Les Faucheurs d’enfants: 5ème partie, les suspects potentiels

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Jean-Baptiste Duchesneau

Diffusé à l’origine dans le cadre de la série Homicides sur les ondes de Canal D en 2009, le documentaire de Loïc Guyot  sur l’affaire Maurice Viens a bénéficié de la collaboration des anciens détectives Yvon Lépine, Claude Lesieur et Jacques Duchesneau.  Tous trois ont travaillé sur l’affaire.  On comprend qu’aucun effort n’a été ménagé pour tenter de retrouver Maurice durant les quelques jours où on le considérait seulement comme disparu.  Évidemment, le père du bambin fut le premier à être soupçonné puisque les enquêteurs se devaient, dès le départ, de considérer tout le monde comme un suspect potentiel.  Même si cela peut occasionner des conflits ou des critiques sévères, il s’agit là d’une attitude normale et nécessaire.

Mettez-vous un instant dans la peau de l’un de ces enquêteurs.  Au moment où vous êtes appelé à vous rendre chez une famille dont l’enfant est disparu, vous ne connaissez personne sur place.  Vous ne pouvez faire confiance en personne.  À vos yeux, tout le monde est un suspect.  Ce n’est pas de la paranoïa mais une étape essentielle.  Le reste de l’enquête permettra ensuite d’éliminer ou de retenir certains suspects.  Heureusement, le père de Maurice finit par être écarté.

Après avoir laissé la mère de Maurice durant 18 heures sans nouvelles informations, Yvon Lépine admet devant la caméra que celle-ci l’avait reçu par une engueulade sévère.  N’oublions pas que c’est également une réalité assez peu discutée que dans des cas comme celui-là la rencontre entre les enquêteurs et les parents puisse occasionner des frictions.  Ce sont deux mondes diamétralement opposés qui se font face tout en essayant de collaborer dans un même but.

On raconte aussi dans ce document que Francine Legault aurait manifesté le souhait de voir la scène de crime, mais Yvon Lépine demeura avec elle dans son logement jusqu’à ce que la confirmation arrive par téléphone.  Il dira d’ailleurs que ce fut pour lui la pire soirée de toute sa vie.

Le documentaire de Guyot nous explique ensuite que les informations récoltées par les policiers ont été nombreuses, et surtout que celles-ci durent être validées les unes après les autres.  Ensuite, on en arrive au rouleau de papier goudronné qui « recouvrait » le corps de Maurice.  On avançait aussi l’idée selon laquelle il avait été battu avec un bâton.  Selon le rapport du coroner, il n’a jamais été question que le rouleau de papier goudronné « recouvrait » l’enfant.  On précisait plutôt que l’étiquette apparaissant sur le rouleau avait été tachée de sang.  Ce n’est pas tout à fait la même chose.  De plus, le Dre Sourour, maintenant décédée, n’a jamais parlé de bâton mais d’un instrument contondant.

Plus que jamais, il faut se montrer très prudent devant l’interprétation de certains détails.

La narration redevient plus fidèle aux faits quand on mentionne les blessures au dos (dos, fesses et cuisses) ainsi que la position des vêtements (remonté et descendus jusqu’aux chevilles).

Selon le psychiatre Gilles Chamberland, ce crime pourrait démontrer toute la rage que le tueur souhaitait exprimer.  « Mais c’est clair qu’on est pas dans le domaine du rationnel », dit-il.  Toutefois, sans remettre en question la compétence de ce professionnel, il serait difficile d’imaginer ce tueur comme un psychotique complètement déconnecté de la réalité.  Pourquoi cela?  Premièrement, parce qu’un tel tueur serait vite rattrapé.  Ensuite, le mode opératoire démontre que l’assassin de Maurice a fait preuve d’un minimum de planification, au moins pour l’enlèvement.  Il s’est fait suffisamment convaincant pour le faire monter sans violence à bord de sa voiture.  Comme on l’a vu dans le premier article de la série, il l’aurait convaincu de laisser tomber sa garde en lui promettant d’aller lui acheter des bonbons.  C’est donc qu’il avait planifié son scénario.  Il savait ce qu’il faisait.

Toujours selon le même documentaire, on fait ensuite le lien avec l’affaire Métivier-Lubin en y explorant une première piste intéressante, celle d’un chauffeur de taxi travaillant dans le quartier où s’étaient produits les enlèvements.  L’individu, qu’on se refuse de nommer, s’était lui-même rendu au poste de police.  Jacques Duchesneau, qui assistait à l’interrogatoire derrière une vitre teintée, fut témoin d’une scène étrange.  Lorsque le suspect fut confronté à un fait qui pouvait le lier au dossier (on ne précise pas lequel), il se tourna subitement vers sa droite et, en s’adressant à un personnage imaginaire, aurait dit quelque chose de semblable à ceci : « ah! C’est ça que tu lui as fait au petit Viens? ».

Duchesneau admet que ce suspect leur avait révélé des choses que seul le tueur pouvait savoir.  Malheureusement, puisqu’on ne précise pas ces éléments, il est impossible d’en juger la valeur réelle.  Toutefois, à l’époque des meurtres, le propriétaire de la compagnie de taxi se souvenait que l’individu lui avait ramené le véhicule dans un état lamentable, comme s’il s’était aventuré dans un boisé ou une zone boueuse.

Puis le malheur frappa au beau milieu de l’interrogatoire, lorsqu’on servit aux enquêteurs une ordonnance de la Cour exigeant la libération du chauffeur de taxi, qui fut cependant conduit en institution psychiatrique.  En vertu de la loi protégeant les malades mentaux, cette pratique peut causer la frustration du public mais, de grâce, ne la relions pas pour autant à une quelconque théorie du complot.  Les enquêteurs affectés au dossier ne pouvaient eux-mêmes rien y faire.

