Les Faucheurs d’enfants: l’avant-propos

killer-820017_1920         Au cours des prochaines semaines, Historiquement Logique présentera une série de huit articles qui nous permettront d’approfondir les circonstances entourant les meurtres horribles d’enfants survenus au cours des années 1980 et 1990.  Les récents développements dans l’affaire Cédrika Provencher ne sont pas complètement étrangers à mon travail de recherche, car certaines personnes ont fait des rapprochements, et cela à plusieurs niveaux.

Au cœur de toutes ces explications et théories, je pense que le public a du mal à s’y retrouver.  D’autant plus que certaines sources semblent se contredire.

C’est un phénomène que rencontre fréquemment tout chercheur historique, et le milieu judiciaire n’y fait pas exception.  Quand on s’éloigne des sources primaires (documents légaux) on assiste forcément à certaines interprétations ou à des erreurs flagrantes.  D’où l’importance, même après des années de récits ou de racontars, de revenir à la source.  Je l’ai prouvé dans L’affaire Aurore Gagnon, le procès de Marie-Anne Houde, où on avait encore des choses à apprendre, un siècle plus tard.

J’ai moi-même voulu mettre à l’épreuve mon propre questionnement et quelques-uns de mes doutes.  Pour cela, rien de mieux que de remonter à la source, c’est-à-dire les documents légaux publiquement accessibles.  Dans le cas d’une affaire non résolue, le lecteur aura compris qu’il est impossible d’avoir accès à l’ensemble de la preuve recueillie par les enquêteurs de la police.  Le contraire serait d’ailleurs inquiétant puisque ceux-ci se doivent de conserver une partie de la preuve hors de la portée du public afin, peut-être, de confondre un éventuel suspect.  Toute personne prétendant détenir une preuve solide que les autres n’ont pas est soit un affabulateur ou un témoin important qui doit immédiatement courir au poste de police le plus près de chez lui afin de partager ce qu’il sait avec les autorités compétentes.

Par conséquent, les réflexions que nous aurons tout au long des prochains billets seront limités en lien avec l’information disponible, et je parle ici des rapports de coroner.  Je présenterai ma médiagraphie à la fin du dernier article.

Ceci m’amène à mettre immédiatement en garde les âmes sensibles, car il est parfois nécessaire d’entrer dans les détails pour mieux comprendre, et aussi pour tirer certaines conclusions.  De plus, je ne considère pas que la seule source documentaire représente une lacune; bien au contraire.  Dans les dossiers judiciaires que j’ai consultés jusqu’à maintenant, les documents légaux ont toujours représentés une source fiable et majoritaire.  Il est facile de le comprendre : dans le cas d’un procès, par exemple, on étudie uniquement la preuve légale et non les rumeurs de corridor.  Il peut paraître bien fascinant de présenter par écrit ou à l’écran un témoin anonyme qui a des choses à raconter, mais advenant l’ouverture d’un procès, qu’arrivera-t-il?  Découvrira-t-on que ce témoin ne veut soudainement plus parler?  Qu’il avait des comptes à régler à l’interne?  Et quoi encore?

Ces questions, malheureusement, on ne se les pose pas assez souvent.  En révisant l’affaire Coffin, Me Clément Fortin a d’ailleurs démontré que certains témoins tenaient un discours différent, selon qu’ils se trouvaient sous serment dans le prétoire ou hors du palais de justice devant des journalistes.  On ne jouera pas à l’autruche : certaines personnes profitent d’événements de ce genre pour atteindre leur heure de gloire.

Il faut se montrer extrêmement prudent à propos de ce qui est dit en dehors d’un prétoire.  Et comme il n’y a jamais eu de procès dans les cas que nous allons réviser, cette prudence ne doit jamais nous abandonner.  Il faut donc se construire une base solide à partir des documents qui sont actuellement disponibles et aussi admettre l’existence des zones d’ombre que nous ne pouvons éclaircir.

Si j’ai choisi le nom de « Faucheurs » au pluriel, c’est précisément parce que nous devons admettre que, jusqu’ici, aucune preuve n’appuie la version qu’un tueur unique puisse être responsable de tous ces dossiers.  Les détectives en herbe ont parfois tendance à tout relier sans nécessairement vérifier si ces liens sont solides ou non.  La meilleure façon de les mettre à l’épreuve, c’est de se faire l’avocat du diable et de se demander si ces indices seraient crédibles au point d’être admis en preuve devant un juge au cours d’un procès pour meurtre.

Dans un premier temps, nous reviendrons sur les circonstances de l’enlèvement et du meurtre du petit Maurice Viens survenu le 1er novembre 1984.  Dans le second article, nous survolerons les faits entourant le double enlèvement de Sébastien Métivier et Wilton Lubin, ainsi que les circonstances de la découverte du corps de ce dernier.  Dans le troisième, nous répéterons l’exercice avec Denis Roux-Bergevin, et ainsi de suite avec Pascal Poulin et Marie-Ève Larivière, ces deux dernières victimes ayant été fauchées au début des années 1990.  Selon certaines théories, leurs meurtres seraient reliés à ceux de 1984 et 1985.

Les deux textes suivant exploreront deux pistes différentes.  La première concernera Marc Perron, que l’on surnomme aussi Le Chambreur.  Et puis nous reviendrons sur le cas de Jean-Baptiste Duchesneau.  Finalement, après avoir étudié le profil de ces deux énergumènes, nous tenterons, bien humblement, certaines hypothèses.

Les articles seront publiés chaque dimanche au cours des huit prochaines semaines.  Il ne s’agira pas de refaire une enquête, mais seulement de jeter un regard honnête et sincère sur un phénomène qui ne passe pas inaperçu.  Les cas de meurtres non résolus, en particulier ceux des enfants, suscitent bien souvent notre compassion et notre altruisme.  Parfois, le simple fait de dépoussiérer les dossiers et de rétablir quelques faits suffit à y voir un peu plus clair.

