Les meurtres non résolus au Québec

police-850054_1920            C’est en étudiant de près un dossier ancien que j’ai commencé à m’intéresser de plus près aux meurtres non résolus qui ont marqués l’histoire de notre province, et cela sans prescription de temps. Le cas qui date de plus d’un siècle est tout aussi intéressant que celui qui fait les manchettes. Bien sûr, un sous-entendu silencieux et péjoratif laisse entendre qu’il est préférable de s’intéresser aux causes qui ont une chance d’être résolues.

Me faire dire qu’il est tout à fait inutile d’étudier une affaire de meurtre qui date de plus d’un siècle – justement parce que les chances de pouvoir élucider l’énigme sont nulles – est une belle façon de passer au côté de l’essentiel. Plus nous étudierons de cas, et plus, peut-être, nous pourrons en tirer des tendances, des leçons, des pratiques qui se répètent encore aujourd’hui, et quoi encore! Car si on est naïf au point de croire que les meurtres à caractère sexuels sont apparus il y a à peine quelques décennies, c’est bien mal parti.

En créant mon blogue, il y a maintenant 6 ans, mon but premier était justement de pouvoir démontrer qu’en étudiant l’histoire on arriverait à comprendre que plusieurs phénomènes de société ne sont pas nouveaux, et que finalement l’être humain n’est pas aussi original qu’il le prétend. Cette petite bête que l’on pense si intelligente a plutôt tendance à répéter inlassablement les mêmes comportements, à quelques détails près, évidemment. Il est donc « Historiquement Logique » de remonter à la source pour tenter de mieux concevoir, ou à tout le moins de se faire une vision globale des choses.

Récemment, nous avons d’ailleurs vu des cas pratiquement historiques revenir nager à la surface de l’actualité. D’abord, il y a l’affaire du petit Denis Roux-Bergevin. Ce garçon, né le 30 octobre 1979, fut assassiné le 5 juin 1985 à l’époque d’une vague d’enlèvements ayant marqué le Québec au fer rouge. Et il y a l’affaire Rochette, qui remonte encore plus loin dans le temps. Ces deux cas prouvent que l’espoir est permis. Toutefois, en demeurant raisonnablement objectif, ces deux meurtres restent pour le moment non résolus.

Le réseau TVA annonçait le 31 mai que l’assassin de Denis Roux-Bergevin avait été identifié, laissant directement entendre que l’affaire était close. Pourtant, nous n’avons pas eu droit à une seule conférence de presse des enquêteurs impliqués dans le dossier. Le comble, c’est que le public en déduit que le crime est maintenant résolu, mais cela sans même mentionner les preuves sur lesquelles on se base pour en arriver à une telle conclusion. Et pourtant! On affirme maintenant à qui veut l’entendre que l’assassin du bambin était Jean-Baptiste Duchesneau, un suspect déjà mentionné dans un document publié au cours des années 1990 et aussi dans un documentaire de Loïc Guyot diffusé au Canal D il y a quelques années et maintenant disponible sur YouTube sous le titre : L’affaire Maurice Viens.

Peu après, on tenta de nous rassurer en annonçant que le fils de Duchesneau pensait que son père était effectivement le meurtrier. Mais, encore une fois, ce n’est pas une preuve. Il faut demeurer extrêmement prudent. Ce fils aurait apparemment transmis des éléments à la police. Nous ignorons lesquels.

Dans l’affaire du Dhalia Noir, aux États-Unis, deux auteurs ont accusé leur propre père d’être l’assassin sans pour autant apporter la moindre preuve probante. Ces auteurs ont-ils voulu seulement attirer l’attention? Avaient-ils des comptes à régler avec leur figure paternelle?

Il peut y avoir toutes sortes de motivations derrière une telle dénonciation, d’autant plus si cela survient plus de 20 ans après le décès du principal intéressé.

Moi aussi je l’aime bien en tant que suspect ce Duchesneau, surtout en sachant qu’il a déjà été reconnu coupable du meurtre de la petite Sylvie Tanguay, une fillette de 7 ans, qu’il a violée et tuée à coups de marteau le 22 février 1973 dans la région de Québec. Fils de Gérard Duchesneau et de Jeanne d’Arc Minguy, Jean-Baptiste est né le 11 janvier 1949[1]. Le 1er novembre 1993, il s’enlevait la vie dans sa cellule de La Macaza, la veille de son test polygraphique.

