L’affaire Turcotte

LAT61_Couverture_TurcotteDUBÉ, Catherine. L’affaire Turcotte, les dessous de la saga judiciaire de la décennie. Rogers Media Inc., Montréal, 2016, 173 p.

J’avais déjà parlé ici, ou sur la page Facebook d’Historiquement Logique, de mon impatience à découvrir le prochain volume de Me Clément Fortin, qui nous promet depuis plusieurs mois déjà son étude des 7 000 pages de transcriptions sténographiques du premier procès de Guy Turcotte. Cet avocat à la retraite nous a déjà donné des révisions complètes de certaines de nos plus célèbres causes judiciaires, comme par exemple dans L’affaire Coffin, une supercherie?, ou L’affaire Cordélia Viau, la vraie histoire, sans oublier Mesrine le tueur de Percé, une fraude judiciaire.

Il n’a pas la langue dans sa poche. Lorsqu’il doit dénoncer une fraude du système judiciaire, il n’hésite pas à le faire, comme ce fut le cas par exemple avec le comportement de Me Raymond Daoust durant le procès Mesrine-Schneider en 1971. Toutefois, son honnêteté l’amène aussi à démontrer que certaines légendes ont simplement été portées par des ragots et qu’il faut faire preuve de sagesse et ainsi confirmer le verdict.

Connaissant son approche exhaustive de chaque cas qu’il traite en présentant aux lecteurs de longues portions de témoignages – tout comme je le fais dans mes propres publications puisque, à bien des égards, Me Fortin fut mon mentor en la matière – j’attendais donc de lire son ouvrage avant de me faire une opinion définitive sur la retentissante affaire Turcotte.

Alors, quelle ne fut pas ma surprise de constater récemment que la journaliste Catherine Dubé vient de publier sa propre version. En fait, son livre a fait sa sortie en avril dernier, mais ce n’est que tout récemment que j’ai découvert son existence. Curieux, mais pas nécessairement enthousiaste, je courus à ma librairie du coin afin de m’en procurer un exemplaire.

À première vue, la minceur du livre me fit soupçonner que Dubé ne présentait pas une histoire complète du procès, mais sans doute une présentation journalistique des faits. Le titre de la collection « grands débats », dont le livre fait partie, donne le ton. Comme son sous-titre l’indique également, on y présente une certaine vision des dessous de l’affaire. Ne vous attendez pas à de grandes révélations; il n’y en a pas. Toutefois, on comprend rapidement qu’on nous suggère une critique du système judiciaire.

Après avoir gagné la confiance d’Isabelle Gaston, l’auteure, qui est journaliste depuis 15 ans, nous décrit cette femme déchirée, anéantie par la mort atroce de ses deux enfants. En fait, il faudrait être psychopathe pour ne pas comprendre, du moins en partie, le boulet d’émotions que Mme Gaston devra traîner tout au long de sa vie.

Puis on découvre certains aspects méconnus, en particulier sur ce qu’elle a dû traverser depuis la terrible nuit du 20 février 2009. Et on a tendance à lui donner raison quand on la voit militer en faveur de meilleures conditions pour les proches des victimes, qui ne sont toujours pas reconnus comme telles. Pourtant, ces éclopés de notre société – et je ne le dis pas méchamment – sont si peux nombreux qu’une indemnisation raisonnable n’enlèverait pas grand-chose à nos fonds publics. Ne devrait-on pas juger une société d’après la manière qu’elle a de traiter ses victimes?

N’empêche que je n’ai pu faire autrement que de me questionner sur la possible partialité de l’auteure, justement en raison de ce rapprochement. Je veux bien qu’on nous présente un côté de la médaille, mais dans ce cas, surtout pour permettre aux lecteurs d’avoir tous les outils en main pour tirer ses propres conclusions, n’aurait-on pas dû présenter aussi l’autre côté? En fait, on retrouve à peine quelques réponses venant des avocats de Guy Turcotte, ceci à la toute fin du livre et sur un sujet plutôt technique.