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Bonne lecture.

(dimanche prochain : 1ère partie, Maurice Viens)

 

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La rumeur, malsaine et coûteuse

Le 22 juillet 1920, dans le parc Victoria de Québec, Blanche Garneau, une jeune femme de 21 ans, était sauvagement violée et assassinée.  Son corps ne devait être découvert que six jours plus tard.  Bien que son nom ait aujourd’hui été oublié par la majorité d’entre nous, ce drame souleva une controverse rarement rencontrée dans l’histoire de notre province.  En fait, le nom de cette modeste vendeuse de thé souleva un intérêt médiatique bien plus imposant que le meurtre d’Aurore Gagnon, survenu la même année.  La stagnation de l’enquête policière poussa le public à vouloir trouver ses propres réponses, ce qui créa rapidement des rumeurs incontrôlables.

Un procès, puis une commission royale d’enquête à laquelle le premier ministre Louis-Alexandre Taschereau fut contraint de témoigner, ne suffit pas à élucider ce crime.  On avait dépensé les deniers publics pour en arriver au même point.  Le meurtre demeurait non élucidé.

L’Histoire nous enseigne certaines leçons, à condition, bien sûr, d’accepter de leur prêter un minimum d’attention.  Dans les faits, rien dans cette cause du siècle dernier ne rejoint celle de Cédrika Provencher.  Nous avons là deux dossiers séparés par plus de huit décennies, deux modes opératoires différents, et des victimes qui n’ont pas le même âge.  Et pourtant!

Quand on prend la peine de se pencher sur le comportement social, on croirait alors assister à un véritable copier-coller.  La technologie a considérablement évoluée depuis 1920, mais pas nécessairement la mentalité sociale.

Pendant les quelques semaines que dura l’enquête du coroner sur la mort tragique de Blanche Garneau, le public avait, semble-t-il, pris la décision de faire sa propre justice.  Le seul moyen dont le peuple dispose dans ce genre de situation est sa langue, considéré ici au premier degré et comme synonyme de commérage.  Bien sûr, ces rumeurs prenaient leur élan à partir de certains éléments véridiques ou quelques interprétations douteuses, mais elles ne tardèrent pas à prendre une proportion telle que la classe politique fut pointée du doigt.  On accusa deux fils de député d’être les meurtriers, en plus de laisser clairement entendre que d’autres politiciens agissaient au sein de cette enquête dans le seul but de les protéger.  Bref, on parlait de complot politique.

On a d’ailleurs assisté à cette tendance dans l’affaire Dupont, au sein de laquelle, sans aucune preuve, on accusait pratiquement toutes les institutions québécoises, et cela sur une période de plusieurs décennies.  En réalité, le crime reproché ne fut qu’un malheureux suicide.  Bref, la rumeur publique avait failli fausser un résultat clairement établi par la justice.

Quand on se retrouve devant un combat à la saveur de David contre Goliath, comment se fait-il que David ne se remette jamais en question?  Pourquoi ne se demande-t-il pas, par exemple, la raison pour laquelle il est tout seul dans son camp?  Avant de pointer l’ensemble de la société en l’accusant de tremper dans un épouvantable complot qui n’a jamais laissé la moindre trace, une prise de conscience devrait s’imposer d’elle-même.

Ces rumeurs vont rarement en décroissant.  Les ragots prennent plutôt de l’ampleur, et parfois même des proportions démesurées, voir épouvantables.  Ai-je besoin de mentionner quelques cas américains comme JFK ou celui des tours jumelles?

Dans l’affaire Dupont, le congédiement de deux policiers en 1969 a effectivement révélé un certain climat de corruption à Trois-Rivières, mais ce sujet est vite devenu un fourre-tout pour y déposer les hypothèses les plus loufoques.  Bref, c’est devenu à peu près n’importe quoi.  La justice s’est prononcée à plusieurs reprises et à chaque fois le suicide fut confirmé, et reconfirmé, telle une vieille chanson à répondre qui passe et repasse à la radio entre Noël et le Jour de l’An.  Le système judiciaire n’a pas à expliquer son fonctionnement ou ses décisions, mais peut-être qu’on aurait dû faire comprendre à certains acteurs du dossier ce qu’est une véritable preuve.  Ce petit exercice pédagogique aurait sans doute pu éviter de nombreuses dépenses, que ce soit en argent ou en énergie.

L’affaire Dupont a ceci en commun avec celle de Blanche Garneau : dans les deux cas, la rumeur publique a forcé la tenue d’une commission d’enquête coûteuse qui, au final, n’a strictement rien donné, sinon de créer des déchirements et autres mésententes regrettables.  La rumeur peut donc avoir un impact concret et financier sur notre quotidien.  Dans ce cas, il ne faudrait surtout pas la considérer comme inoffensive.

La pendaison de Wilbert Coffin, en février 1956, a suscité sensiblement le même phénomène, au point de forcer le gouvernement à mettre sur pied la Commission Brossard au milieu des années 1960.  Bien que le verdict ait été reconfirmé et qu’une révision du dossier entamée en 2007 n’a jamais donné suite, il se trouve encore des gens pour affirmer haut et fort que Coffin était innocent.  Encore une fois, la rumeur s’est avérée coûteuse.

screenhunter_205-sep-16-19-25En 1982, l’étudiante France Alain a été sauvagement abattue en pleine rue à l’aide d’un fusil de chasse de calibre .12 alors qu’elle revenait de faire des emplettes à Ste-Foy.  Le coroner mit quatre ans avant de tenir son enquête, qui visait clairement l’animateur de radio Benoît Proulx.  Même si celui-ci a été acquitté honorablement lors de son procès survenu au début des années 1990, il s’en trouve encore pour le pointer du doigt.  Et pourtant, quand on se donne la peine d’approfondir un peu cette affaire on a plutôt tendance à viser le comportement policier.  Là encore, il semble que la population ait dû encaisser les frais d’un procès qui n’aurait jamais dû avoir lieu.  J’ajouterais que, dans ce cas, la rumeur a été malhonnêtement entretenue par certaines personnalités, tout comme le laissait entendre Yves Boisvert dans La Presse du 23 août 1997.

