L’affaire Aurore Gagnon – chapitre 1


L'affaire Aurore GagnonSte-Philomène-de-Fortierville

Vendredi, 13 février 1920

Devant les premières constatations faites sur le corps de la fillette, le Dr Georges William Jolicoeur ordonna au policier Lauréat Couture de se rendre directement chez la famille Gagnon afin de ramener le corps à la sacristie de l’église de Fortierville. Contactés par le coroner Jolicoeur, le médecin légiste Albert Marois, 59 ans, et le Dr Andronic Lafond, 45 ans, se chargèrent de l’autopsie. Vers 18h00, une fois leur travail terminé, ils indiquèrent au coroner que la mort de l’enfant ne pouvait être attribuée à un accident ou une maladie quelconque.

Jugeant alors qu’il y avait matière à enquêter sur la cause du décès, Jolicoeur contacta le Dr Marois comme premier témoin. Les éléments apportés par les témoignages de tels experts donnaient généralement lieu à des nomenclatures techniques, froides et ennuyeuses, mais cet exercice était indispensable pour jeter les bases d’une cause qui risquait de s’avérer criminelle. Les détails que livra le médecin légiste de Québec furent époustouflants, au point de se demander comment une enfant de 10 ans avait pu endurer autant de sévices avant de mourir. Parmi les nombreuses blessures relevées, la plus marquante était sans aucun doute cette matière sanguinolente d’une quantité de 16 onces retrouvée entre le crâne et le cuir chevelu. Selon l’expert, la cause du décès était un « empoisonnement général causé soit par septicémie[1] ou autres causes que l’analyse seule des viscères pourra déterminer. L’autopsie démontre d’une façon évidente que la défunte n’a pas reçu les soins que requérait son état »[2].

Finalement, afin de dissiper tout autre doute possible quant à la cause du décès, le Dr Marois précisa que cette impressionnante liste de blessures avait été causé par des coups et non pas une quelconque maladie infectieuse. Peut-être tirait-on une certaine leçon d’un cas similaire survenu dans la région de Sherbrooke 17 ans plus tôt. En 1903, une fillette du nom d’Aurore Dubois, âgée de 22 mois, avait été retrouvée morte, le corps couvert de plaies. Son beau-père, Napoléon Fouquet, fut accusé de l’avoir tué. Au cours du procès, la mère naturelle de l’enfant avait confirmé que la petite souffrait de certaines maladies de peau, sans compter qu’elle ne marchait ni ne parlait alors qu’elle approchait son 2ème anniversaire. Avec de tels éléments, la défense avait espéré minimiser les conséquences, mais Fouquet fut tout de même reconnu coupable. Ayant d’abord reçu la peine capitale, sa sentence avait finalement été commuée en emprisonnement à vie au célèbre pénitencier St-Vincent-de-Paul.

Le témoin suivant fut Exilda Auger, épouse d’Arcadius Lemay, un couple habitant à Ste-Philomène de Fortierville. Le 2 février, soit une dizaine de jours avant le décès de la petite, Mme Auger avait rendu visite aux Gagnon justement après avoir appris que la fillette était « malade »[3].

  • Ils m’ont répondu qu’elle était en haut et ne m’ont pas offert de la voir, raconta Exilda. Quelque temps avant, monsieur et madame Télesphore Gagnon étaient venus chez moi, se plaignant que l’enfant était dure à élever. Ils la corrigeaient avec un manche de hache et autres choses. Là-dessus, je leur dis de ne pas faire ça et de la mettre au couvent plutôt. Ils répondirent alors que cela coûtait trop cher. L’enfant ne se plaignait jamais quand on la voyait. Le 10 février, je suis retourné chez Gagnon et sans demander de permission je suis montée en haut pour voir la défunte. Je l’ai trouvée dans un coin du grenier sur un grabat composé d’une petite couverture grise et un oreiller. À côté d’elle, sur un petit meuble, une assiette contenant deux patates et un couteau. En me voyant arriver, la défunte s’est appuyée sur son coude et pouvait à peine se soutenir. Elle m’a dit qu’elle souffrait beaucoup de ses genoux mais ne s’est plainte de personne, comme d’habitude. Je ne l’ai pas questionné non plus. En arrivant en bas, j’ai dit à sa belle-mère, madame Télesphore Gagnon, que la défunte était bien malade et qu’il vaudrait mieux la faire soigner. Elle m’a répondu : « c’est l’enfant de mon mari. S’il veut la faire soigner, qu’il le fasse et s’il m’apporte des remèdes je les administrerai ». Je ne suis retourné là qu’hier, à la demande de madame Gagnon, qui m’a téléphoné [pour me dire] que la défunte était plus mal. Je m’y suis rendue et j’ai trouvé la défunte sur un lit, dans une chambre en bas. Elle était sans connaissance. Mme Gagnon avait téléphoné au médecin et j’ai moi-même téléphoné à monsieur le curé. Madame Gagnon me dit alors qu’elle avait eu de la misère à descendre l’enfant d’en haut dans ses bras et qu’elle avait dit à son mari de ne pas aller au bois parce qu’elle trouvait la défunte plus mal. Il était parti quand même, sans aller voir la défunte qui était encore en haut.

