L’affaire Denise Therrien: chapitre 2

L'affaire Denise Thérrien test 4Mardi 8 août 1961

En sortant du lit ce matin-là, Henri Therrien trouva Denise dans la cuisine. Puisqu’il avait terminé son quart de travail à minuit et qu’il ne se couchait jamais dès son arrivée, il sentit que son corps avait encore besoin d’un peu de sommeil. Il indiqua alors à sa fille de venir le réveiller lorsqu’elle serait prête, afin qu’il puisse aller la reconduire au Motel Caribou, tel que convenu.

Son père étant retourné se coucher, Denise prit le temps de déjeuner en compagnie de son jeune frère Michel, 14 ans, qui s’était occupé de mettre la table ce matin-là et à qui elle confia son intention de laisser son père dormir. Enthousiasmée par ce premier emploi et la belle température qui régnait à l’extérieur, Denise avait choisi de se rendre elle-même jusqu’à l’arrêt d’autobus situé sur la 5ème Avenue, juste au côté du restaurant baptisé La Dame Blanche, un parcours qui lui exigerait une marche d’une quinzaine de minutes. Et de là, l’autobus de la compagnie Carier & Frère se chargerait de la conduire à son lieu de travail. Michel lui fit remarquer que ce n’était pas une très bonne idée, mais la détermination de sa grande sœur passa outre ce conseil.

Denise enfila une robe à motifs abstraits de couleur noir, mauve et vert que sa mère lui avait confectionné; des bas noir qui remontaient jusqu’à la base de ses genoux; et un large sac muni d’une courroie lui permettant de le porter à l’épaule, qu’elle avait emprunté à Micheline. Sa propre bourse, qui comptait encore les 40$ gagné en travaillant chez sa tante Yvonne, était restée dans sa chambre.

Dans ce sac prêté par sa sœur aînée, elle y avait cependant mis des choses personnelles, comme un porte-monnaie rouge muni de petites enveloppes de plastique contenant des photos, mais aussi un nécessaire à manucure, un chapeau de pluie, un carnet destiné à collectionner des autographes, et un chapelet. À son poignet gauche, elle portait une montre de marque Médana que son père lui avait offerte environ deux ans plus tôt. Finalement, elle chaussa ses espadrilles de pointure 5 ½.

Ce fut à pied que Denise franchit le trajet jusqu’à l’arrêt d’autobus, situé juste au côté du restaurant la Dame Blanche. Il était alors 8h30. Un autobus passa en sens inverse et dans lequel elle reconnut Micheline, qui s’en allait travailler au centre-ville. « Les deux filles se regardent, s’adressent un sourire puis se font signe de la main », écrira plus tard Isabelle Therrien[i].

Quelques minutes plus tard, Denise grimpa à l’intérieur d’un autre bus de la compagnie Carier et Frère, paya au chauffeur son passage et s’assied dans l’un des bancs. Quelques passagers se trouvaient déjà à l’intérieur. Doucement, le véhicule se mit en mouvement et roula en direction sud sur la route 19.

En arrivant au Motel Caribou, le chauffeur s’arrêta. Denise quitta son banc et s’apprêta à sortir. C’était le lieu de rendez-vous mais il ne se trouvait personne dans les environs. Pourtant, la consigne était à l’effet que quelqu’un devait l’attendre sur place pour la conduire au chalet. Denise hésita un moment tout en échangeant son inquiétude avec le chauffeur. Peut-être était-ce un peu plus loin?

La porte du bus se referma, puis le véhicule s’avança sur une certaine distance, dépassant le cimetière St-Michel pour finalement s’immobiliser de nouveau à la sortie d’une courbe. La porte s’ouvrit de nouveau. Toujours personne dans les parages. Sans doute décidé à attendre qu’on vienne la chercher et tout en sachant que, dans le pire des cas, elle pouvait rentrer à pied, Denise descendit. Cette fois, les portes du bus se refermèrent derrière elle et le lourd véhicule s’éloigna, la laissant toute seule dans ce lieu tranquille et presque isolé.

On ne devait plus jamais revoir Denise Therrien vivante.

C’est à 16h00 que Jeanne attendait le retour de sa fille. À cet instant précis, son mari était déjà à l’usine en train de débuter son quart de travail. D’ailleurs, en se levant après le départ de sa fille, Henri avait confié à sa femme sa déception d’avoir raté ce rendez-vous. Ce départ discret de sa fille ne le rassurait pas du tout. C’est au moment de préparer le repas que la mère commença réellement à s’inquiéter. Denise n’était toujours pas rentrée.

À son retour du travail, Micheline voulut immédiatement voir sa sœur pour lui demander comment s’était passé sa première journée de travail, mais leur chambre était vide. Sachant sa fille timide et disciplinée, ce qui signifiait qu’elle n’aurait jamais tardé sans donner de nouvelle ni faire de détour inutile, Jeanne comprit que quelque chose n’allait pas. Vers 17h30, elle commença par saisir le téléphone afin de contacter une amie de Denise. Mais non. Celle-ci ne l’avait pas vu de toute la journée.