Boisvert, qui intitulait son article « Quand l’hystérie d’une opinion publique gagne le système judiciaire », soulignait que « ce dérapage-là ne pouvait se passer qu’à Québec.  Avec un meneur d’opinion publique appelé André Arthur qui se prend pour un policier, un procureur, un juge et un jury; avec une police de banlieue à la réputation moins qu’ordinaire; avec un avocat de la Couronne pressé et ambitieux; avec un juge ancien sous-ministre associé qui paraît pencher pour la thèse de l’État et qui en oublie des règles élémentaires de justice; et avec un petit monde médiatique qui se chicane salement autour de tout ça ».

On ne souhaite évidemment pas que ces histoires d’horreur se répètent avec l’affaire Cédrika Provencher, alors que nous n’avons toujours pas la moindre accusation ni procès.  Et ces rumeurs ne se limitent pas aux détails entourant Jonathan Bettez.  Dès 2007, et cela jusqu’à l’été dernier, des âmes irréfléchies m’ont fait part de leur idée selon laquelle le coupable serait nul autre que le père de Cédrika, Martin Provencher.  Pour être franc, je n’ai jamais cru ou même envisagé cette avenue.  Pas une seule seconde!  Au contraire, je trouvais cela tout à fait gratuit, et même dégueulasse.

Cette idée ridicule offre un autre exemple concret de l’aspect malsain que peut engendrer un climat contrôlé par les ragots.  Souvenons-nous que Cédrika a été enlevée par un homme qui rôdait dans son quartier en demandant, ici et là, à des enfants de venir l’aider à retrouver son chien.  En fait, un père mal intentionné s’y prendrait autrement, sans ameuter tout un quartier au sein duquel il risquerait d’ailleurs d’être reconnu.

Le simple fait d’y avoir pensé prouve à quel point certaines commères peuvent manquer d’esprit d’analyse.  C’est bien connu, la commère préfère ouvrir la bouche avant de mettre son cerveau en marche.

Comme je le soulignais lors de mon dernier passage à l’émission Denis Lévesque, il est tout à fait normal de vouloir aider, d’avoir l’instinct de chercher, au point de voir Cédrika dans notre soupe.  La normalité a cependant ses limites lorsqu’elle se transforme en chasse aux sorcières.  En dépit de ce que certaines personnes croient, le système policier est généralement efficace et il est aussi là pour nous protéger contre nous-mêmes.  Le système judiciaire se chargera en temps et lieu du coupable, si bien sûr on arrive à déposer des accusations contre lui.  Il ne faudrait tout de même pas laisser la population se faire justice en conduisant Jonathan Bettez sur le bûcher.  Ce serait une terrible régression sociale que de laisser de telles décisions au public, qui a toujours eu besoin de moins de preuve – sinon aucune – que la Justice pour condamner une personne.

Ceci dit, la rumeur a parfois tort, et parfois raison.  Le problème, c’est que nous devons avoir la sagesse d’admettre que ce n’est pas à nous d’en juger, et encore moins à tous ces détectives en herbe qui s’improvisent actuellement.  On peut commenter raisonnablement, mais de là à répandre des rumeurs invérifiables…

Probablement comme plusieurs d’entre vous, j’ai parcouru quelques textes et commentaires sur les réseaux sociaux.  C’est clair, nous sommes plongés en pleine stupeur.  Les gens disent vraiment n’importe quoi, au point où j’ai reconnu personnellement certains affabulateurs et d’autres qui s’improvisent experts en ADN.  Le célèbre chroniqueur judiciaire Claude Poirier en est rendu à perdre son latin, et peut-être même son dentier, en répandant certaines inepties.  Certes, il a nagé toute sa vie dans le ouï-dire, mais cette fois c’est la goutte qui fait déborder le vase chez plusieurs amateurs de faits judiciaires.  Ce n’est peut-être pas son âge qui l’affecte le plus, comme l’avancent certains, mais plutôt son amour démesuré pour le scoop.

D’autres avancent l’idée d’un complot alors que nous n’avons toujours pas la moindre accusation légale.  On brûle les étapes.  On cède à la pression populaire et on déblatère.  On veut plaire au public, mais ce n’est pas ça une véritable enquête objective.  C’est dérisoire, inacceptable et très malsain.

Comme le disait si bien l’écrivain S. Yzhar « nous émettons une idée sur toute chose avec une ignorance merveilleuse ».

C’est sans doute malheureux pour les indiscrets chroniques, mais nous saurons la vérité sur cette affaire seulement s’il y a procès.  En attendant, libre à vous de croire les affabulateurs de votre choix.

 

Le polygraphe dit-il toujours la vérité, rien que la vérité?

sans-titre            Le polygraphe, communément surnommé le détecteur de mensonge, a défrayé la manchette ces jours-ci en raison de l’affaire Jonathan Bettez. L’homme de 36 ans, arrêté pour pornographie juvénile, est clairement visé par la population comme étant le tueur de Cédrika Provencher, cette fillette sans défense enlevée en 2007 et dont les restes furent retrouvés en décembre 2015.

