Accident mortel à Champlain, 1959

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Site de l’accident, à Champlain, sur la route 138.  On constate des traces de freinage et à droite une voiture de la Sûreté provinciale.  C’est devant la pancarte à l’effigie des cabines Au Chien d’Or, précisément sur la lettre A, que s’est produite la collision mortelle.

 

Le 22 juillet 1959, un peu après 23h00, Germain Gagnon, un hôtelier de Champlain, vit sortir deux hommes de son établissement, un ontarien du nom de Wallace McNab, ainsi que Gérald Portelance. Ceux-ci montèrent tous deux à bord d’une voiture de marque De Soto avant de démarrer à toute vitesse, s’éloignant sur la route 2 (aujourd’hui nationale 138).

 

Benoît Côté, un boulanger champlainois de 44 ans, était assis sur sa galerie pour prendre un peu d’air lorsqu’il vit passer la De Soto à toute vitesse, en direction de Trois-Rivières. Plus tard, il estimera sa vitesse à 80 miles à l’heure (128 km/h). Mais aussitôt, le conducteur fut incapable de négocier une petite courbe, ce qui l’obligea à contrebraquer. Sans doute la manœuvre fut-elle trop brusque, puisque le véhicule dévia, son flanc droit ricochant violemment sur un poteau avant de l’envoyer rebondir dans la voie inverse.

Pendant ce temps, une autre voiture, une Buick Roadmaster 1956, arrivait à contre-sens. Le conducteur, Jacques Savary, un mécanicien de 22 ans résidant à St-Louis-de-France, roulait en direction de Québec avec trois passagers (Rodrigue Massicotte, Simon Thibeault et Charlemagne Lehouillier) lorsqu’il vit la manœuvre de la De Soto. Savary et ses copains avaient quant à eux quitté le restaurant Cossette.

Alors qu’il roulait à environ 80 km/h, Savary fit monter sa Buick sur le trottoir tout en freinant au maximum. En quelques secondes, son véhicule se retrouva immobilisé, vis-à-vis la pancarte Au Chien d’Or, où les touristes et autres voyageurs pouvaient louer des cabines pour la nuit. Mais sa manœuvre n’empêcha toutefois pas la De Soto de venir les heurter de plein fouet.

Aline L’Heureux, une femme de 44 ans mariée à Dominique Neault, se trouvait dans sa maison lorsqu’elle entendit trois bruits, dira-t-elle plus tard lors de l’enquête du coroner. Le premier lui fit penser à quelque chose qui heurtait un poteau, le deuxième à un fracas de verre et finalement le troisième à une collision. Sans tarder, elle sortit de sa maison pour constater qu’il y avait bien deux automobiles immobilisées sur le trottoir. Peu après, elle devait également se rendre compte que certaines pièces étaient venues fracasser deux de ses vitrines.

Alexandre Charest, 53 ans, était le propriétaire des cabines de location Au Chien d’Or. Lui aussi entendit le bruit provoqué par l’accident. En accourant sur les lieux, il constata d’abord que l’incident s’était produit sur son terrain. En s’approchant de la Buick rouge convertible, il y vit quatre jeunes garçons, tous inconscients.

  • CHUMMY!, leur cria-t-il, dans l’espoir de les éveiller.

Charest ne connaissait aucun d’entre eux mais il se sentait obligé de faire quelque chose pour leur venir en aide. Peu à peu, les quatre jeunes finirent par retrouver leurs sens, mais non sans peine. Lehouillier, par exemple, finit par ressentir certaines douleurs, même si ce n’est que plus tard qu’on lui diagnostiqua une fracture du sternum.

Du côté de la De Soto, le portrait fut moins encourageant. Le corps de Portelance, 19 ans, gisait sur la banquette avant, côté passager. Le choc produit par l’impact l’avait apparemment tué sur le coup. Plus tard, une accusation fut portée contre McNab en vertu de l’article 221 du Code criminel[1].

Le coroner Pierre Hubert ouvrit son enquête au Cap-de-la-Madeleine le 25 septembre 1959. Me Ludovic Laperrière agissait comme procureur de la Couronne tandis que Me François Nobert représentait Jacques Savary et ses passagers.

C’est en faisant témoigner Charest qu’on tenta de préciser le lieu exact de l’accident afin que les jurés du coroner comprennent bien ce qui s’était produit.