Cette sortie de scène est effectivement étrange, mais insuffisante pour prouver quoi que ce soit. Et s’il avait « échoué » son test au détecteur de mensonge, cela n’aurait rien prouvé non plus puisque les résultats de cet appareil sont inadmissibles en preuve devant un juge. À tout le moins servent-ils à orienter les enquêteurs vers certaines pistes, mais retenons aussi que le polygraphe est inefficace dans une proportion d’environ 15%. Une marge d’erreur non négligeable.

Bien sûr, il est très alléchant de croire en la culpabilité de Duchesneau, d’autant plus qu’après ses dix ans de prison il est venu s’installer à Montréal, à quelques pas où furent enlevés, quelques mois plus tard, trois jeunes garçons : Maurice Viens, Sébastien Métivier et Wilton Lubin. Deux d’entre eux furent retrouvés morts assassinés, tandis que le corps de Métivier n’a jamais été retrouvé.

Malheureusement, on n’arrivera jamais à prouver hors de tout doute raisonnable qu’il ait été l’assassin. Puisqu’il est mort, il n’aura jamais droit à un procès juste et équitable. Il ne faudrait quand même pas verser dans l’absurdité et répéter cette connerie commise en l’année 897 de notre ère lorsqu’on a exhumé le corps du pape Formose afin de lui faire son procès. Reconnu coupable, son cadavre fut mutilé en guise de châtiment avant d’être jeté dans une fausse commune.

Plus près de moi, l’affaire Rochette présente une situation similaire. Si on arrive à identifier formellement ce corps qui n’a jamais été réclamé depuis octobre 1953, cela pourrait ouvrir certaines pistes. Encore là, il faut demeurer logique et rationnel. Les suspects qui meurent avant de subir un verdict jouiront éternellement du bénéfice du doute.

Certains s’accrochent à l’idée de retrouver leurs proches disparus, d’autres à vouloir épingler un assassin. C’est dans la logique des choses, un comportement tout à fait louable. On retrouve même des gens qui, à priori n’ont aucune raison de se mêler de ces tragédies, et qui pourtant se sentent interpellés. Ils veulent aider. Ils veulent faire la différence. Plusieurs croient posséder l’instinct du détective. On s’accroche à une idée, celle de pouvoir un jour mettre fin à une histoire, comme au cinéma.

Malheureusement, il y a aussi l’autre côté de la médaille. En regardant en arrière, on constate que les meurtres qui sont demeurés à jamais non résolus sont terriblement nombreux. Alors, faut-il entretenir l’espoir ou se résigner au pire?

Comme j’en ai discuté avec certains lecteurs et lectrices, le simple fait d’avoir créé la liste que j’ai mis en ligne – et qui n’a certes pas la prétention d’être complète – m’a fait réaliser le nombre impressionnant de causes non résolues au sein de notre propre patelin. Et ce ne serait là qu’une mince proportion d’environ 20%. En effet, il m’a été possible jusqu’à maintenant de recenser environ 200 cas alors que, selon des recherches effectuées par la journaliste Josée Dupuis il y a quelques années, pour le compte de la défunte émission Zone Libre, on en compterait un millier seulement depuis les années 1970. Et on ne parle ici que du Québec, bien sûr.

On ne se cachera pas non plus la tête dans le sable : ces affaires ont eu une couverture médiatique assez aléatoire. Pour plusieurs, ce fut beaucoup plus difficile, au point de sombrer dans l’oubli. Ce fut particulièrement le cas pour les causes qui se sont soldées par un procès au terme duquel on a prononcé un acquittement. Ces dossiers reviennent à leur point de départ, c’est-à-dire sans suspect valable.

D’un autre côté, l’accusé qui a été acquitté continuera d’être pointé du doigt, ce qui empêche, la plupart du temps, la réouverture d’une enquête sérieuse. Le commérage ayant fait son œuvre, il devient impossible d’envisager un autre coupable. De plus, puisque la preuve accumulée par les policiers a été rendu publique lors des audiences, quelle chance a-t-on de mener une enquête sérieuse après cela?

À ma connaissance, la seule cause où une enquête policière fut reprise après un verdict d’acquittement fut celle de l’affaire Nogaret, ce prêtre condamné une première fois puis acquitté du meurtre de la petite Simone Caron survenu en 1930. C’est d’ailleurs la seule fois dans l’histoire de notre province entre 1867 et 1975 qu’un prêtre fut condamné à mort. Par la suite, des détectives ont repris l’affaire dans l’espoir de pouvoir traîner un dénommé Godon devant les tribunaux. Malheureusement, celui-ci mourut avant d’avoir pu subir un procès.