Cette approche journalistique était donc risquée, d’autant plus que l’affaire Turcotte n’est toujours pas terminée. On attend la réponse de la Cour d’appel, qui pourrait décider d’ordonner l’ouverture d’un troisième procès.

On ne jugera pas ici de la cause. Turcotte a plaidé coupable pour le double meurtre de ses enfants. On l’a tous invectivé des pires sobriquets, ce qui ne réglera d’ailleurs pas grand-chose et n’apportera rien de constructif à notre quotidien. Mais Dubé nous présente tout de même les courriels échangés entre Gaston et Turcotte dans les jours qui ont précédés le drame avant de nous résumer très brièvement le procès, sans donner aux lecteurs la possibilité de se faire sa propre opinion. C’est malheureux.

C’est encore plus indigent de la voir s’attaquer au système des psychiatres experts qui viennent témoigner dans ses procès criminels, ce qui s’avérera d’ailleurs son sujet de prédilection jusqu’à la toute dernière page, comme si elle avait repris le combat d’Isabelle Gaston. Je ne me prononce pas sur cette question, mais je m’interroge plutôt face à une critique lancée à l’endroit d’un système judiciaire qui est rodé depuis des siècles, comme si on cherchait toujours la solution parfaite, sans faille. On nous dit bien que le système judiciaire a été bâti par des humains, et qu’il est donc susceptible de comporter des erreurs humaines. C’est vrai. Mais ce sera aussi vrai avec de nouveaux changements. Un système aussi rigoureux ne peut se permettre de transformer ses règles à la moindre bourrasque.

L’auteure va même jusqu’à proposer certaines solutions, dont l’une qui permettrait aux experts psychiatres le droit de s’interroger entre eux durant un procès. Mettre le doigt dans un tel engrenage risquerait sans doute de nous conduire vers des procès clownesques, comme on en voit en France, où on assiste souvent à de la cacophonie. Plus souvent qu’autrement, bien qu’il soit fortement critiqué, le système britannique est probablement l’un des plus efficaces en matière de droit et donne la parole à tout le monde, mais à tour de rôle, évidemment.

Dans son introduction, Dubé se questionne également sur la pertinence ou plutôt la compétence des jurés lorsqu’il s’agit d’une cause complexe, comme lorsqu’il y a un débat d’experts psychiatres. Malheureusement, elle ne revient pas sur ce point dans sa conclusion. Cette allusion me rappela aussitôt le commentaire que le juge Dansereau avait fait dans son livre Causes célèbres du Québec, publié en 1974. Sans compter que cette pensée est un manque flagrant de confiance envers nous, les citoyens, le fait de retirer le système des jurés représenterait une régression en matière de transparence. On a la mémoire courte. Si on remonte suffisamment loin dans le temps, on verra qu’il était possible de traîner pratiquement n’importe qui en Cour, et cela devant un jugé seul, sans jury et sans avocat de la défense. Or, l’apparition du système de justice britannique a réformé ces pratiques injustes à la fin du 18ème et au début du 19ème siècle en apportant une procédure plus équitable permettant à un accusé d’être jugé par ses pairs.

Évidemment, je concède le fait que les douze jurés – des citoyens comme vous et moi – ne comprennent pas tout. C’est tout à fait normal. Il serait utopique de croire que nous soyons des experts dans tous les domaines. Dans ce cas, c’est aux procureurs que revient la tâche de poser les bonnes questions afin de permettre aux experts de bien vulgariser leurs propos et ainsi mieux éclairer les membres du jury.

La critique sociale de Dubé est tout de même pertinente, mais elle pose beaucoup de questions visant un seul côté de la médaille, même si elle admet clairement sa compréhension de plusieurs aspects du système judiciaire. Disons seulement que le sujet principal de son ouvrage tourne autour du thème des témoins experts, principalement en matière de psychiatrie.