Selon le détective Lesieur, les informations fournies par cet individu allaient au-delà de la coïncidence.  Pour lui, ce fut le plus intéressant de tous les suspects.

Et comme si ce n’était pas assez, ce drôle de chauffeur de taxi retrouva rapidement sa liberté puisque les psychiatres furent incapables de prouver le danger qu’il pouvait représenter pour la société.  Que deux tueurs agissent la même journée, selon le Dr Chamberland, c’est presque statistiquement impossible.  En effet, ce commentaire nous fait réfléchir sur le fait que les affaires Viens-Métivier-Lubin sont probablement inséparables.  Malgré l’évidence, selon le journaliste Michel Auger, la police mit cependant du temps à admettre ce lien[1].

Le documentaire fait un autre rapprochement avec l’affaire Roux-Bergevin, ainsi que celle de Michel Étier, 12 ans.  Ce dernier fut porté disparu le 13 décembre 1984 et son corps retrouvé en mars 1985.  Son agresseur, jamais identifié, l’avait étranglé.

En 1992, le programme de délation Info-crime permit à la police de « se pencher sur un nouveau suspect », explique le narrateur.  Cet homme, qui avait pour nom Jean-Baptiste Duchesneau[2], demeurait dans le même quartier que les victimes à l’époque des faits.  Il aurait été la dernière personne vue en compagnie de Métivier et Lubin.  Plus fascinant encore, Duchesneau traînait un lourd passé judiciaire puisqu’il avait tué une fillette de 6 ans en 1973.  Selon le policier Pilon, cet homme avait été arrêté en 1987 pour inceste et autres agressions sexuelles.

Parmi les autres éléments incriminants, on raconte que Duchesneau aurait demandé à sa conjointe de l’époque de le couvrir devant les policiers.  Au moment où deux détectives vinrent le rencontrer à la prison de La Macaza, le 1er novembre 1993, Duchesneau devint soudainement très nerveux lorsqu’il comprit qu’on venait le voir pour les meurtres de 1984.  Il accepta cependant de passer le polygraphe.  Il fut entendu que la séance aurait lieu deux jours plus tard, le temps pour les policiers de préparer le tout, eux qui étaient sur le point de l’inculper pour meurtre ou de l’écarter complètement.  Mais le lendemain matin, Duchesneau s’envolait avec son secret.  On le retrouva mort dans sa cellule.  Il s’était enlevé la vie.

À la toute fin du documentaire de Guyot, on entend la mère de Maurice se demander comment le tueur faisait pour vivre encore avec son secret, 25 ans plus tard.  C’est une question qui revient régulièrement dans la bouche des proches des victimes.  Malheureusement pour eux, les psychopathes ne se la pose même pas.

Parmi les rares sources d’informations auprès desquelles le public peut s’alimenter pour mieux comprendre cette affaire, on retrouve un autre documentaire, celui-là présenté dans quelques salles de cinéma en 2014 sous le titre Novembre 84.  Dès le début, on comprend que le ton n’est pas le même que celui de Guyot, car on s’y fait beaucoup plus critique envers la machine policière.

Mais restons concentrés sur les suspects potentiels.

Selon cette nouvelle vision du dossier, c’est le 3 novembre 1984, c’est-à-dire entre la disparition de Viens et la découverte de son corps, que le mystérieux chauffeur de taxi s’est présenté volontairement aux policiers.  Cette fois, on le nomme : Claude Quévillon.  Tout comme l’avait précisé Jacques Duchesneau en 2009, Me Marc Bellemare rappelle que Quévillon avait alors fourni des éléments que seul le tueur pouvait connaître.  Encore une fois, cependant, on ne nous fournit toujours aucune précision quant à ces « éléments ».

Toutefois, on apportait un point nouveau en ciblant le colocataire de Quévillon, un personnage que l’on se contente toutefois de surnommer Le Chambreur.  Le document de Guyot n’en avait fait aucune allusion.

Dans Novembre 84, on apprend qu’une lettre dactylographiée aurait été déposée durant la journée du 3 novembre, laquelle demandait une faible rançon contre Maurice Viens.  On reprochait aux policiers d’avoir dissimulé cette information à la mère de Maurice, allant même jusqu’à parler de « bavure ».  On a pourtant vu dans les témoignages que les policiers ont accordés à Guyot qu’une marée d’appels les avait submergés.  On pourrait donc penser qu’ils étaient dans « le jus », sans compter que leur travail est d’enquêter sur un crime horrible et non pas de rapporter à la famille tous les ouï-dire entendus sur le terrain, ce qui risquerait d’ailleurs de jouer dangereusement avec leurs sentiments.

Dans l’affaire Denise Therrien, et probablement aussi dans certains autres cas médiatisés, on a connu quelques demandes loufoques de ce genre.  La plupart du temps, ils sont l’œuvre de mauvais plaisantins qui cherchent à profiter du malheur de certaines personnes.  Comme on le sait – et surtout comme on devrait se le rappeler régulièrement – les enquêteurs sont là pour résoudre un meurtre et non pas livrer aux familles tous les détails, d’autant plus qu’en début d’enquête tout le monde est considéré comme un suspect potentiel.  Sinon, les informations contenues dans un dossier risqueraient de se répandre publiquement et de saboter par le fait même toute possibilité d’en arriver à une conclusion viable.  Alors, peut-on réellement parler de bavure?