Pourquoi certaines causes attirent-elles plus l’attention que d’autres? Il serait risqué de tenter une explication, mais on doit sans doute comprendre que pour certaines familles il est plus difficile de côtoyer les médias ou de reparler inlassablement des événements qui ont détruits leur existence. Après tout, personne ne réagit de la même façon face à un deuil.

Il faudrait être inconscient ou psychopathe pour ne pas se sentir interpeler, ne serait-ce qu’en partie, par ces crimes odieux. Que les victimes soient des enfants sans défense, des prostituées ou des truands, ces crimes méritent tous, objectivement parlant, de connaître une fin heureuse.

Mais qu’on soit au Québec, en Europe ou aux États-Unis, on assiste aussi à certains dérapages. Bien intentionnés ou non, il n’est pas rare de voir certains enquêteurs privés improvisés offrant leurs services, comme c’est aussi le cas pour une multitude de charlatans, allant du médium convaincu au spiritisme bien cuit! Parlez-en à la famille Therrien, qui en 1961 à Shawinigan a reçu des offres toutes aussi loufoques les unes que les autres dès la disparition de leur fille Denise, dont le corps ne devait être découvert que 3 ans et demi plus tard dans un boisé[2].

Prêtes à tout pour obtenir des résultats, les familles peuvent être victimes une seconde fois en se raccrochant à n’importe quoi, à n’importe qui. Ils sont démunis et c’est pourtant à ce stade précise qu’ils ont besoin d’un appui sérieux. D’autres proposes des idées loufoques et au milieu d’un tel bordel se développe bien souvent de l’incompréhension. La plupart du temps, l’absence de nouvelles informations ou la stagnation d’une enquête se traduit en haine ou en critique sévère envers le travail des enquêteurs. Si on a des raisons évidentes de soupçonner une incompétence impardonnable, comme c’est le cas par exemple dans l’affaire Jenique Dalcourt à Longueuil, il faut aussi être honnête et donner le bénéfice du doute à ces détectives qui, pour la plupart, se donnent à fond pour résoudre ces meurtres.

Certes, il y a de ces enquêtes qui sont par définition difficiles à résoudre, voir impossible. Par exemple, les causes où les scènes de crime ne révèlent aucun indice ou celles impliquant un tueur qui n’a aucun lien direct avec sa victime.

Évidemment, les policiers ne peuvent pas inventer des preuves simplement pour faire plaisir aux proches des victimes, sinon nous vivrions dans un monde bien tordu. En dépit des grandes avancées de la science judiciaire, plusieurs crimes restent donc impunis sans qu’il soit question d’incompétence. Et cette stagnation amène inévitablement la frustration envers les policiers, l’ingratitude et ainsi de suite. Un cercle vicieux, quoi!

Selon Statistiques Canada, nous serions passés d’un taux de résolution des homicides de 95% en 1961 à 75% en 2010. Et pourtant, depuis l’abolition de la peine de mort en 1976 on assiste à une baisse des crimes graves. C’est donc dire que présentement les affaires non résolues s’accumuleraient plus rapidement. Nous n’avons donc pas fini d’en entendre parler.

Selon Stéphane Bourgoin, un auteur pour lequel j’ai beaucoup de respect, précise que « entre 1980 et 2010, aux États-Unis, il y a eu 185,000 meurtres non élucidés sur plus de 550,000 homicides commis. Et sur ce chiffre, 33,000 assassinats de femmes n’ont toujours pas été résolus »[3].

On dit souvent que ces affaires méritent une meilleure attention médiatique, justement pour entretenir le sujet et mettre à nouveau les victimes à l’avant-plan. Ainsi, répète-t-on, cette stratégie finira par délier des langues. Dans les faits, cependant, on peut imaginer qu’il est bien rare qu’un tueur verse des larmes en regardant une émission de télé qui relate les détails de son crime, au point de le convaincre de se livrer aux autorités. C’est tout à fait utopique. Toutefois, s’il s’est déjà confié à quelqu’un, alors là il y a de l’espoir.

Une émission télé ou web diffusée sur une base régulière représenterait-elle une partie de la solution? Sans doute. Mais il faudrait alors une collaboration pleine et entière avec les forces policières concernées par chacun des meurtres non résolus. Qu’on le veuille ou non, ce sont elles qui disposent des ressources nécessaires pour enquêter sur des meurtres.