À cinq reprises, Bettez aurait refusé de se soumettre au polygraphe. Lors de son arrestation, il aurait même offert aux enquêteurs de le passer sous certaines conditions. Bien que ceux-ci acceptèrent toutes ces formalités, Bettez recula, une nouvelle fois.

Légitimement, la population se demande pourquoi, puisqu’il se prétend innocent, n’accepte-t-il pas de mettre un terme à cette énigme en se soumettant au polygraphe?

Certes, ce test est inadmissible en Cour criminelle, même si du côté policier on entend certains commentaires à l’effet que cet outil d’enquête connaît une efficacité allant au-delà du 100%. Devant cette tartuferie, Me Rancourt, lors de son passage à l’émission Denis Lévesque sur les ondes de TVA, alla dans l’autre sens en qualifiant l’instrument de « fumisterie ».

Qui croire? Comment s’y retrouver?

En fait, comme c’est souvent le cas devant deux pôles, la vérité se situe probablement quelque part entre les deux. Pour tenter une incursion dans cet univers mystérieux des techniques d’enquête, je me suis plongé dans mes notes. Celles-ci m’ont immédiatement renvoyé le souvenir d’avoir vu John Galianos, l’expert québécois dans le domaine de la polygraphie, qui déclarait dans un documentaire que le détecteur de mensonge est efficace dans une proportion de 90%.

La sommité en la matière avoue donc que l’instrument n’est pas parfait puisqu’il accuserait une marge d’erreur d’au moins 10%. Et quand on se tourne vers d’autres crimes, on est en mesure de le constater plus concrètement. Par exemple, on retrouve des cas où de véritables assassins sont parvenus à déjouer l’appareil.

C’est en 1982, dans l’État américain de la Georgie, que Pam Hartley assassinait son mari. Et pourtant, elle passera le détecteur de mensonge haut la main. Pourtant, Pam était bien la meurtrière. Après une accumulation de différentes preuves, elle sera finalement arrêtée en 1996 et condamnée.

Le célèbre tueur en série Gary Ridgeway, connu également comme le Green River Killer, déjoua lui aussi le polygraphe comme si ce n’était qu’un jeu d’enfant. Le scénario se répéta avec Mark Sotka, qui tua sa petite amie parce que celle-ci refusait de se faire avorter. Le tueur en série Kendall François, ainsi que Curvin Richardson, l’assassin d’Amy Roman[1], ont aussi obtenu une note parfaite. Ce ne sont là, assurément, que quelques cas parmi tant d’autres.

Imaginons un instant que ces résultats aient été admis en preuve. Quel aurait été l’issue de ces procès?

L’aspect dramatique se situe probablement dans le fait que le détecteur de mensonge peut également faire erreur dans l’autre sens. En effet, il peut aussi mettre les innocents dans l’eau chaude. La mésaventure s’est produite avec Greg Parsons, un jeune homme arrêté pour le meurtre horrible de sa mère, commis en 1991. Il échoua le test parce que, selon lui, le policier interrogateur le mit littéralement en colère. Parsons fut jugé et condamné. Après avoir purgé 7 ans, il fut blanchi grâce à l’ADN. Le véritable coupable fut identifié et condamné. Il s’appelait Bryan Doyle. C’était un ami proche de Parsons.

Le cas de Josh Philipps est à faire frémir. Ce jeune adolescent de 14 ans tua froidement sa petite voisine de 8 ans, Maddie Clifton. Lorsque les policiers vinrent le questionner, Philips parvint à les mettre sur une fausse piste. Il leur expliqua que la fillette, alors considérée comme disparue, avait traîné chez un adulte nommé Larry Grant qui habitait avec sa vieille mère. Le passé trouble de ce dernier – il avait fréquenté une fille de 16 ans – semblait coller au profil recherché. D’ailleurs, on retrouva chez Grant des photos de jeunes filles dans des positions compromettantes. Lorsqu’il parlait de Maddie, Grant laissait même entendre qu’on l’avait déjà enterrée. Il échoua lamentablement le test du polygraphe.

Encore une fois, la machine fit fausse route. Une semaine après la disparition, le corps de la fillette fut retrouvé dans la chambre de Josh, sous son lit. Il se trouvait dans un état de décomposition avancé.

Un autre cas troublant est survenu en 2000 sur l’USS Hancock, navire sur lequel on retrouva le corps de l’officier Ratish Prasad. Le NCIS, qui fut chargé de l’enquête, découvrit que le meurtrier de Prasad avait aussi volé 100 000$ dans un coffre. La victime avait été ligotée et tuée d’une balle de calibre .38. Rapidement, John Grant devint un suspect sérieux. Non seulement il connaissait des problèmes de drogue et d’argent, mais il échoua le test du polygraphe. De plus, on retrouva chez lui une arme de poing de calibre .38 et sous sa couchette un linge taché de sang. Tous ces éléments faisaient de lui le coupable tout désigné.

Et bien non! Les analyses démontrèrent que son arme n’avait pas servie pour le meurtre et que le sang était celui de Grant. Un soir, il affirma avoir beaucoup saigné du nez. Devant ces évidences, les résultats du test polygraphique ne tenaient plus et on se résigna à le disculper complètement. Heureusement, le véritable assassin fut démasqué peu de temps après. Il s’agissait d’un autre marin du nom de Reuben Colon.

En 1984, dans une entrevue radiophonique accordée à Radio-Canada, la jeune diplômée en droit Céline Lacerte-Lamontagne présentait les résultats de sa thèse en droit criminel canadien, qui avait pour sujet le détecteur de mensonge. Je vous invite d’ailleurs à écouter l’entrevue titré Peut-on croire le détecteur de mensonge?