Tous les autres enfants étaient assis autour de la table pour le souper, mais Jeanne n’éprouvait aucun appétit. Vers 18h00, Jeanne et Micheline réalisèrent que les Marchand, qui avaient employés Denise, n’avaient pas le téléphone à leur chalet. Voilà ce qui expliquait sans doute ce silence. Puisque l’entente prévoyait que Mme Marchand viendrait reconduire Denise, Jeanne sortit sur la galerie. La rue était vide, sans la moindre activité. Toutes les familles du quartier étaient attablées pour le souper.

Un peu après 19h00, le téléphone retentit dans la résidence des Therrien. Henri avait pour habitude d’appeler à la maison au cours de la soirée pour s’enquérir des dernières nouvelles. Cette fois, il avait une bonne raison de le faire, voulant lui aussi s’informer à propos de la première journée de travail de sa fille.

Après avoir transmis son angoisse à son mari, Jeanne contacta certains amis de Denise pour finalement organiser une recherche sommaire. Comme elle ne conduisait pas, Jeanne se devait de trouver une amie en mesure de l’amener au chalet où devait travailler sa fille. Mais en cette soirée où plusieurs citoyens s’étaient rendus au Cap-de-la-Madeleine pour la neuvaine de Notre-Dame-du-Cap, il lui fallut un peu de temps avant de pouvoir dénicher deux amies de classe de Denise, toutes deux accompagnées de leur copain, qui furent en mesure de la conduire sur place.

Rapidement, ils trouvèrent un chalet rose qui correspondait à la description. On s’y précipita. Mais en constatant que celui-ci était non seulement verrouillé mais aussi placardé, Jeanne se laissa envahir par la panique.

Refusant d’abandonner, elle se dirigea rapidement vers un deuxième chalet qui faisait face au cimetière St-Michel. Malheureusement, le résultat fut le même. Fonçant vers quelques maison du secteur, elle interrogea quelques personnes qui lui apprirent n’avoir jamais entendu parler d’un Claude Marchand, ni même de Denise. Pire encore, puisqu’on lui expliqua que le chalet rose n’avait pas été habité de tout l’été, son propriétaire étant décédé récemment.

Au cours de la soirée, Henri trouva finalement le moyen de se faire remplacer à l’usine et courut immédiatement chez lui, où il constata l’absence de sa femme. Il était presque 21h00 lorsque celle-ci revint à la maison. Sans plus attendre, le couple fonça vers le poste de police de leur municipalité, où ils rencontrèrent d’abord le directeur Émilien Bonenfant, le père du jeune patron de Micheline au Bureau de Placement. Par la suite, ce furent les policiers Raymond Nadeau et Armand Savard qui se chargèrent de les entendre et de prendre leur déposition. Il était presque minuit lorsque cette tâche fut achevée. C’est alors qu’on leur expliqua que, dorénavant, c’est la Police Provinciale[ii] qui prendrait leur dossier en main. On leur promis également que les policiers provinciaux les contacteraient dès le lendemain.

Mais les Therrien n’étaient pas aussitôt rentré chez eux qu’ils téléphonèrent au poste de la Police Provinciale situé à Trois-Rivières afin d’exposer immédiatement leur cas. Au bout du fil, un policier raconta qu’il n’y avait aucun service de nuit et qu’il n’y avait donc pas d’enquêteur disponible pour leur venir en aide. Le poste fermait d’ailleurs ses portes à minuit. Les Therrien en déduisirent alors qu’on les condamnait à passer seuls cette première nuit d’angoisse.

Peu de temps après avoir raccroché le combiné, cependant, on frappait à la porte. Henri fut étonné de se retrouver nez à nez avec quatre copains de travail qui venaient prendre des nouvelles. Comme de raison, la nouvelle de la disparition avait fait le tour de l’usine Dupont, là où on fabriquait du papier cellophane.

Motivé par cet appui inattendu, Henri trouva la force de prendre lui-même en main les recherches. Tout au long de la nuit, ce fut donc en compagnie de ces quatre collègues ouvriers qu’il revisita d’abord les endroits inspectés par Jeanne avant d’étendre les recherches dans les boisés environnants.

Pendant ce temps, seule dans sa chambre, Micheline, qui avait l’impression d’avoir jeté sa sœur dans la gueule du loup avec cette histoire d’emploi, était inconsolable.

 

[i] Ibid., p. 13.

[ii] La Police Provinciale, aussi appelé Sûreté Provinciale, devint la Sûreté du Québec (SQ) en juin 1968. À partir de cette date, le quartier général de la SQ s’installa au 1701 rue Parthenais, au même titre que les laboratoires de l’Institut médico-légal et le bureau du ministre de la justice.

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