En France, l’excellente série documentaire Non Élucidé, animée par Arnaud Poivre-d’Arvor et l’ancien flic Jean-Marc Bloch, a justement réussi ce tour de force. Malheureusement, sous prétexte que les épisodes ne connaissaient pas de conclusion appréciable (les décideurs semblaient oublier que c’est justement une caractéristique des affaires non résolues) le diffuseur a cessé de présenter la série en 2015. On retrouve maintenant tous les épisodes sur YouTube.

Non Élucidé était pourtant d’une objectivité sans faille, en plus d’avoir permis la résolution de quelques meurtres, dit-on.

Aux États-Unis, la télésérie documentaire America’s Most Wanted, créé par John Walsh, lui-même père d’un enfant assassiné, a été diffusé durant 24 ans sur les ondes de Fox. Elle a aussi permis d’aider à résoudre quelques crimes et d’attraper des fugitifs. On assiste maintenant à une pléiade de séries documentaires en provenance de nos voisins du sud, et la plupart du temps on assiste à la collaboration des enquêteurs, au point où on les voit témoigner directement devant la caméra, quand ce n’est pas pour verser une larme. Ils sont humains, eux aussi.

Et qu’en est-il chez nous? La série Qui a tué?, animée par Jean-François Guérin et Claude Poirier il y a plusieurs années, qui a bénéficié de la collaboration des enquêteurs, ne semble pas avoir fait beaucoup d’émules. Au Canal D, par exemple, nous avons eu droit à certains documents visuels qui emboitèrent le pas, alors que d’autres non (je parle ici uniquement des documentaires concernant les affaires non résolues).

Les budgets d’ici ne sont évidemment pas les mêmes. Dans ce cas, l’importance que nous accordons à nos disparus impunis est-elle proportionnelle au degré de financement?

Quoiqu’on en dise, les détectives, qu’ils soient des forces municipales ou provinciales, sont les mieux placés pour résoudre les crimes violents. Et ils y arrivent. Il suffit de penser au meurtre de Denise Morelle, cette comédienne que l’on surnommait Madame Plume. Le 17 juillet 1984, la femme de 58 ans se rendait visiter le logement du 1689 rue Sanguinet à Montréal. C’est aussi là qu’on la retrouva, sauvagement torturée et assassinée. Suite à un reportage diffusé à TVA en 2007, le patron de l’enquêteur Michel Whissel lui demanda de jeter un œil sur cette vieille affaire qui datait alors de plus de 20 ans. Cette révision, incluant une analyse ADN, permit d’identifier l’assassin en la personne de Gaétan Bissonnette.

Alors, peut-être faudrait-il cesser de voir systématiquement de l’incompétence dans chaque stagnation et ainsi développer une meilleure compréhension afin de travailler main dans la main.

L’incompréhension est peut-être pire au niveau du gouvernement, qui coupe par exemple les ailes à ADR TV sans fournir la moindre explication, tout en refusant également le statut de victime aux parents éprouvés. On fait grand cas de ce qu’il faut manger pour être en meilleure santé, on dépense des millions dans des campagnes contre le tabac afin que les maladies cardio-vasculaires coûtent moins chères à l’État, sans oublier le Dr Béliveau qui s’époumone à nous convaincre de manger nos brocolis pour combattre le cancer. Mais qu’en est-il des proches de victimes de meurtres ou de disparitions dramatiques qui ne jouissent même pas d’un appui moral? Ça aussi, ça créé des sacrés cancers!

[1] Ses parents se sont mariés le 14 novembre 1936 à Québec. J’ai aussi appris que Jean-Baptiste avait au moins une sœur, Gisèle, née le 20 septembre 1937. Elle épousera un plombier nommé Marcel Wagner le 6 septembre 1958 à Québec et elle mourut le 1er janvier 1982.

[2] Pour plus d’informations : https://historiquementlogique.com/laffaire-denise-therrien-une-affaire-classee-lintroduction/

[3] Stéphane Bourgoin, Serial Killers enquête mondiale sur les tueurs en série, Grasset, 2014, p. 9-10.

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3 thoughts on “Les meurtres non résolus au Québec

  1. Y a-t-il quelqu’un qui se souvient du meurtre de cette femme du nom d’Aline Crevier à Sainte-Anne De Bellevue au début des années soixante? Standardiste, apparemment sans histoire, à l’emploi de l’Hotel Reine Elisabeth.

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