Ceci dit, en ne citant que quelques exemples, il n’y a pas que la psychiatrie qui donne l’impression d’être une science inexacte. J’en ai fait l’expérience en étudiant L’affaire Dupont, où les experts en balistique ne s’entendaient même pas sur la trajectoire d’une balle. La leçon qu’il faut probablement en tirer est celle de se méfier des causes dont la preuve repose principalement sur des experts. À ce sujet, le Traité de droit pénal canadien de Côté-Harper, Rainville et Turgeon écrit : « lorsque la preuve est contradictoire et que des versions discordantes sont présentées au jury, le juge doit donner des directives particulières au jury au sujet du doute raisonnable. La présomption d’innocence fait en sorte qu’un juge ou un jury confronté à deux versions contradictoires n’a pas à se demander quelle version est la vraie, mais plutôt si l’ensemble de la preuve suscite un doute raisonnable ou s’il démontre hors de tout doute raisonnable la culpabilité de l’accusé »[1].

De plus, Turcotte n’a-t-il pas obtenu l’an dernier le verdict de culpabilité auquel tout le monde s’attendait? Si la justice est capable de corriger ses propres erreurs, elle ne l’a pas fait uniquement pour une question de psychiatrie. À ce propos, je vous invite à lire mon article sur l’affaire Huard, une cause très peu connue de nos jours mais qui en dit long sur l’interprétation de certains éléments de preuves : L’affaire Huard : meurtre non résolu ou mort accidentelle?

Ceci dit, le livre le plus complet sur la question reste à venir. Il y a quelques jours, j’ai communiqué avec Me Clément Fortin, qui m’assure que son livre, qui comptera plus de 500 pages, est déjà prêt à aller sous presse. Mais alors pourquoi attendre?

Il y a plusieurs mois, Me Fortin avait conclu une entente avec le juge André Vincent, qui a présidé le deuxième procès de Guy Turcotte, à savoir de ne pas publier son livre, qui se base sur les 7 000 pages du premier procès, avant que la cause ne soit complètement terminée. Me Fortin me rappela d’ailleurs ceci : « mon code de déontologie m’oblige à servir la justice, à soutenir l’autorité des tribunaux et à ne pas agir de façon à porter préjudice à l’administration de la justice. Tout cela sous peine d’outrage au tribunal et de sanctions disciplinaires. Je croyais que si j’avais publié mon livre avant que la Cour d’appel ait rendu sa décision, j’aurais lancé un pavé dans la marre. […] Mon docu-roman aurait pu être publié dès septembre dernier. Comme dans mes autres ouvrages, j’étudie chacun des témoignages. Il devrait compter, une fois publié, quelques 550 pages ».

Me Fortin, dont les écrits rivalisent avec les médisances, me souligne par la même occasion la valeur des preuves légalement acquises tout en écartant le ouï-dire, me rappelait ceci : « vous constatez comme moi qu’il est facile d’intéresser les lecteurs avec des ragots. Leur présenter des faits prouvés selon des règles très strictes relève du défi ».

Il faut donc garder un respect de ce qui se dit sous serment lors d’un procès. Dans quelques mois peut-être, dépendamment de la décision de la Cour d’appel, nous aurons enfin l’occasion d’assister au procès à travers la plume de Clément Fortin.

[1] Gisèle Côté-Harper, Pierre Rainville et Jean Turgeon, Traité de droit pénal canadien, Éditions Yvon Blais, 1998, p. 223.

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L’affaire Aurore Gagnon – chapitre 1

L'affaire Aurore GagnonSte-Philomène-de-Fortierville

Vendredi, 13 février 1920

Devant les premières constatations faites sur le corps de la fillette, le Dr Georges William Jolicoeur ordonna au policier Lauréat Couture de se rendre directement chez la famille Gagnon afin de ramener le corps à la sacristie de l’église de Fortierville. Contactés par le coroner Jolicoeur, le médecin légiste Albert Marois, 59 ans, et le Dr Andronic Lafond, 45 ans, se chargèrent de l’autopsie. Vers 18h00, une fois leur travail terminé, ils indiquèrent au coroner que la mort de l’enfant ne pouvait être attribuée à un accident ou une maladie quelconque.