La jeune avocate y mentionne elle-même que l’outil n’est pas efficace à 100%, un fait qui dépendrait de la compétence du polygraphiste. Ensuite, certains problèmes physiques du sujet peuvent venir fausser les résultats, ce qui peut tromper le test. Bien que cette entrevue date de plus de trois décennies, il semble qu’il n’y ait pas eu de grandes évolutions dans le domaine.

Selon d’autres études, dit-elle, le polygraphe est inefficace, en partie par son contexte subjectif. Lacerte-Lamontagne, qui allait devenir juge en 1994 et se retrouver à la tête de la Commission qui allait confirmer le suicide du policier Louis-Georges Dupont, expliquait que ce test ne devait pas être admis en preuve. Sans doute devra-t-il demeurer longtemps là où il est, à savoir dans le coffre à outils des enquêteurs.

Lectures suggérées :

http://www.droit-inc.com/article18554-Le-detecteur-de-mensonges-cet-inconnu

https://www.erudit.org/revue/pv/2015/v13/n1/1033114ar.html

[1] Son ADN le confondra 15 ans plus tard.

Claude Poirier relègue les aveux de Marcel Bernier aux oubliettes!

La seconde saison de la série Secrets Judiciaires, diffusée au canal Investigation, commence bien mal sa nouvelle saison d’automne. Dans l’épisode de cette semaine, qui ne dure qu’une trentaine de minutes ­– ce qui est nettement insuffisant pour aborder en profondeur un dossier judiciaire – on a vu le célèbre chroniqueur Claude Poirier relater quelques faits entourant l’affaire Denise Therrien. Cette adolescente de 16 ans a été enlevée et assassinée en 1961 par le fossoyeur Marcel Bernier, que je qualifiais de tueur en série dans mon livre L’affaire Denise Therrien, sorti en librairie en juillet 2015.

La bourde émerge lorsque Poirier et le narrateur affirment que Marcel Bernier n’a jamais avoué le meurtre de Denise. Et comme si ce n’était pas suffisant, Poirier laisse clairement entendre que Bernier l’aurait d’abord enterré dans le cimetière St-Michel avant de disposer de son corps en forêt, à une date indéterminée, bien sûr. En fait, il reprenait les affabulations de Bernier, qui avait publié sa version des faits en 1977[1].

Or, le 4 avril 1965, Marcel Bernier fit des aveux complets. Au matin du 8 août 1961, dit-il, Denise avait accepté de monter dans son camion, après quoi il l’avait conduit dans un boisé du rang St-Mathieu. C’est là que les restes de la victime furent retrouvés au printemps 1965. Dans les faits, rien ne laisse croire que le corps de Denise aurait pu être enterré ailleurs qu’à cet endroit. Pour lancer une telle ineptie, alors qu’Isabelle Therrien et moi avons rétablis ces faits dans nos livres respectifs, il faut nécessairement qu’il se soit laissé influencer par le torchon (livre) de Bernier.

Si je reviens au chapitre 11 de mon ouvrage L’affaire Denise Therrien, les aveux de Bernier étaient pourtant très explicites. Voici ce qu’il déclara devant l’inspecteur Richard Masson (notes sténographiques) :

  • Arrivé à destination [dans le bois du rang St-Mathieu], j’ai retourné mon camion prêt à repartir, laissant toujours le véhicule en marche. Là, je lui ai fait des propositions. Elle n’a pas voulu accepter, je lui ai dit que si elle voulait m’écouter il lui arriverait rien de fâcheux. Et là, elle a crié : « Maman » et moi, pris de panique dans la crainte que quelqu’un pourrait entendre ses cris, je lui ai mis la main sur la bouche et elle s’évanouissait, je crois, de peur. À ce moment-là, je jure solennellement que je ne lui ai pas touché, c’est-à-dire au point de vue sexuel. Alors, j’étais tellement énervé que je ne savais plus quoi faire, je me suis dit : « que vais-je faire avec? ». Pour un moment, je ne puis décrire exactement les faits, j’ai dit en moi-même après quelques minutes d’hésitation, « My! Qu’elle revienne à elle ». Je me suis dit : « je ne peux pas la ramener car aussitôt elle irait me rapporter à la police ». Ma peur était tellement grande, dans un moment presque indescriptible, je lui ai donné un coup sur la tête ou dans la figure avec un bout de tuyau, sans vouloir naturellement la tuer, et là, mon intention était de la débarquer du camion et de la laisser sur les lieux et moi, fuir je ne sais où. Je l’ai débarquée là, et j’ai parti avec mon camion, et à quelques arpents de là cette pensée m’est revenue toujours à l’esprit qu’elle me rapporterait à la police. En jetant un regard derrière mon camion, j’ai constaté que j’avais une pelle, alors j’ai retourné vers elle et j’ai pu constater en arrivant à ses côtés qu’elle ne bougeait pas, alors je me suis dit : « elle est morte ». Après, tout était noir dans ma tête, alors je me suis dit : « je vais l’enterrer ». J’ai creusé un trou à peu près un pied de profondeur et je l’ai traînée dedans. Là, je l’ai enterrée jusqu’au cou en lui laissant la figure sortie de terre, j’attendis quelques minutes pour voir si elle pouvait ouvrir les yeux ou souffler mais rien n’est arrivé, alors j’ai fini de l’enterrer.

Il n’y a aucun doute à l’effet que Bernier a avoué le meurtre, même s’il le nia par la suite lors de son procès. D’ailleurs, il n’est pas rare de voir des meurtriers revenir sur leurs aveux. N’empêche qu’ici, Marcel Bernier a réellement fait des aveux complets.

La recherchiste de Claude Poirier m’a contacté il y a plusieurs mois et j’en ai d’ailleurs profité pour lui glisser, bien humblement, le fait que je suis l’auteur du plus récent livre sur le sujet. Ma proposition n’a pas semblé l’intéresser. Tant pis! Car si Poirier ou un membre de son équipe s’était donné la peine de le lire, c’est-à-dire de faire une recherche exhaustive, cette erreur élémentaire n’aurait jamais été commise.