Après avoir entendu le témoignage de cette voisine, qui éveillait déjà les soupçons à l’endroit des parents, le coroner fit appel à Marie-Jeanne Gagnon, la sœur aînée d’Aurore. La fillette de 12 ans dira avoir remarqué trois semaines plus tôt des « boursouffles » qui avaient finies par crever et suppurer sur le corps de sa petite sœur.

  • Depuis 5 jours seulement, raconta Marie-Jeanne, elle a commencé à empirer. Je n’ai jamais eu connaissance que mon père ou ma mère[4] aient corrigé l’enfant avec une mise de fouet ou un éclat de bois. Hier matin, elle a déjeuné avec des patates, de la viande et une beurrée de sirop. À 9h00, après que maman l’eut lavée, elle s’est couchée. Vers 11h00, elle a commencé à délirer. Ma mère a téléphoné au Dr Lafond et ce dernier est venu dans l’après-midi. Mais la défunte était alors sans connaissance. Elle est morte le même soir. Dans la matinée, je lui avais souvent donné de l’eau chaude qu’elle demandait constamment après qu’elle eut été lavée par maman, qui lui en avait donné d’abord en la recouchant.

Contrairement à Exilda, Marie-Jeanne refusait d’incriminer ses parents en niant que ceux-ci aient battu Aurore. Toutefois, la question était de savoir si le coroner, d’après ce qu’il put constater ce soir-là dans l’attitude de cette jeune témoin soupçonnait qu’elle était manipulée. En effet, on était alors à seulement 24 heures après la mort d’Aurore et les parents n’avaient toujours pas été mis en état d’arrestation. Était-il permis de croire que ceux-ci exerçaient une pression sur Marie-Jeanne afin de préserver l’intégrité de la famille?

Après avoir identifié le corps de sa fille, Télesphore Gagnon, 37 ans, dira s’être marié 2 ans auparavant en seconde noces avec Marie-Anne Houde. À ce moment-là, il avait lui-même trois enfants à sa charge.

  • Il y a environ trois semaines, affirma Télesphore, la défunte a eu des bobos [plaies] sur les bras, les jambes et le corps. Je n’ai pas regardé le corps de l’enfant pour constater les plaies qui y étaient. C’est ma femme qui donnait les soins à l’enfant et je ne m’en occupais pas. Je n’ai pas demandé de médecin pour venir donner des soins à la défunte. Le Dr Lafond est venu hier, mais je ne sais pas qui l’a fait demander. Je suis arrivé du bois hier vers 16h00. On était venu me chercher parce que l’enfant était plus mal. En arrivant à la maison, j’ai trouvé l’enfant sans connaissance et elle est morte sans reprendre connaissance vers 19h00, hier soir. L’enfant était difficile à élever et je l’ai corrigé plusieurs fois, avec une mise de fouet et d’autres fois avec un éclat de bois. Je la corrigeais comme cela quand je constatais des méfaits de sa part ou que ma femme me le rapportait. Je n’ai pas eu connaissance que ma femme l’ait battue devant moi. Ces jours derniers, l’enfant ne paraissait pas plus mal que d’habitude et se levait encore. Hier matin, elle s’est levée encore et dans la matinée, après mon départ, on me dit qu’elle a empiré tout à coup et elle est morte hier soir.

Ces réponses suffirent-elles à convaincre le coroner d’un verdict de responsabilité criminelle? Est-ce que le père essayait de se laver les mains des événements en affirmant que sa femme s’occupait de tout ce qui se passait au foyer? Quelle était donc la dynamique malsaine qui régnait dans cette maison?

Finalement, l’enquête du coroner fut complétée par le dépôt du rapport du Dr Wilfrid Derome, à qui on avait expédié les viscères d’Aurore à son laboratoire de médecine légale à Montréal. En 1914, après des études à Paris, le Dr Derome avait fondé son laboratoire montréalais et depuis son nom ne cessait de gagner en renommée et en popularité par ses expertises judiciaires. Dans son rapport toxicologique, celui-ci écrivit que « les renseignements fournis par le médecin autopsiste [sic] nous laissent croire à la possibilité de l’ingestion d’un poison irritant ». Toutefois, en dépit d’une batterie de tests destinés à déceler les poisons généralement rencontrés dans les causes de meurtre, le Dr Derome en venait à la conclusion que « l’analyse des viscères d’Aurore Gagnon a montré l’absence de poisons ».