Puis, tout comme Duchesneau, le fameux Chambreur posséderait lui aussi un lourd passé.  Quand on mentionne qu’il a déjà tué un enfant à Shawinigan en 1975, il devient assez facile de l’identifier.  Bien qu’on se refuse à le nommer, le Chambreur est nul autre que Marc Perron, un déséquilibré qui s’est fait connaître publiquement en attaquant une jeune fille à coups de masse en face du Séminaire St-Joseph de Trois-Rivières en octobre 2015.  Nous y reviendrons.

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Marc Perron

Toujours est-il que l’ancien agent de probation de Perron, Ghislain Fortin, qui témoigne dans Novembre 84, se réfère au mode opératoire utilisé en 1975 et ceux de 1984 et 1985 pour établir un lien direct entre toutes ces affaires.  Il laisse clairement entendre que Perron serait le tueur en série responsable de tous ces meurtres.  Est-ce vraiment le cas?

Malheureusement, on ne permet pas au public d’entrer dans les détails, ce qui pourrait lui permettre de tirer ses propres conclusions.  Il faudra donc se tourner vers d’autres sources pour mieux étudier le passé de ce tueur.  Et c’est pour cette raison que je partage l’intégral des enquêtes de coroner sur les victimes.

Quel fut le mode opératoire utilisé en 1975?  Voilà la question qui m’a amenée à consulter l’enquête du coroner qui sommeille dans les boîtes de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ).

Avant de faire le même exercice pour le suspect Jean-Baptiste Duchesneau, nous reviendrons la semaine prochaine sur le passé trouble de Marc Perron.

Est-ce lui la clé de l’énigme?

(la semaine prochaine : 6ème partie, la piste Marc Perron)

 

[1] Je tiens à nuancer ce commentaire, puisqu’il pourrait ici être question du moment où la police a accepté de parler publiquement de ce lien, et non pas de la première fois où ils ont eu l’idée d’établir un lien entre ces meurtres.  D’ailleurs, dans différents articles de la présente série Les Faucheur d’enfants, vous retrouverez certains éléments permettant de croire que les policiers ont fait ce lien très tôt dans l’enquête.

[2] Aucun lien de parenté connu avec l’ancien enquêteur Jacques Duchesneau.

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Les Faucheurs d’enfants: 4ème partie, Pascal Poulin et Marie-Ève Larivière

Pascal Poulin est né le 26 janvier 1979 de l’union d’Hélène Poulin et Denis Provencher.  Le 20 janvier 1990, alors qu’il se dirigeait vers son 11ème anniversaire, Pascal quitta le domicile de sa mère au 3455, appartement 3, de la rue Gascon à Montréal.  Il devait rejoindre des copains afin de « faire un tour de métro », écrira le coroner.  On ne devait plus jamais le revoir vivant.

Selon le rapport du coroner Claude Paquin, qui s’étale sur seulement trois pages, le corps de Pascal fut retrouvé le lendemain, 21 janvier, vers 17h00 « dans un terrain vacant près de la rivière des Prairies en face du 13470 boulevard Gouin est à Montréal ».  Selon La Presse du 22 janvier 1990, « un homme qui promenait son chien hier en fin d’après-midi, sur une route déserte près du boulevard Gouin, à Pointe-aux-Trembles, a découvert le cadavre d’un adolescent assassiné depuis apparemment peu de temps.  Le corps découvert vers 17h30 est celui d’un garçon âgé de 15 ans ou moins, que la police n’avait pas identifié au moment de mettre sous presse ».

Dans l’édition du lendemain, le journaliste Marcel Laroche s’avéra plus cru en précisant que la victime a « été sauvagement agressé sexuellement et assassiné à coups de couteau ».  En plus d’identifier Pascal, il précisera que la découverte de 17h30 s’était faite près de la rivière des Prairies.  Après avoir été sodomisé, la victime aurait été poignardée à la base du cou, mais « deux autres blessures décelées sur son corps auraient également été causées par une lame de couteau ».  Laroche précisera qu’au moment de la découverte du corps sa disparition n’avait toujours pas été signalée à la police.

Déjà, Laroche tentait un lien : « l’assassinat de Pascal Poulin […] n’est pas sans rappeler d’autres crimes similaires commis dans la métropole il y a quelques années, et au cours desquels d’innocents enfants ont été agressés sexuellement et tués par un pervers toujours au large ».

Le cadavre, qui présentait des rigidités cadavériques, fut retrouvé à demi-nu et recouvert de neige.  Puisqu’il avait justement neigé entre la disparition et la découverte, aucune trace de pas ne fut retrouvée à proximité.

Hélène Poulin avisa finalement la police de la disparition de son fils vers 23h00, dans la soirée du 21 janvier.  À cet instant, il y avait plusieurs heures que les enquêteurs étudiaient la scène de crime.

Le 22 janvier, la mère identifia son fils.  C’est seulement après l’autopsie qu’on lui remit le corps.

Le Dr Jean Hould, qui se chargea de l’autopsie dans la journée du 22 janvier, constata la présence d’un choc hémorragique suite à des « lacérations vasculaires au niveau des vaisseaux du cou par un instrument piquant et tranchant ».  Autrement dit, on lui avait tranché la gorge.  Puis il nota aussi « la présence de spermatozoïdes dans le rectum ».

Le coroner Paquin signa son rapport le 17 mai 1990, sans pouvoir donner de conclusion définitive puisque l’affaire demeurait non résolue.  Ce document est d’ailleurs beaucoup moins complet que ceux des meurtres de 1984 et de 1985.  Malheureusement, on ne précise pas davantage les détails de l’autopsie, ce qui aurait peut-être pu permettre de savoir pourquoi on l’a retrouvé « à demi-nu ».  Avait-il subi la « fessée mortelle », comme Maurice Viens et Denis Roux-Bergevin?

