Quand le crime québécois inspire les Américains

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J.-Albert Guay

Pour les plus jeunes, sans doute, la tragédie de Sault-au-Cochon évoque assez peu de souvenirs. Pourtant, elle demeure synonyme du premier attentat meurtrier à être survenu en Amérique du Nord. On était encore loin d’Al Quaïda et du 11 septembre 2001, mais ce record peu enviable est néanmoins détenu par la province de Québec.

 

Le 9 septembre 1949, un Douglas DC-3 décollait de l’aéroport de l’Ancienne-Lorette avec 23 personnes à son bord, incluant les membres d’équipage, à destination de Baie Comeau. Peu de temps après, vers 10h45, à une quarantaine de milles à l’est de la Vieille Capitale, l’appareil explosait en plein ciel avant de s’écraser en forêt, un peu à l’est d’un endroit isolé qu’on appelle encore Sault-au-Cochon.

L’enquête policière comprit rapidement qu’il ne s’agissait pas d’un accident ni d’un bris mécanique. La catastrophe avait été causée par une bombe à retardement faite de dynamite. Avant la fin du mois, on procédait à l’arrestation de J.-Albert Guay, un jeune homme de 30 ans qui se disait bijoutier.

Le mobile du crime? Guay souhaitait se débarrasser de sa femme, Rita Morel. Le couple était marié depuis 1941 mais rien n’allait plus entre eux. Le problème, c’est que pour arriver à ses fins, Guay avait aussi enlevé la vie à 22 autres personnes.

Cette affaire donna lieu à trois procès retentissants qui attirèrent des journalistes de partout à travers le monde. Ce que les Québécois ont peut-être plus de mal à se rappeler, cependant, c’est que le terrible projet de Guay aurait inspiré un Américain, qui répéta « l’exploit » six ans plus tard.

Le 1er novembre 1955, un DC-6B de la compagnie United Airlines atterrissait à Denver, Colorado, à 18h11. Le vol 629 accusait onze minutes de retard. Certains passagers descendirent, une autre grimpa dans l’appareil. Celle-ci avait pour nom Daisie Eldora King, une femme de 53 ans. À 18h56, avec 39 voyageurs et cinq membres d’équipage à son bord, l’appareil, piloté par Lee Hall, reprenait son envol en direction de Portland, en Oregon.

Malheureusement, comme à Québec six ans plus tôt, l’avion ne vola que quelques minutes. Près de Platteville, au nord de Denver, des cultivateurs virent exploser le DC-6B en plein vol avant qu’il ne s’écrase. Selon les témoins, l’appareil était en flammes avant et après avoir heurté le sol. Ce ne fut pas le cas dans la tragédie de Sault-au-Cochon. Pourtant, dans les deux cas, l’attentat a été commis avec de la dynamite, un explosif qui ne produit pas de flamme. Dans son livre Mainliner Denver the bombing of flight 629, publié en 2005, Andrew J. Field n’apporte aucune explication sur ce point.

C’est en reconstituant l’appareil à l’intérieur d’un hangar que les enquêteurs découvrirent que l’écrasement s’expliquait par une explosion venant de la soute à bagages no. 4. On envisagea alors les mobiles suivant : un problème financier, la maladie mentale, la cupidité, un problème sentimental ou marital, ou un suicide. Dès lors, les agents du FBI retracèrent les passagers qui avaient manqués le vol 629, mais chacun d’eux présenta un alibi solide.

John Gilbert Graham
John Gilbert Graham

En interrogeant les employés de la compagnie, les enquêteurs apprirent qu’à l’arrivée de l’appareil à Denver on avait dû vider les soutes à bagages pour rechercher des clés qu’un client disait avoir perdu. On avait ensuite remis les bagages en place. Ainsi, on déduisit qu’une seule personne avait pris l’avion à partir de Denver, une dame du nom de Daisie Eldora King. Née en 1902, celle-ci avait donné naissance, lors d’un second mariage, à un fils le 23 janvier 1932, John Gilbert Graham. En enquêtant sur lui, le FBI découvrit que Graham avait tenu avec sa mère, durant quelques mois seulement, un restaurant offrant les commandes à l’auto – très en vogue à cette époque. Or, la compagnie d’assurance l’avait soupçonné d’avoir fait exploser le commerce pour toucher la prime, sans toutefois pouvoir le prouver hors de tout doute. L’incendie par déflagration était survenu seulement deux mois avant la tragédie du vol 629.

 

Interrogé par le FBI, Graham tourna autour du pot un moment avant de tout avouer. Il se serait arrangé pour insérer sa bombe dans un bagage de sa mère, avec laquelle il avait connu certains conflits pendant la gérance du restaurant. Il aurait également vécu du rejet de sa part. Par exemple, elle l’aurait un jour retiré de l’orphelinat pour venir passer Noël avec elle et son nouveau mari, mais les espoirs de John de pouvoir ensuite demeurer avec eux s’évaporèrent rapidement lorsque Daisie l’avait retourné à l’orphelinat dès le lendemain.

Peu après être passé à table, Graham tenta de s’enlever la vie en s’étranglant. Sauvé grâce à la vitesse d’intervention des gardiens, on constata que le prisonnier n’avait soudainement plus le même comportement. Il divaguait, ne reconnaissait plus sa femme et ainsi de suite. Croyant que le manque d’oxygène au cerveau ait pu l’affecter, on lui fit passer certains examens devant des psychiatres. Lorsque ceux-ci se montrèrent d’avis qu’il feignait, Graham éclata en sanglot avant d’avouer son stratagème plutôt ridicule.

Le procès, qui s’ouvrit à la fin d’avril 1956, révéla que l’accusé avait utilisé, tout comme dans l’affaire Guay, des bâtons de dynamite reliés à une batterie sèche de marque Eveready. Au moment de témoigner, Graham dira avoir fait des aveux parce que les policiers l’avaient menacé d’arrêter sa femme. Alors, le procureur de la poursuite lui soumit une question plutôt embarrassante :

  • Êtes-vous en train de dire à cette Cour que vous avez assumé la responsabilité de 44 morts parce que votre femme risquait de se retrouver en prison?
  • C’est ça.

Graham sera reconnu coupable et condamné à la peine de mort. Le 11 janvier 1957, il mourut dans la chambre à gaz du Colorado.

L’auteur Field fait bien allusion à l’affaire de Sault-au-Cochon dans son livre, comme quoi le crime de Guay aurait pu inspirer le drame survenu au Colorado. Graham ne s’est jamais prononcé à savoir s’il avait pu s’inspirer du crime de Guay, mais selon Field c’est le journal Denver Post qui fit un lien direct en écrivant que l’une des victimes du vol québécois de 1949 était un Américain important dans la Copper Corporation dont le fils, Patrick Parker, aurait tenté de venger la mort de son père. Toutefois, les autorités l’auraient intercepté juste avant qu’il puisse mettre à exécution son plan de tuer Albert Guay. Au Québec, Allô Police fit également un lien entre les deux affaires.

Pour l’instant, mes recherches ne m’ont pas permises de confirmer cette hypothèse.

 

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