D’autres imprécisions pourraient être relevées, mais disons que je m’arrêterai ici.

[1] Je vous invite à lire le compte rendu critique que j’ai fait du livre de Bernier en cliquant sur l’URL suivant : https://historiquementlogique.com/2014/01/10/le-fossoyeur-les-confessions-de-marcel-bernier/

John Douglas, agent spécial du FBI

41EY24KE2FL__SX297_BO1,204,203,200_DOUGLAS, John et OLSHAKER, Mark. Agent spécial du FBI, j’ai traqué des serial killers. Éditions du Rocher, Monaco, 1995 (1997), 405 p.

À l’époque de sa sortie, il y a maintenant plus de 20 ans, ce livre s’était répandu comme une traînée de poudre. Curiosité morbide oblige, peut-être, plusieurs lecteurs se montrent friands de ce genre de lecture. Mais attention, les mémoires de John Douglas ne font justement pas partie de « ce genre de lecture ». Il est plutôt axé sur une meilleure compréhension de la criminologie, des enquêtes policières en matière de meurtre en plus de tenter une incursion plutôt réussie dans une certaine partie de l’esprit humain.

À l’époque, ma première lecture de ce bouquin fort instructif m’avait ouvert, il me semble, tout un horizon de pistes vers une meilleure compréhension de ces personnages horribles. Et malgré cet intérêt, je ne me suis pourtant jamais laissé tenter par les polars ou les romans policiers, sauf quelques rares exceptions, en particulier en matière de série télévisées fictives – par exemple True Détective et Broadchurch – dont le nombre rappelle parfois cette passion surabondante et exaspérante sur les morts-vivants, les vampires ou les Loup-Garou.

Le livre de John Douglas nous plonge au cœur du vrai, de l’authenticité choquante de ces crimes, dont plusieurs, faut-il le dire, sont tout simplement abominables. Son récit débute alors qu’il est au bord de l’épuisement professionnel, une situation si délicate qu’il passera une semaine dans le coma, entre la vie et la mort. À cette époque, il en faisait beaucoup trop. Seul agent à s’occuper à temps plein à dresser des profils de tueurs en série, il vivait constamment dans les avions et les hôtels, surfant sur les grandes villes américaines pour aider les corps policiers à épingler les plus dangereux tueurs de notre société. Les faits se déroulent aux États-Unis, bien sûr, mais on ne sent plus cette frontière virtuelle puisque le phénomène est tout simplement devenu mondial.

Sans entrer dans ses états d’âme, Douglas fait ensuite un retour en arrière pour nous raconter son adolescence et le début de sa vie adulte. En fait, cet homme athlétique et intelligent se défoula dans les sports, ne sachant trop que faire de sa vie. Son rêve de devenir vétérinaire s’étant écroulé, il fera son entrée dans l’armée pour finalement s’y occuper des sports. C’est par pur hasard qu’il fit application au FBI en 1970. Engagé aussitôt par la grande famille créée par le légendaire J. Edgar Hoover dans les années 1920, sa nouvelle carrière lui permit de poursuivre ses études en psychologie.

Après avoir travaillé à Détroit et Milwaukee à contrecarrer de nombreux vols de banque, en plus d’avoir été brièvement tireur d’élite dans une équipe de SWAT, il trouve enfin sa voix lorsqu’il entre au département des sciences du comportement à Quantico. Cette nouvelle affectation changera à tout jamais le reste de sa vie.

Douglas est également conscient que, tout comme au Canada, le taux de résolution des meurtres est à la baisse, et cela malgré les nouvelles techniques d’enquête et autres technologies des sciences judiciaires. Dans le bref historique de sa profession plutôt singulière et enviée par de nombreux amateurs, Douglas rappelle que le célèbre auteur Edgar Allan Poe avait sans doute compris plus d’un siècle et demi avant le FBI « l’importance du profil psychologique quand les preuves manquent pour élucider un crime particulièrement brutal et sans motivation apparente ».

Évidemment, il ne pouvait passer au côté de George Metesky, celui que l’on surnomma le poseur de bombes fou, qui sévissait à New York dans les années 1950. La police avait fini par entendre ce que le Dr James A. Brussel avait à dire à propos de ce dangereux personnage. On le prit d’abord pour un excentrique en raison du profil qu’il dressa en analysant de manière très exhaustive le contenu des lettres du poseur de bombes. Mais au bout du compte, lorsque les policiers appréhendèrent Metesky, celui-ci collait parfaitement au profil. En fait, le Dr Brussel avait poussé l’audace jusqu’à prédire qu’au moment de son arrestation l’homme porterait un veston croisé et boutonné. Eh bien, à l’arrivée des policiers dans son appartement, Metesky portait un veston croisé et boutonné.

Les travaux du Dr Brussel servirent à mettre sur pied la section des sciences du comportement au FBI. À l’arrivée de Douglas à Quantico, en 1977, cette section ne comptait que quelques années d’expérience et elle n’allait toujours pas sur le « terrain ». Justement parce qu’il se sentait un imposteur à enseigner des techniques qu’il ne maîtrisait pas au maximum, et cela devant des policiers souvent plus âgés et plus expérimenté que lui, Douglas se sentit obligé d’innover. Pour combler ce vide, il se rendit dans les pénitenciers américains afin d’étudier de véritables tueurs en série, face à face. L’un des premiers rencontré fut le célèbre Ed Kemper, un tueur au physique gigantesque, au Q.I. impressionnant et à la franchise désarmante. Douglas avoue avoir beaucoup appris en discutant avec lui.