Le dernier meurtre que certaines personnes attribuent à la série que nous venons de voir au cours des dernières semaines, s’avère être celui d’une jeune fille.  Si vous avez toujours à l’esprit qu’un seul et même tueur puisse être impliqué dans toutes ces affaires, il ne faut certainement pas s’en étonner puisqu’il n’est pas rare que ces prédateurs s’en prennent à des victimes des deux sexes.

Marie-Ève Larivière est née le 19 avril 1980.  Sa mère était Nicole Boily et son père André Larivière.  Lorsqu’elle fut enlevée en 1992, elle était donc âgée de 11 ans.  Elle habitait au 2972 chemin Ste-Marie à St-Polycarpe avec sa mère et son beau-père, l’artiste sculpteur François Lambert.  Le 8 mars 1992, Marie-Ève se trouvait en visite chez des parents résidant rue Beausoleil, à Laval.  « Un peu avant 19h, Marie-Ève a obtenu la permission de sa mère d’aller acheter une ou deux baguettes de pain à la boulangerie Rondeau, située dans le même secteur de Laval, sur le boulevard Lévesque »[1].

Marie-Ève aurait été vue pour la dernière fois vers 19h45 dans un dépanneur situé à l’intersection des rues Desnoyers et de la Fabrique, à Laval « où elle avait abouti, vraisemblablement après s’être égarée.  Les policiers lavallois croient que la fillette aurait été accostée par un inconnu, quelque part sur la rue Desnoyers, pour ensuite être kidnappée ».  Mais puisqu’elle n’était toujours pas rentrée à 20h00, l’inquiétude de ses proches s’amplifia.  Sans tarder, la mère et son conjoint contactèrent la police de Laval.

Après une nuit de recherches, c’est vers 7h00, le lendemain matin, que des employés du Canadien Pacifique découvrirent le corps de la petite, abandonné sur le bord de la voie ferrée « tout près des boulevards Saint-Martin et Industriel, dans le secteur de Saint-Vincent-de-Paul, à huit kilomètres de son point de départ ».  Laroche ajoutera aussi que l’endroit où le corps a été trouvé se situait sur la montée Saint-François, à moins d’un kilomètre du célèbre pénitencier Saint-Vincent-de-Paul.  « C’est également dans ce secteur que les policiers lavallois avaient découvert, le 17 janvier 1991, le corps à demi-nu et ficelé de Danielle André.  La jeune mère de famille de 33 ans avait été abattue »[2].

Le lieu de la découverte du corps fut désigné par le coroner Michel Trudeau comme « extérieur, ouest voie ferrée, intersection St-Martin, industriel Laval ».  Son rapport, qui ne tient qu’en une seule page, permet cependant de préciser la cause du décès : asphyxie par compression des structures vitales du cou.  Les autres conclusions se lisent comme suit :

  • Pétéchies sur le visage et les conjonctives des deux yeux ainsi qu’au niveau des muqueuses buccales,
  • Présence d’un sillon à la région cervicale droite,
  • Rougeur de la vulve avec légère infiltration hémorragique,
  • Plusieurs petits foyers d’infiltration hémorragique au niveau des tissus mou du cou.

Dans La Presse du 10 mars, Marcel Laroche se montra plus direct en écrivant que Marie-Ève avait été « agressée sexuellement avant d’être étranglée par son assaillant toujours au large ».

Quoique les autorités se firent avares de commentaires, le journaliste apprit à ses lecteurs le viol et aussi que l’autopsie avait été pratiquée par le Dr Claude Pothel, qui « semble toutefois écarter pour l’instant qu’il y ait eu pénétration complète ».  Larouche mentionnait également que la fillette portait ses vêtements au moment de la découverte.

Après s’être bien imprégné des circonstances entourant ces six meurtres d’enfants, nous étudierons la semaine prochaine certains documents qui ont traité du sujet afin de tenter une première incursion vers certaines pistes.  Celles-ci nous mèneront principalement vers deux personnages dangereusement intéressants.  Peut-être la police a-t-elle étudié d’autres suspects, mais nous nous intéresserons à ces deux énergumènes connus du public et qui font encore jaser.

(la semaine prochaine : 5ème partie, les suspects potentiels)

 

[1] Marcel Laroche, La Presse, 10 mars 1992.

[2] Cette affaire semble cependant avoir été résolue, car Laroche écrivait à ce propos : « moins de deux mois après cet assassinat, les policiers mettaient la main au collet de Jean-Pierre Ducros, un individu de 35 ans qui s’était enfui en Colombie pour échapper à la justice ».

Les Faucheurs d’enfants: 3ème partie, Denis Roux-Bergevin

denis-roux-bergevin-5-ans         Denis Roux-Bergevin, un bambin de 5 ans, habitait au 2038 de Villiers à Montréal.  Le 5 juin 1985, il disparaissait de chez lui. Il portait des jeans, un caleçon jaune à bordure brune, des souliers couleur tan et des bas verts.  Il avait les cheveux bruns, mesurait 41 pouces (104 cm) et pesait environ 34 livres.  Il portait la cicatrice d’une blessure ancienne au front, à la base de la racine des cheveux.

Le 8 juin 1985, trois jours après sa disparition, son corps était retrouvé à Brossard au bord de l’autoroute des Cantons de l’Est, vers 10h00.

À la demande du coroner Maurice Laniel, l’autopsie fut réalisée le jour même par le Dre Sourour, celle-là même qui avait travaillé sur l’affaire Maurice Viens.  Celle-ci demanda à l’agent Gilles Prud’homme de la Sûreté du Québec de prendre 43 photos couleur du petit cadavre, selon différents angles bien sûr.  Les premières constatations permirent de comprendre que les pantalons et le sous-vêtement étaient descendus et enroulés autour des chevilles, ce qui, à première vue, n’était pas sans rappeler le cas de Maurice Viens.

