L’affaire Turcotte


LAT61_Couverture_TurcotteDUBÉ, Catherine. L’affaire Turcotte, les dessous de la saga judiciaire de la décennie. Rogers Media Inc., Montréal, 2016, 173 p.

J’avais déjà parlé ici, ou sur la page Facebook d’Historiquement Logique, de mon impatience à découvrir le prochain volume de Me Clément Fortin, qui nous promet depuis plusieurs mois déjà son étude des 7 000 pages de transcriptions sténographiques du premier procès de Guy Turcotte. Cet avocat à la retraite nous a déjà donné des révisions complètes de certaines de nos plus célèbres causes judiciaires, comme par exemple dans L’affaire Coffin, une supercherie?, ou L’affaire Cordélia Viau, la vraie histoire, sans oublier Mesrine le tueur de Percé, une fraude judiciaire.

Il n’a pas la langue dans sa poche. Lorsqu’il doit dénoncer une fraude du système judiciaire, il n’hésite pas à le faire, comme ce fut le cas par exemple avec le comportement de Me Raymond Daoust durant le procès Mesrine-Schneider en 1971. Toutefois, son honnêteté l’amène aussi à démontrer que certaines légendes ont simplement été portées par des ragots et qu’il faut faire preuve de sagesse et ainsi confirmer le verdict.

Connaissant son approche exhaustive de chaque cas qu’il traite en présentant aux lecteurs de longues portions de témoignages – tout comme je le fais dans mes propres publications puisque, à bien des égards, Me Fortin fut mon mentor en la matière – j’attendais donc de lire son ouvrage avant de me faire une opinion définitive sur la retentissante affaire Turcotte.

Alors, quelle ne fut pas ma surprise de constater récemment que la journaliste Catherine Dubé vient de publier sa propre version. En fait, son livre a fait sa sortie en avril dernier, mais ce n’est que tout récemment que j’ai découvert son existence. Curieux, mais pas nécessairement enthousiaste, je courus à ma librairie du coin afin de m’en procurer un exemplaire.

À première vue, la minceur du livre me fit soupçonner que Dubé ne présentait pas une histoire complète du procès, mais sans doute une présentation journalistique des faits. Le titre de la collection « grands débats », dont le livre fait partie, donne le ton. Comme son sous-titre l’indique également, on y présente une certaine vision des dessous de l’affaire. Ne vous attendez pas à de grandes révélations; il n’y en a pas. Toutefois, on comprend rapidement qu’on nous suggère une critique du système judiciaire.

Après avoir gagné la confiance d’Isabelle Gaston, l’auteure, qui est journaliste depuis 15 ans, nous décrit cette femme déchirée, anéantie par la mort atroce de ses deux enfants. En fait, il faudrait être psychopathe pour ne pas comprendre, du moins en partie, le boulet d’émotions que Mme Gaston devra traîner tout au long de sa vie.

Puis on découvre certains aspects méconnus, en particulier sur ce qu’elle a dû traverser depuis la terrible nuit du 20 février 2009. Et on a tendance à lui donner raison quand on la voit militer en faveur de meilleures conditions pour les proches des victimes, qui ne sont toujours pas reconnus comme telles. Pourtant, ces éclopés de notre société – et je ne le dis pas méchamment – sont si peux nombreux qu’une indemnisation raisonnable n’enlèverait pas grand-chose à nos fonds publics. Ne devrait-on pas juger une société d’après la manière qu’elle a de traiter ses victimes?

N’empêche que je n’ai pu faire autrement que de me questionner sur la possible partialité de l’auteure, justement en raison de ce rapprochement. Je veux bien qu’on nous présente un côté de la médaille, mais dans ce cas, surtout pour permettre aux lecteurs d’avoir tous les outils en main pour tirer ses propres conclusions, n’aurait-on pas dû présenter aussi l’autre côté? En fait, on retrouve à peine quelques réponses venant des avocats de Guy Turcotte, ceci à la toute fin du livre et sur un sujet plutôt technique.

Cette approche journalistique était donc risquée, d’autant plus que l’affaire Turcotte n’est toujours pas terminée. On attend la réponse de la Cour d’appel, qui pourrait décider d’ordonner l’ouverture d’un troisième procès.