Jugeant alors qu’il y avait matière à enquêter sur la cause du décès, Jolicoeur contacta le Dr Marois comme premier témoin. Les éléments apportés par les témoignages de tels experts donnaient généralement lieu à des nomenclatures techniques, froides et ennuyeuses, mais cet exercice était indispensable pour jeter les bases d’une cause qui risquait de s’avérer criminelle. Les détails que livra le médecin légiste de Québec furent époustouflants, au point de se demander comment une enfant de 10 ans avait pu endurer autant de sévices avant de mourir. Parmi les nombreuses blessures relevées, la plus marquante était sans aucun doute cette matière sanguinolente d’une quantité de 16 onces retrouvée entre le crâne et le cuir chevelu. Selon l’expert, la cause du décès était un « empoisonnement général causé soit par septicémie[1] ou autres causes que l’analyse seule des viscères pourra déterminer. L’autopsie démontre d’une façon évidente que la défunte n’a pas reçu les soins que requérait son état »[2].

Finalement, afin de dissiper tout autre doute possible quant à la cause du décès, le Dr Marois précisa que cette impressionnante liste de blessures avait été causé par des coups et non pas une quelconque maladie infectieuse. Peut-être tirait-on une certaine leçon d’un cas similaire survenu dans la région de Sherbrooke 17 ans plus tôt. En 1903, une fillette du nom d’Aurore Dubois, âgée de 22 mois, avait été retrouvée morte, le corps couvert de plaies. Son beau-père, Napoléon Fouquet, fut accusé de l’avoir tué. Au cours du procès, la mère naturelle de l’enfant avait confirmé que la petite souffrait de certaines maladies de peau, sans compter qu’elle ne marchait ni ne parlait alors qu’elle approchait son 2ème anniversaire. Avec de tels éléments, la défense avait espéré minimiser les conséquences, mais Fouquet fut tout de même reconnu coupable. Ayant d’abord reçu la peine capitale, sa sentence avait finalement été commuée en emprisonnement à vie au célèbre pénitencier St-Vincent-de-Paul.

Le témoin suivant fut Exilda Auger, épouse d’Arcadius Lemay, un couple habitant à Ste-Philomène de Fortierville. Le 2 février, soit une dizaine de jours avant le décès de la petite, Mme Auger avait rendu visite aux Gagnon justement après avoir appris que la fillette était « malade »[3].

  • Ils m’ont répondu qu’elle était en haut et ne m’ont pas offert de la voir, raconta Exilda. Quelque temps avant, monsieur et madame Télesphore Gagnon étaient venus chez moi, se plaignant que l’enfant était dure à élever. Ils la corrigeaient avec un manche de hache et autres choses. Là-dessus, je leur dis de ne pas faire ça et de la mettre au couvent plutôt. Ils répondirent alors que cela coûtait trop cher. L’enfant ne se plaignait jamais quand on la voyait. Le 10 février, je suis retourné chez Gagnon et sans demander de permission je suis montée en haut pour voir la défunte. Je l’ai trouvée dans un coin du grenier sur un grabat composé d’une petite couverture grise et un oreiller. À côté d’elle, sur un petit meuble, une assiette contenant deux patates et un couteau. En me voyant arriver, la défunte s’est appuyée sur son coude et pouvait à peine se soutenir. Elle m’a dit qu’elle souffrait beaucoup de ses genoux mais ne s’est plainte de personne, comme d’habitude. Je ne l’ai pas questionné non plus. En arrivant en bas, j’ai dit à sa belle-mère, madame Télesphore Gagnon, que la défunte était bien malade et qu’il vaudrait mieux la faire soigner. Elle m’a répondu : « c’est l’enfant de mon mari. S’il veut la faire soigner, qu’il le fasse et s’il m’apporte des remèdes je les administrerai ». Je ne suis retourné là qu’hier, à la demande de madame Gagnon, qui m’a téléphoné [pour me dire] que la défunte était plus mal. Je m’y suis rendue et j’ai trouvé la défunte sur un lit, dans une chambre en bas. Elle était sans connaissance. Mme Gagnon avait téléphoné au médecin et j’ai moi-même téléphoné à monsieur le curé. Madame Gagnon me dit alors qu’elle avait eu de la misère à descendre l’enfant d’en haut dans ses bras et qu’elle avait dit à son mari de ne pas aller au bois parce qu’elle trouvait la défunte plus mal. Il était parti quand même, sans aller voir la défunte qui était encore en haut.