Les rigidités cadavériques avaient disparues mais les lividités « sont visibles en antérieur du corps », écrira-t-elle.  La pathologiste nota également des magots d’insectes dans les cheveux et sur l’abdomen, une macération de la peau à l’intérieur de la main gauche et des « éraflures cutanées d’apparence post mortem au niveau du thorax et du bras gauche, sur la hanche gauche, sur les deux [illisible] et à l’intérieur du bras et de l’avant-bras droits : à noter que ces régions portent particulièrement les évidences de lividités du corps »

Outre des éraflures au front, des abrasions cutanées sur le joue gauche, une hémorragie pétéchiale de la paupière droite, et une hémorragie notable sous-conjonctivale de l’œil droit, il y avait aussi des contusions au niveau du cuir chevelu « en arrière de l’oreille droite, toute la partie pariéto-occipitale droite avec éraflures cutanées, la région occipitale au-dessus de la nuque et jusqu’en arrière de l’oreille gauche ».

Au cou, la victime portait d’autres ecchymoses « linéaires, transversales, parallèles entre elles sur le côté droit du cou, sous le niveau du [sic] mandibule[1] et plus bas au niveau du milieu du cou, à droite, au nombre de deux bien définies.  Sur le côté gauche, deux éraflures transversales vers la nuque, à la partie supérieure du cou et une troisième éraflure située sous les deux premières ».

Là où ces détails deviennent véritablement intéressants, c’est au moment de préciser les blessures retrouvées au niveau du torse.  Le Dre Sourour les décrivait ainsi :

  • Contusions et plages d’hématomes visibles au niveau des deux fesses, particulièrement à droite, s’étendant dans la partie supérieure, aux dos des cuisses.
  • On note aussi quelques marques linéaires, ecchymotiques, ressortant des plages contusionnées visibles au niveau de la hanche droite, au dos.
  • À la pratique de crevées au niveau des fesses et au dos des cuisses, il est confirmé qu’il s’agit bien d’hématomes dans les tissus cutanés et les tissus adipeux sous-cutanés, résultant d’impacts à ce niveau du corps à l’aide d’un objet contondant.

À la région lombaire se trouvaient aussi « des abrasions éraflures de la peau et des marques ecchymotiques linéaires minces.  Au niveau de la partie supérieure, au dos, encore des ecchymoses et contusions avec des effusions sanguines sous-jacentes dans les tissus cutanés, confirmant qu’il s’agit bien de lésions vitales causées par impacts à l’aide d’objet contondant ».

Ainsi, on constate une similitude évidente avec le meurtre de Maurice Viens.  Les deux bambins avaient tous deux été frappés à de multiples reprises au dos, aux fesses et derrière les cuisses avec un objet contondant, comme si on avait voulu leur administrer une très violente « fessée ».  Plus tard, on se demandera d’ailleurs si cette « fessée de la mort » ne serait pas la signature de l’assassin!

Par contre, il y avait une nette différence entre Maurice et Denis.  Au niveau de l’anus de ce dernier, on nota des éraflures et des fissures superficielles « dans la muqueuse de la région anale ».  La pathologiste semble avoir refusé de se prononcer clairement pour confirmer ou non si la victime avait été sodomisée.

Dans son arrière-gorge on retrouva des substances gastriques, alors que l’estomac contenait 100 cm³ d’une « bouillie beige, résidu d’aliments digérés ».  Loin de moi l’intention de jouer les experts, mais on comprend assez facilement que par ce détail le meurtre serait survenu dans les premières heures de l’enlèvement, comme c’est souvent le cas.

La conclusion du Dre Sourour fut la suivante : « les constatations de l’autopsie pratiquée sur le corps d’un dénommé Denis Roux-Bergevin me permettent de conclure que la cause de son décès est attribuable à des lésions cérébrales graves avec fractures du crâne résultant d’impacts violents à la tête à l’aide d’un objet contondant.  À noter aussi sur le corps des impacts par objet contondant au niveau du visage, des fesses, des cuisses et au dos; ainsi que des traces de manipulations au niveau du cou et probablement au niveau de l’anus ».

Le 10 juin, le chimiste Pierre Picotte reçut du Dre Teresa Sourour « divers prélèvements biologiques » pour des fins d’analyses.  Les résultats toxicologiques s’avérèrent négatifs.

Toutefois, on préleva aussi deux échantillons de sang liquide, un morceau de coton taché de sang, des vêtements, des cheveux, un sac de plastique contenant un prélèvement fait dans la bouche de la victime et un autre au niveau de l’anus.  Aucune tache de sperme ne put être détectée sur les vêtements et aucun spermatozoïde parmi les prélèvements.

Comme dans les trois premiers cas que nous avons vus plus haut, l’enquête stagna, tandis que les parents des victimes ne savaient plus où donner de la tête.

En octobre 1987, un homme de 24 ans mentalement retardé serait passé aux aveux.  L’affaire demeura nébuleuse, et ne connut apparemment aucun développement.  Comme dans plusieurs causes médiatisées – on le vit présentement dans l’affaire Cédrika Provencher – il est fréquent de rencontrer différentes rumeurs auxquelles se raccrochent de nombreuses personnes.  Le public, impatient, cherche souvent ses propres réponses.