Parmi les autres, on dénombre également Charles Manson. Certes, il n’a pu rencontrer le célèbre Ed Gein, ce tueur désorganisé des années 1950 dont la macabre histoire a inspiré des films comme Psychose, Le silence des agneaux et Massacre à la tronçonneuse, mais Douglas a eu accès aux boîtes d’archives secrètes à son sujet. Son examen du dossier lui fait d’ailleurs dire que Gein avait probablement fait plus de victimes que ne le prétendait l’histoire officielle. Cette étude permit à Douglas et ses collègues de constater certaines similitudes en plus d’accumuler une meilleure compréhension des éléments leur permettant ensuite de mieux interpréter une scène de crime. Par exemple, il est très rare que les tueurs en série dirigent leur colère vers la personne qui en est la source, sans compter qu’ils sont aussi charmants dans plusieurs cas. Logiquement, un monstre hideux serait facilement repéré et arrêté. Ce serait trop facile.

Rapidement, son perfectionnement l’amène à être le seul agent du FBI à travailler sur le terrain, à traiter 150 dossiers par année, au point où il passait pratiquement sa vie hors de chez lui. L’un des premiers cas qu’il relate en détails est celui du meurtre de Francine Elverson, une jeune enseignante souffrant d’une scoliose et qui a été sauvagement assassinée, mutilée et humiliée alors qu’elle se rendait au travail, tôt le matin. Étant donné l’heure matinale, les habitudes de l’immeuble et certains autres détails, Douglas dressa le profil d’un tueur sans emploi qui habitait tout près, avec un membre de sa parenté. Son intervention permit de réduire la liste des suspects. Lorsque le responsable fut arrêté, il collait parfaitement à la description.

On peut bien être contre la peine de mort, mais il y a tout de même un moment troublant où Douglas nous fait réfléchir, au point de nous faire comprendre que le fait de travailler sur le « terrain » change la vision de bien des choses. Au moment de réaliser le film Le silence des agneaux, l’acteur Scott Glenn, qui devait camper le rôle d’un personnage apparemment inspiré de Douglas, rencontra le célèbre agent spécial. Glenn était plutôt du genre libéral et manifestement contre la peine de mort. Sans même chercher à l’influencer, Douglas lui montra des photos de scènes de crime impliquant différentes victimes, incluant des enfants, ainsi que des vidéos. « Glenn a sangloté en les écoutant. Il m’a dit : « je n’imaginais pas une seconde qu’il existait des gens capables d’une chose pareille. » C’était un homme intelligent et compatissant, père de deux filles et il m’a confié qu’après ce qu’il venait d’entendre et de voir, il ne pouvait plus s’opposer à la peine de mort : « cette expérience à Quantico m’a fait changer d’avis à jamais » ».

Tout comme d’autres auteurs plus récents qui traitent du même sujet, Douglas était déjà d’avis que les tueurs en série savent ce qu’ils font, qu’ils ne peuvent donc pas prétendre être fous ou tenter d’être déclarés inaptes à subir leur procès, comme Me Guy Bertrand a tenté de le faire en 1963 avec Léopold Dion, pour ne citer que cet exemple. À ce sujet, Douglas précise ceci : « permettez-moi de me répéter : de mon point de vue, et d’après mon expérience, l’existence d’une pathologie mentale n’excuse pas chez un criminel. À moins d’être complètement délirant et de ne pas comprendre la portée de ses actions dans le monde réel, le criminel a choisi d’agresser quelqu’un d’autre. D’ailleurs, il est facile d’appréhender ceux qui sont vraiment fous. Pas les tueurs en série ».

Dans une autre affaire, quand il a prédit que le principal suspect allait se prendre un avocat et refuser de passer le polygraphe – ce qui s’est bien réalisé – cela n’est pas sans rappeler un cas très près de nous. De manière indirecte, d’ailleurs, il nous met en garde contre le détecteur de mensonges car pour certains tueurs en série, en particulier lorsque ceux-ci ont eu le temps de se conforter dans leurs idées, l’appareil devient totalement inutile. De plus, il ne faudrait pas oublier qu’il arrive que les enquêteurs rencontrent de véritables innocents qui se comportent comme de vrais coupables. Il faut donc se montrer prudent et surtout comprendre qu’il faut amasser des preuves solides pour condamner quelqu’un, même si notre intuition nous dit que c’est le pire bourreau du monde.

L’une des plus célèbres affaires sur laquelle il a travaillé reste sans doute celle des meurtres des enfants noirs d’Atlanta, qui s’est déroulée au début des années 1980. Certaines de ses techniques proactives ne purent malheureusement être appliquées dans ce cas-là en raison d’une lenteur administrative et de l’implication de beaucoup trop d’intervenants. Et pourtant, la police finit par appréhender Wayne Williams, un peu par hasard faut-il l’admettre, et l’accuser de deux meurtres seulement. Pour l’une des premières fois, alors que le profilage n’était pas encore une technique admise devant les tribunaux, Douglas agit comme conseiller pour le ministère public. Alors que le procès glissait lentement vers une victoire de la défense, ce fut grâce à une technique proposée par Douglas que le procureur de la poursuite parvint à faire craquer Williams devant les douze jurés. Le mal était fait. Williams venait de prouver la violence dont il était capable.

Il existe certaines vidéos de Williams sur YouTube, dans lesquelles il continue de clamer son innocence. Il faudrait être naïf pour gober ses paroles. Mais bon, on trouvera toujours des gens pour se ranger derrière de tels personnages.