Après avoir entendu le témoignage de cette voisine, qui éveillait déjà les soupçons à l’endroit des parents, le coroner fit appel à Marie-Jeanne Gagnon, la sœur aînée d’Aurore. La fillette de 12 ans dira avoir remarqué trois semaines plus tôt des « boursouffles » qui avaient finies par crever et suppurer sur le corps de sa petite sœur.

  • Depuis 5 jours seulement, raconta Marie-Jeanne, elle a commencé à empirer. Je n’ai jamais eu connaissance que mon père ou ma mère[4] aient corrigé l’enfant avec une mise de fouet ou un éclat de bois. Hier matin, elle a déjeuné avec des patates, de la viande et une beurrée de sirop. À 9h00, après que maman l’eut lavée, elle s’est couchée. Vers 11h00, elle a commencé à délirer. Ma mère a téléphoné au Dr Lafond et ce dernier est venu dans l’après-midi. Mais la défunte était alors sans connaissance. Elle est morte le même soir. Dans la matinée, je lui avais souvent donné de l’eau chaude qu’elle demandait constamment après qu’elle eut été lavée par maman, qui lui en avait donné d’abord en la recouchant.

Contrairement à Exilda, Marie-Jeanne refusait d’incriminer ses parents en niant que ceux-ci aient battu Aurore. Toutefois, la question était de savoir si le coroner, d’après ce qu’il put constater ce soir-là dans l’attitude de cette jeune témoin soupçonnait qu’elle était manipulée. En effet, on était alors à seulement 24 heures après la mort d’Aurore et les parents n’avaient toujours pas été mis en état d’arrestation. Était-il permis de croire que ceux-ci exerçaient une pression sur Marie-Jeanne afin de préserver l’intégrité de la famille?

Après avoir identifié le corps de sa fille, Télesphore Gagnon, 37 ans, dira s’être marié 2 ans auparavant en seconde noces avec Marie-Anne Houde. À ce moment-là, il avait lui-même trois enfants à sa charge.

  • Il y a environ trois semaines, affirma Télesphore, la défunte a eu des bobos [plaies] sur les bras, les jambes et le corps. Je n’ai pas regardé le corps de l’enfant pour constater les plaies qui y étaient. C’est ma femme qui donnait les soins à l’enfant et je ne m’en occupais pas. Je n’ai pas demandé de médecin pour venir donner des soins à la défunte. Le Dr Lafond est venu hier, mais je ne sais pas qui l’a fait demander. Je suis arrivé du bois hier vers 16h00. On était venu me chercher parce que l’enfant était plus mal. En arrivant à la maison, j’ai trouvé l’enfant sans connaissance et elle est morte sans reprendre connaissance vers 19h00, hier soir. L’enfant était difficile à élever et je l’ai corrigé plusieurs fois, avec une mise de fouet et d’autres fois avec un éclat de bois. Je la corrigeais comme cela quand je constatais des méfaits de sa part ou que ma femme me le rapportait. Je n’ai pas eu connaissance que ma femme l’ait battue devant moi. Ces jours derniers, l’enfant ne paraissait pas plus mal que d’habitude et se levait encore. Hier matin, elle s’est levée encore et dans la matinée, après mon départ, on me dit qu’elle a empiré tout à coup et elle est morte hier soir.

Ces réponses suffirent-elles à convaincre le coroner d’un verdict de responsabilité criminelle? Est-ce que le père essayait de se laver les mains des événements en affirmant que sa femme s’occupait de tout ce qui se passait au foyer? Quelle était donc la dynamique malsaine qui régnait dans cette maison?

Finalement, l’enquête du coroner fut complétée par le dépôt du rapport du Dr Wilfrid Derome, à qui on avait expédié les viscères d’Aurore à son laboratoire de médecine légale à Montréal. En 1914, après des études à Paris, le Dr Derome avait fondé son laboratoire montréalais et depuis son nom ne cessait de gagner en renommée et en popularité par ses expertises judiciaires. Dans son rapport toxicologique, celui-ci écrivit que « les renseignements fournis par le médecin autopsiste [sic] nous laissent croire à la possibilité de l’ingestion d’un poison irritant ». Toutefois, en dépit d’une batterie de tests destinés à déceler les poisons généralement rencontrés dans les causes de meurtre, le Dr Derome en venait à la conclusion que « l’analyse des viscères d’Aurore Gagnon a montré l’absence de poisons ».