On ne jugera pas ici de la cause. Turcotte a plaidé coupable pour le double meurtre de ses enfants. On l’a tous invectivé des pires sobriquets, ce qui ne réglera d’ailleurs pas grand-chose et n’apportera rien de constructif à notre quotidien. Mais Dubé nous présente tout de même les courriels échangés entre Gaston et Turcotte dans les jours qui ont précédés le drame avant de nous résumer très brièvement le procès, sans donner aux lecteurs la possibilité de se faire sa propre opinion. C’est malheureux.

C’est encore plus indigent de la voir s’attaquer au système des psychiatres experts qui viennent témoigner dans ses procès criminels, ce qui s’avérera d’ailleurs son sujet de prédilection jusqu’à la toute dernière page, comme si elle avait repris le combat d’Isabelle Gaston. Je ne me prononce pas sur cette question, mais je m’interroge plutôt face à une critique lancée à l’endroit d’un système judiciaire qui est rodé depuis des siècles, comme si on cherchait toujours la solution parfaite, sans faille. On nous dit bien que le système judiciaire a été bâti par des humains, et qu’il est donc susceptible de comporter des erreurs humaines. C’est vrai. Mais ce sera aussi vrai avec de nouveaux changements. Un système aussi rigoureux ne peut se permettre de transformer ses règles à la moindre bourrasque.

L’auteure va même jusqu’à proposer certaines solutions, dont l’une qui permettrait aux experts psychiatres le droit de s’interroger entre eux durant un procès. Mettre le doigt dans un tel engrenage risquerait sans doute de nous conduire vers des procès clownesques, comme on en voit en France, où on assiste souvent à de la cacophonie. Plus souvent qu’autrement, bien qu’il soit fortement critiqué, le système britannique est probablement l’un des plus efficaces en matière de droit et donne la parole à tout le monde, mais à tour de rôle, évidemment.

Dans son introduction, Dubé se questionne également sur la pertinence ou plutôt la compétence des jurés lorsqu’il s’agit d’une cause complexe, comme lorsqu’il y a un débat d’experts psychiatres. Malheureusement, elle ne revient pas sur ce point dans sa conclusion. Cette allusion me rappela aussitôt le commentaire que le juge Dansereau avait fait dans son livre Causes célèbres du Québec, publié en 1974. Sans compter que cette pensée est un manque flagrant de confiance envers nous, les citoyens, le fait de retirer le système des jurés représenterait une régression en matière de transparence. On a la mémoire courte. Si on remonte suffisamment loin dans le temps, on verra qu’il était possible de traîner pratiquement n’importe qui en Cour, et cela devant un jugé seul, sans jury et sans avocat de la défense. Or, l’apparition du système de justice britannique a réformé ces pratiques injustes à la fin du 18ème et au début du 19ème siècle en apportant une procédure plus équitable permettant à un accusé d’être jugé par ses pairs.

Évidemment, je concède le fait que les douze jurés – des citoyens comme vous et moi – ne comprennent pas tout. C’est tout à fait normal. Il serait utopique de croire que nous soyons des experts dans tous les domaines. Dans ce cas, c’est aux procureurs que revient la tâche de poser les bonnes questions afin de permettre aux experts de bien vulgariser leurs propos et ainsi mieux éclairer les membres du jury.

La critique sociale de Dubé est tout de même pertinente, mais elle pose beaucoup de questions visant un seul côté de la médaille, même si elle admet clairement sa compréhension de plusieurs aspects du système judiciaire. Disons seulement que le sujet principal de son ouvrage tourne autour du thème des témoins experts, principalement en matière de psychiatrie.

Ceci dit, en ne citant que quelques exemples, il n’y a pas que la psychiatrie qui donne l’impression d’être une science inexacte. J’en ai fait l’expérience en étudiant L’affaire Dupont, où les experts en balistique ne s’entendaient même pas sur la trajectoire d’une balle. La leçon qu’il faut probablement en tirer est celle de se méfier des causes dont la preuve repose principalement sur des experts. À ce sujet, le Traité de droit pénal canadien de Côté-Harper, Rainville et Turgeon écrit : « lorsque la preuve est contradictoire et que des versions discordantes sont présentées au jury, le juge doit donner des directives particulières au jury au sujet du doute raisonnable. La présomption d’innocence fait en sorte qu’un juge ou un jury confronté à deux versions contradictoires n’a pas à se demander quelle version est la vraie, mais plutôt si l’ensemble de la preuve suscite un doute raisonnable ou s’il démontre hors de tout doute raisonnable la culpabilité de l’accusé »[1].