En 2014, dans le documentaire Novembre 84, Nicole Roux, la mère du petit Denis Roux-Bergevin, raconta les doutes qu’elle entretenait toujours envers l’un de ses frères, récemment décédé.  En fait, elle alla jusqu’à déclarer que « j’avais les preuves à 99,9% que c’était lui ».  Elle ne manquait pas non plus de critiquer vertement le travail policier, sans toutefois nous en convaincre vraiment puisqu’on n’y apporte aucun argument solide.  Par exemple, le fait que les enquêteurs ne tiennent pas systématiquement les familles au courant de toutes les démarches de leur enquête est loin d’être une preuve d’incompétence.  Leur travail est d’abord d’élucider un meurtre, et quand il n’y a aucun suspect satisfaisant dans les parages, tout le monde devient douteux à leurs yeux.

Quant aux autres reproches, ils peuvent s’expliquer de différentes façons sans nécessairement sauter trop rapidement à des conclusions.

Puis, en 2016, sur les ondes du réseau TVA, Nicole Roux se rangeait soudainement derrière l’idée que les policiers se faisaient apparemment depuis 1993, et selon laquelle le meurtrier de Denis était un dénommé Jean-Baptiste Duchesneau.  Est-ce que les fameux prélèvements emballés lors de l’autopsie de 1985 avaient fournis un match parfait avec l’ADN de Duchesneau?  Y avait-il autre chose pour convaincre cette mère de faire volte-face?

Malheureusement, le public eut très peu d’informations puisque la police ne fit aucune conférence de presse sur le sujet.  Aurait-on pu savoir, par exemple, si les similitudes entre les autopsies de Viens et Roux-Bergevin signifiaient que Duchesneau était aussi l’auteur des meurtres de 1984?

Duchesneau serait-il le fameux Faucheur d’enfants à qui on pourrait attribuer tous les meurtres non résolus de cette époque?

Avant d’en arriver là, il nous faudra d’abord revenir sur les circonstances de deux autres meurtres.

Consultez le rapport du coroner: enquete_denisrouxbergevin

(la semaine prochaine : 4ème partie, Pascal Poulin et Marie-Ève Larivière)

[1] Mandibule est un nom féminin.

Les Faucheurs d’enfants: 2ème partie, Sébastien Métivier et Wilton Lubin

Au cours de la soirée du 1er novembre 1984, quelques heures seulement après que Maurice Viens se soit évaporé dans la nature, on rapportait les disparitions de deux autres garçons, dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve.  Il s’agissait de Wilton Lubin[1], un haïtien de 12 ans, et son ami Sébastien Métivier, 8 ans.  Lubin habitait au 1445 Desjardins.  Il était le fils de Pélissier Lubin et de Rose-Mélanie, une femme de 52 ans.

Des amis les auraient aperçus dans le secteur du Stade olympique, ce qui n’était pas impossible puisque la police de la CUM[2] révéla que Lubin avait des copains dans le secteur du métro McGill.  Toujours selon André Cédilot, Lubin et Métivier seraient partis ce soir-là à la chasse aux voyous puisque la veille les deux amis s’étaient fait voler leurs friandises récoltées dans le cadre de la fête de l’Halloween.  Toutefois, selon une autre version (La Presse), les deux garçons devaient se rendre ensemble à leur cours de bricolage.  On les aurait aperçus devant la porte, mais ils ne sont jamais entrés.

Ce qui est sûr, c’est que Métivier et Lubin se sont littéralement évaporés ce soir-là, portant à trois le nombre d’enlèvements d’enfants à survenir le même jour.  C’était du jamais vu au Québec.

Martha Gagnon, qui couvrait aussi l’affaire Maurice Viens, écrira dans La Presse que Wilton Lubin était un enfant chétif et anémique, ce qui l’obligeait à suivre une médication.

Il s’écoulerait un mois avant que cette affaire connaisse quelques développements. Dans son livre de 2013, le chroniqueur judiciaire Claude Poirier écrivait que « les policiers déclenchent tout de suite d’importantes recherches et ne négligent aucune piste.  Tous les terrains vagues de l’est de Montréal sont ratissés, tous les édifices abandonnés du quartier sont fouillés et des affiches sont placardées d’un bout à l’autre de la ville.  Mais les recherches ne donnent rien »[3].

Le 2 décembre 1984, Pierre Bessette, un homme de 29 ans[4], se rendit à l’Île Charron vers 7h15, à l’extrémité sud-ouest, pour observer les canards.  C’est là qu’il aperçut un corps humain flottant à la surface de l’eau.  Bessette s’approcha prudemment.  Au bout d’un instant, il constata qu’il s’agissait d’un enfant.  Sans tarder, il fit demi-tour pour alerter la police.

À 7h30, le détective André Emery reçut l’appel du sergent Landry.  C’est en compagnie de ce dernier qu’il se rendit sur les lieux, où il arriva à 7h35, pour y rencontrer les constables Drolet (1126) et Lapointe (1242).  Emery rencontra ensuite Bessette pour lui poser quelques questions et prendre ses coordonnées avant de le laisser aller.  Il paraissait évident que l’homme n’avait rien à voir avec ce qui avait déjà l’apparence d’un meurtre.

Il était 7h40 lorsque le détective Emery descendit sur la berge pour voir le corps de plus près.  Dès lors, il estima que ce garçon devait être âgé entre 10 et 13 ans.  Il mesurait cinq pieds et avait les cheveux noirs courts.  Il portait encore ses vêtements, soit un coupe-vent en nylon bleu marin avec rayures bleues pâles, une chemise marine et beige, un jeans bleu, une espadrille, des bas blancs et une chaîne couleur or autour de son cou.  Le cadavre se trouvait à environ quatre pieds de la rive, sur le dos, la tête pointant vers l’ouest.  « Les pieds semblait [sic] accroché[s] au fond de l’eau dans les roches », écrivit Emery dans son rapport.

screenhunter_203-sep-11-21-05C’est au moment de retirer le corps de l’eau que les policiers constatèrent la présence d’une lacération au cou s’étendant sur une longueur de plusieurs pouces.  Dès 8h15, ceux-ci faisaient un lien probable avec les disparitions du 1er novembre.  D’ailleurs, la description des vêtements correspondait à celle de Wilton Lubin.  La seule chose qui ne collait pas était la couleur de la peau.  Toutefois, on sera en mesure de comprendre rapidement que cette blancheur cutanée s’expliquait par une perte de pigmentation dû à une longue exposition dans l’eau.

