Le polygraphe dit-il toujours la vérité, rien que la vérité?

sans-titre            Le polygraphe, communément surnommé le détecteur de mensonge, a défrayé la manchette ces jours-ci en raison de l’affaire Jonathan Bettez. L’homme de 36 ans, arrêté pour pornographie juvénile, est clairement visé par la population comme étant le tueur de Cédrika Provencher, cette fillette sans défense enlevée en 2007 et dont les restes furent retrouvés en décembre 2015.

À cinq reprises, Bettez aurait refusé de se soumettre au polygraphe. Lors de son arrestation, il aurait même offert aux enquêteurs de le passer sous certaines conditions. Bien que ceux-ci acceptèrent toutes ces formalités, Bettez recula, une nouvelle fois.

Légitimement, la population se demande pourquoi, puisqu’il se prétend innocent, n’accepte-t-il pas de mettre un terme à cette énigme en se soumettant au polygraphe?

Certes, ce test est inadmissible en Cour criminelle, même si du côté policier on entend certains commentaires à l’effet que cet outil d’enquête connaît une efficacité allant au-delà du 100%. Devant cette tartuferie, Me Rancourt, lors de son passage à l’émission Denis Lévesque sur les ondes de TVA, alla dans l’autre sens en qualifiant l’instrument de « fumisterie ».

Qui croire? Comment s’y retrouver?

En fait, comme c’est souvent le cas devant deux pôles, la vérité se situe probablement quelque part entre les deux. Pour tenter une incursion dans cet univers mystérieux des techniques d’enquête, je me suis plongé dans mes notes. Celles-ci m’ont immédiatement renvoyé le souvenir d’avoir vu John Galianos, l’expert québécois dans le domaine de la polygraphie, qui déclarait dans un documentaire que le détecteur de mensonge est efficace dans une proportion de 90%.

La sommité en la matière avoue donc que l’instrument n’est pas parfait puisqu’il accuserait une marge d’erreur d’au moins 10%. Et quand on se tourne vers d’autres crimes, on est en mesure de le constater plus concrètement. Par exemple, on retrouve des cas où de véritables assassins sont parvenus à déjouer l’appareil.

C’est en 1982, dans l’État américain de la Georgie, que Pam Hartley assassinait son mari. Et pourtant, elle passera le détecteur de mensonge haut la main. Pourtant, Pam était bien la meurtrière. Après une accumulation de différentes preuves, elle sera finalement arrêtée en 1996 et condamnée.

Le célèbre tueur en série Gary Ridgeway, connu également comme le Green River Killer, déjoua lui aussi le polygraphe comme si ce n’était qu’un jeu d’enfant. Le scénario se répéta avec Mark Sotka, qui tua sa petite amie parce que celle-ci refusait de se faire avorter. Le tueur en série Kendall François, ainsi que Curvin Richardson, l’assassin d’Amy Roman[1], ont aussi obtenu une note parfaite. Ce ne sont là, assurément, que quelques cas parmi tant d’autres.

Imaginons un instant que ces résultats aient été admis en preuve. Quel aurait été l’issue de ces procès?

L’aspect dramatique se situe probablement dans le fait que le détecteur de mensonge peut également faire erreur dans l’autre sens. En effet, il peut aussi mettre les innocents dans l’eau chaude. La mésaventure s’est produite avec Greg Parsons, un jeune homme arrêté pour le meurtre horrible de sa mère, commis en 1991. Il échoua le test parce que, selon lui, le policier interrogateur le mit littéralement en colère. Parsons fut jugé et condamné. Après avoir purgé 7 ans, il fut blanchi grâce à l’ADN. Le véritable coupable fut identifié et condamné. Il s’appelait Bryan Doyle. C’était un ami proche de Parsons.

Le cas de Josh Philipps est à faire frémir. Ce jeune adolescent de 14 ans tua froidement sa petite voisine de 8 ans, Maddie Clifton. Lorsque les policiers vinrent le questionner, Philips parvint à les mettre sur une fausse piste. Il leur expliqua que la fillette, alors considérée comme disparue, avait traîné chez un adulte nommé Larry Grant qui habitait avec sa vieille mère. Le passé trouble de ce dernier – il avait fréquenté une fille de 16 ans – semblait coller au profil recherché. D’ailleurs, on retrouva chez Grant des photos de jeunes filles dans des positions compromettantes. Lorsqu’il parlait de Maddie, Grant laissait même entendre qu’on l’avait déjà enterrée. Il échoua lamentablement le test du polygraphe.

Encore une fois, la machine fit fausse route. Une semaine après la disparition, le corps de la fillette fut retrouvé dans la chambre de Josh, sous son lit. Il se trouvait dans un état de décomposition avancé.

Un autre cas troublant est survenu en 2000 sur l’USS Hancock, navire sur lequel on retrouva le corps de l’officier Ratish Prasad. Le NCIS, qui fut chargé de l’enquête, découvrit que le meurtrier de Prasad avait aussi volé 100 000$ dans un coffre. La victime avait été ligotée et tuée d’une balle de calibre .38. Rapidement, John Grant devint un suspect sérieux. Non seulement il connaissait des problèmes de drogue et d’argent, mais il échoua le test du polygraphe. De plus, on retrouva chez lui une arme de poing de calibre .38 et sous sa couchette un linge taché de sang. Tous ces éléments faisaient de lui le coupable tout désigné.

Et bien non! Les analyses démontrèrent que son arme n’avait pas servie pour le meurtre et que le sang était celui de Grant. Un soir, il affirma avoir beaucoup saigné du nez. Devant ces évidences, les résultats du test polygraphique ne tenaient plus et on se résigna à le disculper complètement. Heureusement, le véritable assassin fut démasqué peu de temps après. Il s’agissait d’un autre marin du nom de Reuben Colon.

En 1984, dans une entrevue radiophonique accordée à Radio-Canada, la jeune diplômée en droit Céline Lacerte-Lamontagne présentait les résultats de sa thèse en droit criminel canadien, qui avait pour sujet le détecteur de mensonge. Je vous invite d’ailleurs à écouter l’entrevue titré Peut-on croire le détecteur de mensonge?

La jeune avocate y mentionne elle-même que l’outil n’est pas efficace à 100%, un fait qui dépendrait de la compétence du polygraphiste. Ensuite, certains problèmes physiques du sujet peuvent venir fausser les résultats, ce qui peut tromper le test. Bien que cette entrevue date de plus de trois décennies, il semble qu’il n’y ait pas eu de grandes évolutions dans le domaine.

Selon d’autres études, dit-elle, le polygraphe est inefficace, en partie par son contexte subjectif. Lacerte-Lamontagne, qui allait devenir juge en 1994 et se retrouver à la tête de la Commission qui allait confirmer le suicide du policier Louis-Georges Dupont, expliquait que ce test ne devait pas être admis en preuve. Sans doute devra-t-il demeurer longtemps là où il est, à savoir dans le coffre à outils des enquêteurs.

Lectures suggérées :

http://www.droit-inc.com/article18554-Le-detecteur-de-mensonges-cet-inconnu

https://www.erudit.org/revue/pv/2015/v13/n1/1033114ar.html

[1] Son ADN le confondra 15 ans plus tard.

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Catégories :Actualité, Histoire judiciaire (Québec)

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