  • Est-ce que c’est dans la zone comprise entre le terrain de Laberge, qui est du côté est, près de chez Arthur Chartier, et celui du Dr Lachance?, questionna le procureur.
  • Je ne connais pas…
  • C’est à peu près dans le centre du village, de toute façon?
  • C’est supposé être dans le village, les indiques [indications] sont en dehors de mon terrain.

En faisant témoigner l’hôtelier Germain Gagnon, 43 ans, on espérait sans doute pouvoir déterminer la quantité d’alcool ingéré ce soir-là par l’accusé et la victime.

  • Est-ce qu’ils sont allés à votre établissement?, demanda Me Laperrière.
  • Oui, ils sont venus deux fois.
  • Vers quelle heure était-il, la première fois qu’ils sont allés?
  • Là, c’est bien malaisé à dire l’heure exacte.
  • Approximativement?
  • Ils peuvent être venus une fois autour de 21h00, je suppose.
  • Est-ce qu’ils y sont retournés une deuxième fois?
  • Oui, vers 23h00 ou 23h15, je ne peux pas dire au juste.
  • La première fois qu’ils y sont allés, est-ce qu’ils ont consommé quelque chose?
  • Oui, ils ont consommé chacun une petite bière.
  • La deuxième fois, est-ce qu’ils ont consommé quelque chose?
  • La deuxième fois, pareil. Chacun une bière; chacun une petite.
  • Est-ce que vous avez vu partir McNab de chez vous?
  • Bien, ce soir-là, je ne sais pas si c’est la première fois ou la deuxième fois que je l’ai vu partir. Je sais que je les ai vus partir une fois.
  • Comment est-il parti?
  • Il est parti assez vite. Ça peut partir plus tranquillement, puis ça peut partir plus vite. Ça a parti assez vite.

Laurent Boisvert, un officier de la Police provinciale âgé de 43 ans, confirma que la De Soto appartenait à Wallace McNab, d’Owen Sound, en Ontario. Il fournira également certaines précisions, comme la largeur de la route (27 pieds), la distance entre le poteau et le site de l’impact (225 pieds), et ainsi de suite.

  • Quelle est la vitesse permise à cet endroit-là?, lui demanda le procureur.
  • C’est une zone de 30 miles à l’heure.
  • Du Manoir Antic à l’endroit où est survenue la collision, est-ce qu’on est toujours dans une zone de 30 miles à l’heure?
  • Oui, monsieur.

Peu après, le coroner déclara que McNab ne voulait pas témoigner. Évidemment, pour pouvoir livrer un verdict efficace, les jurés avaient besoin de connaître l’autre côté de la médaille. Me Adélard Vallerand, l’un des jurés, demanda justement à savoir s’il était possible de déterminer précisément qui conduisait la De Soto. Tout ce qu’on put établir, c’est que la victime était allongée sur le siège avant. Apparemment, personne n’avait constaté formellement qui se trouvait derrière le volant au moment de la collision.

L’enquête préliminaire s’ouvrit le 2 octobre 1959 devant le juge Léon Girard des Sessions de la Paix. Me Laperrière occupa encore pour la Couronne, tandis que McNab était défendu par Me Pierre Houde. Cinq témoins furent entendus : Charlemagne Lehouillier, le Dr Roger Lachance, Benoît Côté, Laurent Boisvert et Jacques Savary. Le juge Girard renvoya McNab subir son procès, qui s’ouvrit le 21 décembre. Mais l’accusé brilla par son absence, si bien qu’on dut émettre un mandat pour l’obliger à comparaître, deux jours plus tard.

Mais selon ce qui reste du dossier, la plainte fut renvoyée et l’accusé libéré. Sans doute fut-on incapable de prouver hors de tout doute qu’il se trouvait bien derrière le volant, ou qu’il ait bu une quantité suffisante d’alcool pouvant nuire à ses réflexes.

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Angle de la route 138 en direction ouest (Trois-Rivières).

 

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Photo comparative prise au cours de l’été 2016, même angle que la photo précédente. (photo: Thérèse Toutant)

 

[1] Dans le Code criminel réformé de 1955, on détaille l’article 221 comme suit :

  1. 221. (1) Quiconque est criminellement négligent dans la mise en service d’un véhicule à moteur est coupable :
  2. a) d’un acte criminel et passible d’un emprisonnement de cinq ans, ou
  3. b) d’une infraction punissable sur déclaration sommaire de culpabilité.
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