À 8h30, Emery contacta le Dre Sourour pour lui transmettre ces faits, et celle-ci lui conseilla de protéger les mains de la victime et de toucher le moins possible au corps.  On notera aussi dans le rapport d’Emery que le constable Parisien (1165) prit des photos de la scène avant que le corps soit emporté.  Par la suite, les enquêteurs s’investirent à fouiller les lieux dans l’espoir de trouver d’autres indices.

Vers 11h00, le constable Galarneau trouvait sur la rive ouest, à mi-chemin entre le point où se trouvait le cadavre et l’épave d’un bateau incendié, sur le sol, une espadrille droite de marque Puma.  Celle-ci correspondait à la chaussure manquante de Lubin.

En après-midi, l’identification du corps fut officialisée par son demi-frère, Camille Fist[5], habitant lui aussi au 1445 Desjardins à Montréal.  L’autopsie fut pratiquée par le Dr Claude Pothel, qui en arriva à la conclusion que Lubin avait été étranglé à mains nues puisqu’il y avait eu fracture de l’os hyoïde et du cartilage thyroïde du larynx.  Le pathologiste nota également une fracture de la mâchoire inférieure gauche.  L’enfant avait été poignardé dans la poitrine, au point où la 8ème côte était sectionnée.  Bien sûr, la même arme semblait avoir servi à lui trancher la gorge.

Le coroner Maurice C. Laniel écrivit dans son rapport qu’une « enquête publique ne serait d’aucune utilité en ce moment », étant donné que les policiers ne détenaient aucun suspect sérieux dans cette affaire.  Or, il n’y aura jamais d’enquête de coroner proprement dite, du moins pas comme on les faisait avant la nouvelle loi sur les coroners de 1986.

Quant au corps de Sébastien Métivier, il ne sera jamais retrouvé.

En se basant sur le fait qu’il y eut trois enlèvements d’enfants le même jour, il devient pratiquement impensable de croire que Métivier n’ait pas été assassiné au même titre que les deux autres.  Malheureusement, le fait de n’avoir jamais retrouvé son corps priva les enquêteurs de certaines informations.  Le tueur s’y était-il pris autrement avec Métivier qu’avec Lubin?  Pouvait-il y avoir des liens entre ce cas et celui de Maurice Viens au niveau du mode opératoire ou de la signature?

À première vue, exception faite de ces trois enlèvements en un jour, rien ne nous permet de relier les deux dossiers, exception faite, peut-être, qu’une seule espadrille fut retrouvée aux pieds de Viens et Lubin.  Là encore, c’est terriblement mince.  Les victimes auraient très bien pu perdre une chaussure en se débattant par exemple.

Viens a été torturé et battu avec un objet contondant, tandis que Lubin a été poignardé en plus d’être étranglé à mains nues.

Malheureusement, il faudra attendre un autre crime horrible pour y voir une similitude troublante et commencer à établir des liens.

(la semaine prochaine : 3ème partie, Denis Roux-Bergevin)

enquete-coroner-wilton-lubin-1984

[1] Wilton est né le 22 mars 1972.  Ses parents étaient Pélissier Lubin et R. M. Fils.  Son père est mort quatre ans plus tard, à Montréal-Nord, le 2 octobre 1988.

[2] Communauté Urbaine de Montréal.  Aujourd’hui, SPVM (Sécurité Publique de la Ville de Montréal).

[3] Bernard Tétrault, Claude Poirier, 10-04, 2013, p. 116.

[4] Il est né le 30 octobre 1955.

[5] Celui-ci est né le 29 septembre 1954.

Les Faucheurs d’enfants: 1ère partie, Maurice Viens

Maurice Viens 4 ans
Maurice Viens

Maurice Viens a vu le jour le 14 mai 1980.  Ses parents, Raymond Viens et Francine Legault, se marièrent seulement quelques jours plus tard, soit le 24 mai, à Boucherville.

En 1984, Maurice, alors âgé de 4 ans, vivait avec sa mère et son frère Alexandre au 2142 de la rue Dorion dans un quartier pauvre du Centre-sud de Montréal, à quelques pas du pont Jacques-Cartier.  Selon un texte d’André Cédilot publié en 1994 dans le cahier Les Grands Procès du Québec, consacré à l’affaire Léopold Dion[1], on apprend que le 1er novembre 1984 Maurice rentrait de la prématernelle.  Peu après, c’est sans demander la permission à sa mère qu’il se serait dirigé vers le parc Rouen avec son ami Emmanuel (ou Manuel) Gagnon, lui aussi du même âge.  C’est ainsi que Cédilot décrivait l’enlèvement :

Sur le chemin du retour, les deux bambins s’amusent dans la ruelle de la rue Dorion, à deux pas de leurs foyers respectifs.  Il est environ 13h15 quand un inconnu, au volant d’une voiture, s’immobilise et invite les enfants à monter, en leur promettant des bonbons.  Le petit Maurice acquiesce, tandis que son compagnon, plus craintif, court avertir Francine Viens.  « Maurice est parti avec un monsieur », annonce-t-il à celle-ci.