Au milieu de ces drames parfois insupportables, il arrive aussi quelques moments cocasses, comme sur cette enquête concernant les enfants d’Atlanta. Près d’un des lieux où un cadavre avait été trouvé, des fouilles permirent de récolter une revue pornographique portant des traces de sperme. Après en avoir relevé les empreintes, un homme fut rapidement identifié. Cette enquête était devenue d’une importance telle que même le président américain suivait cette affaire de près. Alors, le suspect fut interrogé mais il commença par nier. Puis « il a reconnu que sa femme était sur le point d’accoucher et qu’il n’avait pas eu de rapports sexuels depuis des mois. Se refusant à tromper la femme qu’il aimait, il avait acheté ce magazine puis s’était dit qu’il irait se soulager dans les bois à l’heure du déjeuner. J’étais de tout cœur avec ce pauvre type. Rien n’était donc plus sacré! Il s’imaginait qu’il pourrait aller dans un endroit tranquille où il ne dérangerait personne et voilà que même le Président des États-Unis savait qu’il se masturbait dans les bois! ».

Douglas a aussi travaillé sur l’impressionnant cas de Robert Hansen, ce chasseur de l’Alaska qui finit par s’inspirer du comte Zaroff pour chasser de véritables êtres humains. Celui-ci enlevait des prostituées pour les agresser chez lui avant de les conduire vers des régions isolées à bord de son avion personnel. Loin de tout témoin potentiel, il ouvrait alors sa propre chasse.

Douglas enseigne plusieurs choses aux lecteurs, comme par exemple la différence entre le mode opératoire et la « signature », un terme qu’il prétend d’ailleurs avoir inventé; ainsi que la différence entre un tueur organisé et un autre désorganisé; les limites du polygraphe, et ainsi de suite.

Dans son chapitre intitulé Tout le monde a sa pierre, il nous montre comment il a réussi à coincer le tueur d’une fillette sans défense en plaçant l’arme du crime (une pierre ensanglantée) bien en évidence afin de perturber le suspect lors de l’interrogatoire. Dès l’entrée de l’individu, la vue de la pierre lui a immédiatement enlevé toute assurance. Peu après, il passait aux aveux.

Mais il nous prouve aussi que nous avons tous un point faible, en particulier lorsqu’il coince l’un de ses meilleurs collègues sur un sujet sensible. Même le plus chevronné des enquêteurs habitué aux techniques d’interrogatoire a lui aussi son point de vulnérabilité. Tout le monde a sa pierre!

Autre point intéressant, il ne parle pas uniquement de crimes commis par des tueurs en série, mais aussi de crimes qu’on pourrait qualifier de « plus ordinaire » ou intrafamiliaux. Les techniques apprises au FBI servirent également à démasquer une mère qui avait tué son propre enfant pour aller vivre avec un conjoint, qui lui n’en voulait pas. Dans ce type de crime, les mises en scènes sont plus nombreuses car destinées à éloigner ou détourner les soupçons. Le tueur en série, lui, n’a pas besoin d’en faire autant car, la plupart du temps, il n’a aucun lien avec sa victime et n’a donc pas besoin de détourner les soupçons.

Honnête, il ne se fait pas trop rassurant en disant que personne n’est à l’abri de ces monstres, car bon nombre d’entre eux frappent au hasard, sans type de victime en particulier. Il y a eu Ted Bundy qui s’en prenait uniquement à des étudiantes aux cheveux longs et avec une raie dans le milieu, tandis qu’on retrouve aussi des spécimens comme le Zodiac et David Berkowitz, qui ne choisissent pas leurs victimes. Tout ce qui compte, c’est de s’en prendre à quelqu’un.

Dans son avant dernier chapitre, Douglas se prononce également sur l’attitude de la psychiatrie vis-à-vis ces tueurs. Il se montre d’abord contre la castration pour une raison bien simple : « il ne sert à rien de castrer les violeurs récidivistes, bien que cette idée séduise un grand nombre d’entre nous. Le problème est que cela ne les arrêtera pas, ni sur le plan physique, si sur le plan psychologique. Il est clair que le viol est un crime alimenté par la colère et si vous castrez un type, vous ne ferez que relâcher un enragé dans la nature ».

Puis, en citant en exemple un psychiatre ayant suivi un individu particulièrement dangereux, il expose une faille assez flagrante qui mérite réflexion : « souvent, les professionnels de la santé mentale, comme le psychiatre de Thomas Vanda, ne veulent pas connaître les détails épouvantables des crimes commis par leurs patients afin de ne pas être influencés par cela. Mais comme je le dis toujours à mes collaborateurs, si vous voulez comprendre Picasso, vous devez étudier son art. De la même façon, si vous voulez comprendre la personnalité d’un criminel, vous devez étudier ses crimes ».

À la toute dernière page, il termine par un clin d’œil aux auteurs de fictions qui souhaitent s’inspirer de cas réels. Invité à une conférence de romanciers à New York, voici ce qu’il a retenu de son expérience : « à mesure que je relatais les détails de certaines des affaires les plus intéressantes que j’avais traitées, je me suis rapidement rendu compte que de nombreuses personnes décrochaient dans l’auditoire. Elles étaient profondément dégoûtées par les descriptions de ce que mes collaborateurs et moi voyons tous les jours. J’ai ainsi constaté que les détails ne les passionnaient pas. Je pense que c’est aussi à ce moment-là qu’elles ont pris conscience qu’elles ne voulaient pas relater les choses telles qu’elles étaient en réalité. Pourquoi pas? Nous avons chacun une clientèle différente ».

Douglas admet lui-même que le profilage est une science inexacte, mais son perfectionnement et sa mise en application a permis de résoudre plusieurs crimes graves non résolus. Ce n’est pas non plus une recette miracle mais un outil parfois important dans certaines enquêtes. Bref, un livre fascinant et incontournable pour les amateurs plus sophistiqués de faits judiciaires, mais surtout pour une meilleure compréhension de la criminologie.