Ceci n’est pas un roman

fingerprint-257037_1280         Quelle ne fut pas ma surprise de constater récemment le lancement d’un roman à saveur d’horreur ayant pour titre Aurore l’enfant du diable.

Je prêche souvent l’importance de remonter aux sources et de bien s’informer avant d’apporter une critique, mais, je vous le dis franchement, ce titre suffit à comprendre qu’il s’agit là d’un grand manque de respect envers l’une de nos plus sensibles causes judiciaires, celle d’une enfant martyrisée jusqu’à la mort. Qu’un tel roman d’horreur fasse sa sortie à quelques semaines de mon ouvrage qui se base sur le dossier judiciaire, c’est complètement absurde.

Cette constatation me ramène à une question qui me hante depuis longtemps, de même que certains lecteurs avec qui j’ai discuté au cours des dernières années. J’ai découvert que je n’étais pas le seul à me questionner sur la pertinence de ces textes de fiction qui se basent sur des histoires vraies; ou qui le prétendent. Que doit-on en penser? Sous prétexte de présenter des récits divertissants ou « améliorés », l’imagination est-elle légitimée de se mêler de cas vécus, en particulier en matière judiciaire?

J’en vois déjà plusieurs dont la fumée s’échappe de leurs oreilles. On s’époumone alors à nous rappeler que c’est du ressort de la liberté d’expression, que les romanciers (et romancières) ont tout à fait le droit d’écrire sur les sujets de leur choix, et ainsi de suite. Pourtant, l’un des commentaires que j’ai entendu autour de moi est à l’effet que les romanciers, qui se disent justement les maîtres de la fiction, devraient se montrer plus imaginatifs et créer de toute pièce l’histoire supposément fictive qu’ils présentent au lectorat.

Pour ma part, j’ai constaté sur le « terrain » que ces romans basés sur des faits judiciaires de notre passé ont véhiculés plusieurs fausses idées, des erreurs qui ont fini par s’implanter dans la mémoire collective et qu’il faut ensuite corriger avec l’appui du dossier judiciaire.

À titre d’exemple, une anecdote me vient à l’esprit. Après avoir précisé à une personne que je venais de lire le dossier judiciaire de l’affaire du meurtre non résolu de Blanche Garneau, une affaire qui date de 1920, celle-ci s’est empressé de me proposer la lecture du roman Haute Ville-Basse Ville de Jean-Pierre Charland, au cas où cette lecture pourrait, selon elle, m’apporter de nouvelles pistes. Étonnant, n’est-ce pas! Cette personne ne semblait voir aucune différence entre la réalité et la fiction; entre un roman et un essai documentaire.

Je ne le dis pas méchamment, mais un tel commentaire peut susciter une certaine frustration, surtout lorsqu’on s’est donné la peine de lire les quelques milliers de page que contient parfois un dossier (celui de Blanche Garneau en compte plus de 4,600). Dans l’éventualité, par exemple, où un corps policier reprendrait une enquête de meurtre non résolu, il ne consulterait certainement pas le roman mais plutôt le dossier judiciaire préservé aux archives. C’est dans ce dernier qu’on retrouve des preuves, des éléments légalement admis devant un juge et des témoignages rendus sous serment.

Préférant tourner ma langue sept fois avant de lancer une réplique, je n’ai rien dit et j’ai commandé mon exemplaire du roman de Charland. Je savais pertinemment qu’un tel ouvrage n’apporterait strictement aucune information crédible pour m’aider dans la reconstitution du crime. Si je dois avouer que je me suis laissé prendre à la plume de Charland – j’ai lu de la première à la dernière page – ma première pensée n’a jamais été ébranlée : c’est un excellent divertissement qui n’est cependant d’aucune utilité d’enquête.

L’histoire est non seulement biaisée, mais les personnages sont à des années lumières de ceux qui ont été impliqués dans l’affaire. De plus, le récit fait abstraction du procès et de la Commission royale d’enquête, deux épisodes pourtant essentiels à la compréhension du dossier. Comment, d’ailleurs, un récit de fiction pourrait-il nous éclairer sur un meurtre non résolu si ce n’est que de l’opinion de l’auteur lui-même?

Évidemment, les crimes ont toujours inspirés les auteurs de toutes époques et de toute nature. En France, par exemple, les meurtres en série d’un Joseph Vacher ont inspiré Bertrand Tavernier à réaliser le film Le juge et l’assassin, mettant en vedette les regrettés Philippe Noiret et Michel Galabru[1].

Parfois on reste plus fidèle à la réalité, parfois moins. C’est le cas du tueur en série Ed Gein, dont la seule histoire a inspirée trois films complètement différents : Psychose, Le silence des Agneaux et Massacre à la tronçonneuse.

Deux autres films à budget limité ont présenté la déchéance d’Ed Gein en demeurant beaucoup plus respectueux des faits, mais ceux-ci ne connurent aucun succès.

Plus récemment, le cinéma français nous a aussi présenté des reconstitutions sur les crimes d’Alain Lamarre et de Guy Georges. Quoique les créateurs doivent souvent répondre à des restrictions de temps, ce qui les oblige à couper des scènes, on assiste à un effort de reconstitution beaucoup plus grand qu’à une certaine époque. Quoique, là encore, tout dépend de certains choix, dont ceux du réalisateur et des scénaristes.