Si la fillette n’avait pas ingurgité de poison mortel, par exemple de la strychnine, les conclusions du Dr Marois se confirmaient-elles?

Quoi qu’il en soit, le coroner Jolicoeur détermina que Télesphore Gagnon et Marie-Anne Houde Gagnon étaient criminellement responsables de la mort d’Aurore. Il évita de leur signaler son verdict puisqu’aucune arrestation ne fut effectuée ce soir-là.

Le 14 février, les funérailles d’Aurore se déroulèrent à l’église de Fortierville. Puisque l’autopsie était complétée et que les résultats obtenus étaient sans appel, on put l’enterrer. Peu de temps après la cérémonie, le policier Lauréat Couture, accompagné des constables Verret et Bouchard, se rendit à l’hôtel Demers pour procéder aux arrestations de Télesphore et Marie-Anne. Immédiatement, le couple fut conduit à la prison de Québec. Marie-Jeanne, sans doute désemparée par les événements qui se bousculaient depuis la mort de sa sœur, les accompagna jusqu’à la capitale provinciale avant de revenir habiter dans la maison du rang St-Antoine avec son grand-père Gédéon Gagnon, à qui l’on confia les enfants en attendant de nouveaux développements.

Au cours des semaines suivantes, le policier Couture se rendit chez les Gagnon afin d’entamer une enquête de terrain. Est-ce que le grand-père avait expliqué à ses petits-enfants l’importance de dire la vérité? Quoi qu’il en fut, Marie-Jeanne et Gérard collaborèrent avec le détective en lui remettant certaines pièces à conviction.

La justice choisit ensuite d’organiser deux procès séparés pour les accusés. Celui de Marie-Anne Houde aurait lieu le premier. Après l’enquête préliminaire, c’est elle aussi qui récolta la plus grave accusation prévue au Code criminel : meurtre[5].

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Sur ce document de la prison de Kingston, Ontario, datant de 1921, on constate que la détenue H-600 (Marie-Anne Houde) avait un comportement qualifié de « very good ». 

 

 

[1] Infection grave de l’organisme.

[2] Puisque les dépositions entendues lors de l’enquête du coroner Jolicoeur n’ont pas été prises en sténographie, c’est-à-dire en incluant les questions et les réponses, on étudiera plus en détails les constatations du Dr Marois lors de son témoignage au procès, où il sera encore le premier témoin appelé.

[3] Les dépositions enregistrées devant le coroner Jolicoeur tiennent uniquement compte des réponses des témoins et ne contiennent donc pas les questions, comme les transcriptions du procès par exemple. Ainsi, pour demeurer le plus authentique possible à la présentation des faits, je n’ai pas tenté de recréer fictivement ou approximativement ces questions, bien que parfois on les devine. Les extraits de ces témoignages sont donc directement tirés de ces dépositions.

[4] Il ne faut certainement pas voir un cas d’exception dans l’utilisation du mot « mère » alors qu’on sait parfaitement que Marie-Anne Houde était la belle-mère de Marie-Jeanne, d’Aurore et de Georges-Étienne Gagnon, ces trois enfants étant le fruit de l’union entre Télesphore Gagnon et Marie-Anne Caron. C’est pourtant en l’appelant « sa mère » que Marie-Jeanne la désignera au moment de témoigner devant le juge Pelletier.

[5] À l’époque, on ne parlait pas de meurtre au premier degré. La simple évocation du mot « meurtre » sous-entendait qu’il y avait eu préméditation, alors que dans les autres cas on parlait d’homicide involontaire.