De plus, Turcotte n’a-t-il pas obtenu l’an dernier le verdict de culpabilité auquel tout le monde s’attendait? Si la justice est capable de corriger ses propres erreurs, elle ne l’a pas fait uniquement pour une question de psychiatrie. À ce propos, je vous invite à lire mon article sur l’affaire Huard, une cause très peu connue de nos jours mais qui en dit long sur l’interprétation de certains éléments de preuves : L’affaire Huard : meurtre non résolu ou mort accidentelle?

Ceci dit, le livre le plus complet sur la question reste à venir. Il y a quelques jours, j’ai communiqué avec Me Clément Fortin, qui m’assure que son livre, qui comptera plus de 500 pages, est déjà prêt à aller sous presse. Mais alors pourquoi attendre?

Il y a plusieurs mois, Me Fortin avait conclu une entente avec le juge André Vincent, qui a présidé le deuxième procès de Guy Turcotte, à savoir de ne pas publier son livre, qui se base sur les 7 000 pages du premier procès, avant que la cause ne soit complètement terminée. Me Fortin me rappela d’ailleurs ceci : « mon code de déontologie m’oblige à servir la justice, à soutenir l’autorité des tribunaux et à ne pas agir de façon à porter préjudice à l’administration de la justice. Tout cela sous peine d’outrage au tribunal et de sanctions disciplinaires. Je croyais que si j’avais publié mon livre avant que la Cour d’appel ait rendu sa décision, j’aurais lancé un pavé dans la marre. […] Mon docu-roman aurait pu être publié dès septembre dernier. Comme dans mes autres ouvrages, j’étudie chacun des témoignages. Il devrait compter, une fois publié, quelques 550 pages ».

Me Fortin, dont les écrits rivalisent avec les médisances, me souligne par la même occasion la valeur des preuves légalement acquises tout en écartant le ouï-dire, me rappelait ceci : « vous constatez comme moi qu’il est facile d’intéresser les lecteurs avec des ragots. Leur présenter des faits prouvés selon des règles très strictes relève du défi ».

Il faut donc garder un respect de ce qui se dit sous serment lors d’un procès. Dans quelques mois peut-être, dépendamment de la décision de la Cour d’appel, nous aurons enfin l’occasion d’assister au procès à travers la plume de Clément Fortin.

[1] Gisèle Côté-Harper, Pierre Rainville et Jean Turgeon, Traité de droit pénal canadien, Éditions Yvon Blais, 1998, p. 223.

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5 thoughts on “L’affaire Turcotte

  1. « …Curieux, mais pas nécessairement enthousiaste, je courus à ma librairie…. »
    Oui? En courant? Plus que curieux mon ami Éric!!!! 😉
    *****
    Je me demande si le livre de monsieur Clément Fortin « Mesrine le tueur de Percé, une fraude judiciaire » est disponible à la bibliothèque?

    Bonne continuation!

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    1. Bonjour Lucie,

      « Courir » dans le sens où je suis allé l’acheter dès que j’ai appris l’existence du livre, mais pas enthousiasme dans le sens où je m’attendais justement à une approche journalistique. Je n’achète pas toujours des livres par plaisir de les lires, mais parfois aussi pour y trouver de l’information ou comment on y traite l’information relative au milieu judiciaire. De plus, comme je suis au courant depuis plus d’un an pour le livre de Me Fortin sur l’affaire Turcotte, je voulais savoir ce que contenait celui-ci.

      Quant au livre de Me Fortin sur l’affaire Mesrine, il y a un exemplaire à la Bibliothèque Gatien Lapointe. Je viens de vérifier.

      Merci et bonne fin de journée.

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  2. Bon matin Éric,
    Merci de m’avoir répondu….
    Et mon premier commentaire était seulement pour te taquiner.
    Je ne doute pas du tout de ton professionnalisme….
    Bonne semaine!

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  3. Bonjour , pouvez vous remettre la photo de l auto de police de ville st laurent de 1962 merci votre site est tres bien

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    1. Je pense que vous faites référence à l’une des photos judiciaires en lien avec l’affaire Georges Marcotte. Elle a été diffusé dans le menu déroulant de mon compte Instagram. Éventuellement, elle sera utilisé dans un article concernant cette affaire. Si vous voulez la revoir plus tôt, je vous invite à vous abonner à mon compte Instagram.
      Merci et bonne journée.

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