La fabrique du Djihad


1690096-gfBERTHOMET, Stéphane. La fabrique du Djihad, radicalisation et terrorisme au Canada. Gallimard Ltée, Edito, 2015, 215 p.

Se sentir concerné par un phénomène social ne signifie pas pour autant que nous le maîtrisons bien. Je l’admets, c’est précisément mon cas. Et c’est aussi pourquoi je tente, autant que possible, de m’abstenir de tout commentaire sur cette réalité mondiale, comme si, inévitablement, mon inconscient se sentirait obligé de se laisser emporter par les émotions.

En ouvrant les premières pages de La fabrique du Djihad, je n’avais qu’un souvenir personnel en tête. Dans ma tendre enfance, à genoux dans le carré de sable en compagnie d’un ami, je tentais d’entrevoir mon avenir. Selon nos critères enfantins, nous imaginions ce que serait notre vie d’adulte, comme si cela suffisait de le demander pour l’obtenir. Je me voyais avec une maison, un gros camion, une « blonde » attentionnée et un gros chien adorable. Rien de bien extraordinaire, en fin de compte.

J’ai eu tout cela, mais bien plus encore. Je n’imaginais pas la guerre, alors encore moins celle qui finirait par s’immiscer chez nous, dans notre propre cour. Notre curiosité des années 1970 se limitait à notre monde, à notre quartier. Nous le pensions vaste, nous le pensions indépendant. Et pourtant!

La vie adulte nous rattrapa à grande vitesse et nous imposa surtout la réalité sociale, puis mondiale. Nos camions Tonka, qui nous paraissaient si virils, si indestructibles, s’avérèrent finalement désuets. Ils n’intéressaient plus personne.

Pour ceux et celles qui tenteraient de fuir encore la réalité, Stéphane Berthomet nous plonge carrément dedans. Il vulgarise ce changement radical qui s’est effectué si rapidement autour de nous que cela donne parfois l’impression de ne plus reconnaître notre pays, nos villes, et même notre histoire. Car ici, on se trouve à des années lumières de nos crimes folkloriques commis par Marie-Anne Houde, Andrew Day ou Albert Guay. Le crime a changé et les mentalités aussi, et nos fameux patriotes de 1837 n’y peuvent plus grand-chose.

L’auteur, qui se fait connaître au Québec depuis quelques années pour ses talents irréprochables d’analyste en affaires policières, en terrorisme et aussi en sécurité intérieure, s’adresse à un vaste lectorat. Sans prétention, il nous amène rapidement dans le sujet en décrivant le geste symbolique et dérangeant qu’a commis Michael Zehaf-Bibeau, ce jeune homme radicalisé qui s’est attaqué à notre parlement canadien le 22 octobre 2014.

Un bref historique des dernières décennies sur le terrorisme islamique et les guerres soutenues par les Américains permet de se rapprocher doucement d’une meilleure compréhension du phénomène.

L’auteur divise en trois grandes étapes l’évolution du terrorisme au cours des dernières décennies, à savoir l’époque des structures, la décentralisation et l’autoradicalisation. C’est également avec humour qu’il nous prouve que ces illuminés d’Allah ne savent pas toujours ce qu’ils font : « je me souviens par exemple d’une conversation avec un jeune de la banlieue lyonnaise soupçonné de participation à la planification d’attentats terroristes islamistes qui évoquait pour justifier son action la situation des Palestiniens face aux Israéliens. Lassé d’entendre le leitmotiv dans la bouche de jeunes gens qui ne savaient pas replacer sur la carte du monde le moindre des pays qu’ils citaient, je lui ai demandé : « Mais qu’est-ce que tu sais, toi, du conflit israélo-palestinien? Qu’est-ce que tu connais de la bande de Gaza? ». Quelle ne fut pas ma surprise quand je l’entendis me répondre, craignant que je puisse le compromettre en l’affiliant à un mystérieux groupe criminel chapeauté par un certain Gaza : « Mais je ne le connais as, ce Gaza! Et je ne connais pas sa bande! »[1].

Une part du renforcement du terrorisme est attribuable à la mauvaise foi américaine, puisque la fermeture drastique des frontières a encouragé l’autoradicalisation, comme si maintenant ces criminels en puissance et en mal d’être pouvaient s’improviser terroristes internationaux à partir de leur salon, ou plutôt de leur clavier d’ordinateur, tels des tueurs de masse ou des tireurs fous qui semblent ne dépendre de personne, sinon de leur folie.

La question de la toute puissance d’Internet n’a certes pas échappé à Berthomet, qui nous présente d’ailleurs les résultats d’une enquête toute particulière qu’il a réalisée sur les réseaux sociaux en se créant un faux profil. Cette section du volume est tout à fait savoureuse en plus d’être fortement instructive.

Évidemment, les médias traditionnels ne sont pas épargnés, car l’auteur force une réflexion très justifiée quant à la nécessité de diffuser des images au nom du droit à l’information, alors que ce résultat est justement le but souhaité par Al-Qaïda, Daesh ou toute autre organisation du genre. Si ces images choquent les plus sensibles d’entre nous sans autre effet que celui d’apporter une part de dégoût dans notre quotidien, elles rejoignent aussi certains esprits tordus qui les interprètent comme un appel au djihad.

Heureusement, il nous laisse aussi sur certaines pistes de solutions et plusieurs réflexions, tant sur le milieu médiatique, juridique, social, scolaire, et j’en passe. Il aborde même l’idée que l’on fasse plus de pression auprès de la Turquie et des banques, ces dernières acceptant trop souvent de fermer les yeux pour protéger des clients douteux.

L’aspect religieux n’est peut-être pas aussi important au sein de ces organisations qu’on pourrait le croire, mais je rejoins entièrement M. Berthomet sur la nécessité d’un état purement laïque afin de donner une base d’égalité à tous.

Un livre impact qui fait réfléchir sur un sujet incontournable, et qui me fait dire que, au bout du compte, cette prise de conscience m’empêchera à tout jamais de revoir un jour mon petit carré de sable.

[1] P.39.

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