionnée ».

Mais qui était donc cette jeune femme à qui justice n’a jamais été rendu?

Le 11 mai dernier, un enquêteur de la section des Cold Cases de la SQ a été contacté. D’après sa compréhension pertinente de l’ensemble des informations qui lui ont été transmises, le dossier reprend vie après plus de six décennies.

En attendant, la lectrice concernée, qui mène sa propre enquête avec une main de maître depuis que le partage de nos informations ont permis un avancement sérieux, m’a fourni à la fois l’identité de la victime de 1953 et celle de son présumé assassin. Bien qu’il reste certains détails à éclaircir, son récit est plus que plausible. En fait, selon elle, c’est la peur qui aurait fait en sorte d’entretenir le silence nécessaire pour que le meurtrier puisse se tenir loin des ennuis. De plus, l’estimation de l’époque selon laquelle la mystérieuse victime était portée disparue depuis le début de l’année 1953 correspond aux informations dont nous disposons pour le moment.

Dans un prochain article, nous entrerons dans de plus amples détails. Il est difficile de chiffrer les cas non résolus dans la province. Selon certaines sources, il y aurait environ 1,000 cas de meurtres non élucidés depuis les années 1970 et selon Statistiques Canada le taux de classement de ces affaires serait à la baisse depuis les années 1960.

 

[1] Le 9 septembre 1949, c’est au-dessus de Sault-au-Cauchon, à l’est de Québec, qu’explosait en plein vol un Douglas DC-3 avec 23 personnes à son bord. Deux hommes et une femme furent ensuite pendus pour ce crime qui marquait une première dans les annales criminelles du monde.

[2] L’offre pouvait monter jusqu’à 300$ si la personne affirmait que c’était après avoir lu Allô Police qu’elle livrait ses informations.

[3] Qui deviendra la Sûreté du Québec (SQ) en juin 1968. Legault avait lui aussi participé aux plus grandes enquêtes de meurtre de son époque, dont celle de Rhéal Léo Bertrand, pendu pour le meurtre de sa seconde femme.

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