Quand le crime québécois inspire les Américains

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J.-Albert Guay

Pour les plus jeunes, sans doute, la tragédie de Sault-au-Cochon évoque assez peu de souvenirs. Pourtant, elle demeure synonyme du premier attentat meurtrier à être survenu en Amérique du Nord. On était encore loin d’Al Quaïda et du 11 septembre 2001, mais ce record peu enviable est néanmoins détenu par la province de Québec.

 

Le 9 septembre 1949, un Douglas DC-3 décollait de l’aéroport de l’Ancienne-Lorette avec 23 personnes à son bord, incluant les membres d’équipage, à destination de Baie Comeau. Peu de temps après, vers 10h45, à une quarantaine de milles à l’est de la Vieille Capitale, l’appareil explosait en plein ciel avant de s’écraser en forêt, un peu à l’est d’un endroit isolé qu’on appelle encore Sault-au-Cochon.

L’enquête policière comprit rapidement qu’il ne s’agissait pas d’un accident ni d’un bris mécanique. La catastrophe avait été causée par une bombe à retardement faite de dynamite. Avant la fin du mois, on procédait à l’arrestation de J.-Albert Guay, un jeune homme de 30 ans qui se disait bijoutier.

Le mobile du crime? Guay souhaitait se débarrasser de sa femme, Rita Morel. Le couple était marié depuis 1941 mais rien n’allait plus entre eux. Le problème, c’est que pour arriver à ses fins, Guay avait aussi enlevé la vie à 22 autres personnes.

Cette affaire donna lieu à trois procès retentissants qui attirèrent des journalistes de partout à travers le monde. Ce que les Québécois ont peut-être plus de mal à se rappeler, cependant, c’est que le terrible projet de Guay aurait inspiré un Américain, qui répéta « l’exploit » six ans plus tard.

Le 1er novembre 1955, un DC-6B de la compagnie United Airlines atterrissait à Denver, Colorado, à 18h11. Le vol 629 accusait onze minutes de retard. Certains passagers descendirent, une autre grimpa dans l’appareil. Celle-ci avait pour nom Daisie Eldora King, une femme de 53 ans. À 18h56, avec 39 voyageurs et cinq membres d’équipage à son bord, l’appareil, piloté par Lee Hall, reprenait son envol en direction de Portland, en Oregon.

Malheureusement, comme à Québec six ans plus tôt, l’avion ne vola que quelques minutes. Près de Platteville, au nord de Denver, des cultivateurs virent exploser le DC-6B en plein vol avant qu’il ne s’écrase. Selon les témoins, l’appareil était en flammes avant et après avoir heurté le sol. Ce ne fut pas le cas dans la tragédie de Sault-au-Cochon. Pourtant, dans les deux cas, l’attentat a été commis avec de la dynamite, un explosif qui ne produit pas de flamme. Dans son livre Mainliner Denver the bombing of flight 629, publié en 2005, Andrew J. Field n’apporte aucune explication sur ce point.

C’est en reconstituant l’appareil à l’intérieur d’un hangar que les enquêteurs découvrirent que l’écrasement s’expliquait par une explosion venant de la soute à bagages no. 4. On envisagea alors les mobiles suivant : un problème financier, la maladie mentale, la cupidité, un problème sentimental ou marital, ou un suicide. Dès lors, les agents du FBI retracèrent les passagers qui avaient manqués le vol 629, mais chacun d’eux présenta un alibi solide.

John Gilbert Graham
John Gilbert Graham

En interrogeant les employés de la compagnie, les enquêteurs apprirent qu’à l’arrivée de l’appareil à Denver on avait dû vider les soutes à bagages pour rechercher des clés qu’un client disait avoir perdu. On avait ensuite remis les bagages en place. Ainsi, on déduisit qu’une seule personne avait pris l’avion à partir de Denver, une dame du nom de Daisie Eldora King. Née en 1902, celle-ci avait donné naissance, lors d’un second mariage, à un fils le 23 janvier 1932, John Gilbert Graham. En enquêtant sur lui, le FBI découvrit que Graham avait tenu avec sa mère, durant quelques mois seulement, un restaurant offrant les commandes à l’auto – très en vogue à cette époque. Or, la compagnie d’assurance l’avait soupçonné d’avoir fait exploser le commerce pour toucher la prime, sans toutefois pouvoir le prouver hors de tout doute. L’incendie par déflagration était survenu seulement deux mois avant la tragédie du vol 629.