Chez nous, il y a eu Le crime d’Ovide Plouffe, qui s’est basé sur la tragédie de Sault-au-Cochon qui a coûté la vie à 23 personnes en septembre 1949. Toutefois, Roger Lemelin a au moins eu l’honnêteté de préciser qu’il s’était donné plusieurs libertés dans son processus de création. Et pourtant, il aurait pu jouer davantage la carte du suspense malhonnête puisqu’il avait personnellement connu certains protagonistes de cette affaire, dont le cerveau du complot lui-même, J.-Albert Guay. Son histoire, reprise à l’écran par Denys Arcand, présente un Ovide Plouffe plutôt mou rendu cocu par l’infidélité de sa femme. Dans la réalité, ce fut tout le contraire : Guay a voulu se débarrasser de sa femme, Rita Morel, pour l’argent de l’assurance mais aussi pour avoir plus de temps avec sa jeune maîtresse. Au final, le roman de Lemelin a complètement zappé le personnage de Marguerite Ruest Pitre, la dernière femme à avoir été pendue au Canada.

Si on revient sur le cas d’Aurore Gagnon, le romancier André Mathieu a prétendu – rien de moins – présenter à ses lecteurs « la vraie histoire » alors que son ouvrage est un roman rempli d’erreurs, et tout cela agrémenté d’une argumentation assez pauvre. On le sait, Aurore a fait l’objet de deux films, un premier en 1952 et un second en 2005. Mais encore, d’après les idées qu’on y présentait, personne ne s’était donné la peine de consulter le dossier judiciaire. Bref, même le milieu culturel continuait de la malmener.

À lui seul le mot « roman » devrait sonner une cloche. Bien que divertissant, ce style littéraire n’apporte strictement rien de sérieux à la reconstitution réelle d’un dossier judiciaire. C’est d’ailleurs sur ce ton que je laissais mes lecteurs à la fin de ma conclusion dans L’affaire Aurore Gagnon, à savoir qu’il était absolument nécessaire de faire ressortir la vérité et de présenter surtout au public tous les éléments d’un dossier avant d’espérer pouvoir l’analyser ou en tirer des commentaires constructifs.

C’est en plongeant ses mains dans de tels dossiers qu’on se rend compte à quel points certains analystes – qui bien souvent n’ont pas lu le procès et n’y ont pas assisté non plus – se sont permis de lancer des commentaires basés sur du vent. On l’a vu avec le cas d’Aurore Gagnon et aussi dans L’affaire Denise Therrien, où un cinéaste a laissé tomber les transcriptions du procès pour embrasser la version loufoque du meurtrier. Quelle bonne idée!

Alors, la question demeure : le roman doit-il se mêler des histoires vraies? L’inspiration manque-t-elle d’énergie à ce point que certains auteurs – ils ne représentent pas la majorité, heureusement – décident de s’attaquer à une histoire déjà connue pour la remâcher avant de la recracher aux lecteurs?

Les questions que je reçois des lecteurs font justement foi du fait que ces romans, films et autres produits de la culture induisent le public en erreur. Par exemple, plusieurs personnes continuent de croire que Marie-Anne Houde a torturé sa belle-fille parce qu’elle souffrait d’un cancer au cerveau. Mathieu a même audacieusement écrit qu’elle aurait dû être déclarée folle en raison de ses grossesses, alors que cet argument a été complètement démoli lors du procès, au point où la stratégie de la défense parut ridicule.

Parlez-en à Me Clément Fortin de ce qu’il pense d’un film comme Cordélia ou L’affaire Coffin. Dans ces deux causes, il a déterré les procès pour les étudier à fond avant de les présenter honnêtement au lectorat. Encore là, le résultat est étonnant. Si la romancière Pauline Cadieux a fait de Cordélia Viau une héroïne féministe et l’affabulateur Jacques Hébert un martyre de Wilbert Coffin, Fortin a démontré à quel point les rumeurs ont fait de ces deux dossiers des luttes injustifiées, vides de sens.

Vous voulez lire un bon roman? Ne vous gênez pas, les librairies en contiennent des centaines qui sont excellents et qui vous feront rêver. Mais si toutefois vous souhaitez avoir l’heure juste sur une affaire judiciaire qui a marqué notre passé collectif, s’il vous plaît, exigez plus de rigueur.

Je n’empêcherai évidemment pas le phénomène, mais j’ose espérer qu’on cesse un jour de berner le lectorat sous des prétextes ridicules. Car les mythomanes ont plusieurs raisons de justifier leurs gestes. On les retrouve même sur les réseaux sociaux, où, par exemple, une page Facebook comme celle du Le Journal de Mourréal dont le seul but est de tromper le public. Et ça marche, parce qu’on y retrouve des milliers de mentions « j’aime » sur la page. Le public est-il masochiste ou complètement désintéressé de la vérité?

[1] Pour voir la bande annonce : https://www.youtube.com/watch?v=Y0F_2Jo8Rx8

Publicités