Si la fillette n’avait pas ingurgité de poison mortel, par exemple de la strychnine, les conclusions du Dr Marois se confirmaient-elles?

Quoi qu’il en soit, le coroner Jolicoeur détermina que Télesphore Gagnon et Marie-Anne Houde Gagnon étaient criminellement responsables de la mort d’Aurore. Il évita de leur signaler son verdict puisqu’aucune arrestation ne fut effectuée ce soir-là.

Le 14 février, les funérailles d’Aurore se déroulèrent à l’église de Fortierville. Puisque l’autopsie était complétée et que les résultats obtenus étaient sans appel, on put l’enterrer. Peu de temps après la cérémonie, le policier Lauréat Couture, accompagné des constables Verret et Bouchard, se rendit à l’hôtel Demers pour procéder aux arrestations de Télesphore et Marie-Anne. Immédiatement, le couple fut conduit à la prison de Québec. Marie-Jeanne, sans doute désemparée par les événements qui se bousculaient depuis la mort de sa sœur, les accompagna jusqu’à la capitale provinciale avant de revenir habiter dans la maison du rang St-Antoine avec son grand-père Gédéon Gagnon, à qui l’on confia les enfants en attendant de nouveaux développements.

Au cours des semaines suivantes, le policier Couture se rendit chez les Gagnon afin d’entamer une enquête de terrain. Est-ce que le grand-père avait expliqué à ses petits-enfants l’importance de dire la vérité? Quoi qu’il en fut, Marie-Jeanne et Gérard collaborèrent avec le détective en lui remettant certaines pièces à conviction.

La justice choisit ensuite d’organiser deux procès séparés pour les accusés. Celui de Marie-Anne Houde aurait lieu le premier. Après l’enquête préliminaire, c’est elle aussi qui récolta la plus grave accusation prévue au Code criminel : meurtre[5].

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Sur ce document de la prison de Kingston, Ontario, datant de 1921, on constate que la détenue H-600 (Marie-Anne Houde) avait un comportement qualifié de « very good ». 

 

 

[1] Infection grave de l’organisme.

[2] Puisque les dépositions entendues lors de l’enquête du coroner Jolicoeur n’ont pas été prises en sténographie, c’est-à-dire en incluant les questions et les réponses, on étudiera plus en détails les constatations du Dr Marois lors de son témoignage au procès, où il sera encore le premier témoin appelé.

[3] Les dépositions enregistrées devant le coroner Jolicoeur tiennent uniquement compte des réponses des témoins et ne contiennent donc pas les questions, comme les transcriptions du procès par exemple. Ainsi, pour demeurer le plus authentique possible à la présentation des faits, je n’ai pas tenté de recréer fictivement ou approximativement ces questions, bien que parfois on les devine. Les extraits de ces témoignages sont donc directement tirés de ces dépositions.

[4] Il ne faut certainement pas voir un cas d’exception dans l’utilisation du mot « mère » alors qu’on sait parfaitement que Marie-Anne Houde était la belle-mère de Marie-Jeanne, d’Aurore et de Georges-Étienne Gagnon, ces trois enfants étant le fruit de l’union entre Télesphore Gagnon et Marie-Anne Caron. C’est pourtant en l’appelant « sa mère » que Marie-Jeanne la désignera au moment de témoigner devant le juge Pelletier.

[5] À l’époque, on ne parlait pas de meurtre au premier degré. La simple évocation du mot « meurtre » sous-entendait qu’il y avait eu préméditation, alors que dans les autres cas on parlait d’homicide involontaire.

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8 thoughts on “L’affaire Aurore Gagnon – chapitre 1

  1. Ceci est vraiment très intéressant et nous entraîne vraiment dans l’horreur qu’à connue cette malheureuse enfant. J’ai hâte de lire la suite… du moins lorsque le livre me sera enfin parvenu. Cette Marie-Anne Houde est un personnage très intriguant. On sait maintenant ce qu’elle à fait. Mais l’a-t-elle fait par pure méchanceté, pour la haine qu’elle ressentait pour la petite Aurore ou parce qu’elle y voyait son intérêt ? Je veux dire faire place nette dans la maison en éliminant les uns après les autres les enfants du premier lit.

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