 

Interrogé par le FBI, Graham tourna autour du pot un moment avant de tout avouer. Il se serait arrangé pour insérer sa bombe dans un bagage de sa mère, avec laquelle il avait connu certains conflits pendant la gérance du restaurant. Il aurait également vécu du rejet de sa part. Par exemple, elle l’aurait un jour retiré de l’orphelinat pour venir passer Noël avec elle et son nouveau mari, mais les espoirs de John de pouvoir ensuite demeurer avec eux s’évaporèrent rapidement lorsque Daisie l’avait retourné à l’orphelinat dès le lendemain.

Peu après être passé à table, Graham tenta de s’enlever la vie en s’étranglant. Sauvé grâce à la vitesse d’intervention des gardiens, on constata que le prisonnier n’avait soudainement plus le même comportement. Il divaguait, ne reconnaissait plus sa femme et ainsi de suite. Croyant que le manque d’oxygène au cerveau ait pu l’affecter, on lui fit passer certains examens devant des psychiatres. Lorsque ceux-ci se montrèrent d’avis qu’il feignait, Graham éclata en sanglot avant d’avouer son stratagème plutôt ridicule.

Le procès, qui s’ouvrit à la fin d’avril 1956, révéla que l’accusé avait utilisé, tout comme dans l’affaire Guay, des bâtons de dynamite reliés à une batterie sèche de marque Eveready. Au moment de témoigner, Graham dira avoir fait des aveux parce que les policiers l’avaient menacé d’arrêter sa femme. Alors, le procureur de la poursuite lui soumit une question plutôt embarrassante :

  • Êtes-vous en train de dire à cette Cour que vous avez assumé la responsabilité de 44 morts parce que votre femme risquait de se retrouver en prison?
  • C’est ça.

Graham sera reconnu coupable et condamné à la peine de mort. Le 11 janvier 1957, il mourut dans la chambre à gaz du Colorado.

L’auteur Field fait bien allusion à l’affaire de Sault-au-Cochon dans son livre, comme quoi le crime de Guay aurait pu inspirer le drame survenu au Colorado. Graham ne s’est jamais prononcé à savoir s’il avait pu s’inspirer du crime de Guay, mais selon Field c’est le journal Denver Post qui fit un lien direct en écrivant que l’une des victimes du vol québécois de 1949 était un Américain important dans la Copper Corporation dont le fils, Patrick Parker, aurait tenté de venger la mort de son père. Toutefois, les autorités l’auraient intercepté juste avant qu’il puisse mettre à exécution son plan de tuer Albert Guay. Au Québec, Allô Police fit également un lien entre les deux affaires.

Pour l’instant, mes recherches ne m’ont pas permises de confirmer cette hypothèse.

 

Une photo d’Aurore Gagnon?

ScreenHunter_93 Jul. 13 10.53         On le sait, il n’existerait qu’une seule photo d’Aurore Gagnon et sur laquelle elle apparaît beaucoup trop petite pour être véritablement exploitable ou satisfaisante pour l’œil des amateurs.

Cette semaine, une lectrice du nom de Josiane Daoust m’a partagé cette photo de classe qui aurait été prise vers 1915 à l’école du 7ème rang de Fortierville. D’après le dossier judiciaire, que j’ai présenté dans mon livre L’affaire Aurore Gagnon, le procès de Marie-Anne Houde, on sait qu’Aurore a fréquenté cette école durant quelques semaines ou quelques mois en 1919, mais il est impossible d’établir avec certitude les périodes pendant lesquelles elle a fréquenté les classes. Né en 1909, elle aurait donc 6 ans, si on en croit cette photo. On la voit ici, pointée par une flèche.

Selon Josiane, cette photo lui a été remise par son arrière-grand-mère, aujourd’hui décédée, qui aurait été une amie de Marie-Jeanne Gagnon, la sœur d’Aurore. Malheureusement, elle n’est plus de ce monde pour nous authentifier formellement cette photo.