En 2014, dans le documentaire Novembre 84, la version de Gagnon, maintenant devenu adulte, laisse entendre qu’il n’avait rien vu.  Il se serait simplement retourné sur le trottoir pour constater la disparition de Maurice.  Selon ce film, c’est par crainte que les parents de Gagnon lui auraient demandé de mentir à l’époque[2].  Toutefois, dans un article de Martha Gagnon publié dans La Presse le lendemain de la disparition, on peut lire : « sous le regard étonné des policiers, Emmanuel Gagnon, 4 ans, recommence à faire des pirouettes sur le trottoir, las d’avoir raconté des dizaines et des dizaines de fois comment un inconnu dans une voiture brune avait enlevé son meilleur ami, Maurice Viens, qui a le même âge ».

Quoi qu’il en soit, toutes ces informations contradictoires brouillent les pistes au point où tout cela serait aujourd’hui difficilement recevable devant un tribunal.  Il ne faut donc pas s’étonner si les policiers ont manifesté assez peu d’intérêt envers ce témoin[3].  Toujours selon La Presse, le petit Gagnon rapporta à la mère de Maurice que l’inconnu l’avait attiré en lui promettant d’aller acheter des bonbons.  « Les deux enfants s’étaient éloignés de la maison pour aller jouer dans un parc, après la pré-maternelle.  Sur le chemin du retour, ils auraient rencontré cet inconnu.  […]  Pour l’instant, Emmanuel est incapable de donner une description du « monsieur » qui a enlevé Maurice, il sait seulement que la voiture était de couleur foncé, possiblement brune »[4].

Selon la version du petit Gagnon, « l’inconnu leur a seulement demandé de monter dans l’auto pour se rendre au magasin afin d’acheter des bonbons.  Maurice qui, la veille, avait fêté l’Halloween comme la plupart des enfants, a sans doute cru que la fête se continuait », écrivait Martha Gagnon.

Quoi qu’il en soit, la police boucla rapidement le quartier pour organiser d’imposantes recherches auxquelles se joignirent plusieurs bénévoles, ainsi que 500 militaires.

Trois jours plus tard, on retrouvait le blouson de Maurice le long d’une route à Saint-Antoine-sur-Richelieu[5].  La police tenait enfin une piste, mais celle-ci n’augurait rien de bon.  En fait, le corps de Maurice fut retrouvé quatre jours plus tard.

Il existe cependant deux façons de raconter les circonstances de cette triste découverte du 6 novembre.

Selon la première, qui doit être envisagée avec beaucoup de prudence, on raconte que le policier Steven Lynch de la Sûreté du Québec de Portneuf et l’hypno-thérapeute Yvan Gagnon, auraient eux-mêmes mis sous hypnose un homme d’affaires de la rive nord de Montréal qui souhaitait garder l’anonymat.  Ce Monsieur X, comme on le surnommerait par la suite, se disait doué de sens extra-sensoriels.  Il aurait « vu » un enfant s’amuser avec un homme, une étroite route de campagne, la traverse d’une voie ferrée et un chalet délabré[6].

Sous les indications de ce « sensitif », Yvan Gagnon se serait rendu au lieu indiqué le 6 novembre pour y découvrir le corps de Maurice Viens, dans une maison en construction plutôt délabrée située au 156 Monseigneur Gravel, à St-Antoine sur Richelieu.

Selon Jacques Duchesneau, qui enquêta longtemps sur ce dossier en plus d’expliquer sa version dans le documentaire de Loïc Guyot[7] diffusé à l’origine dans le cadre de la série Homicides, sur Canal D, il faudrait rejeter complètement la version controversée de Monsieur X.  Selon Duchesneau, Lynch et Gagnon avaient fait partie des équipes de recherche mais sans même jamais trouvé le corps.  C’est seulement après que la police eut décidé d’élargir le périmètre de recherches que le petit cadavre avait été retrouvé au 156 Monseigneur Gravel.

Pour ceux et celles qui vouent une confiance aveugle à ce genre de phénomènes inexpliqués, il faut savoir qu’il n’existe aucune transcription des conversations qui ont eu lieu entre ces trois personnes, et encore moins de la séance d’hypnose.  Quels furent les termes exacts échangés?  On ne le saura jamais.  Et demandons-nous si ces témoignages seraient admissibles en preuve lors d’un procès.  Rien n’est moins certain!

De plus, comme il n’y a pas eu de procès dans cette affaire, et qu’il n’y en aura probablement jamais, une partie importante de la preuve continue de dormir dans les archives de la police.  Ainsi, certains mystificateurs peuvent dire pratiquement ce qu’ils veulent.  Il ne faut donc pas s’étonner que Monsieur X ait été l’un des premiers suspects visés, tout comme le père de Maurice, d’ailleurs.  On a raconté qu’Yvan Gagnon a par la suite abandonné l’hypno-thérapie tout en refusant de commenter l’affaire.[8]  Qui s’en étonnerait?

Revenons plutôt à la scène de crime.

Certains prétendirent que Maurice Viens avait été sodomisé et violemment battu, alors qu’en 1994 Cédilot précisait déjà que le petit garçon n’avait subi aucun sévice sexuel : « le corps mutilé de l’enfant gît à demi-nu dans un trou du plancher…  Ses pantalons et ses sous-vêtements sont rabattus sur ses talons, il a été battu, il porte des marques de violence sur le visage et sur le bas du dos.  L’autopsie révèle qu’il a souffert le martyre avant de mourir des coups de bâton qui lui ont été assénés et qu’en dépit des apparences, il n’a pas subi de sévices sexuels ».

Selon le rapport du coroner, c’est vers 19h00, dans la soirée du 6 novembre, que Teresa Z. Sourour, médecin pathologiste à l’Institut Médico-légal de Montréal, se rendit sur la scène de la découverte, au 156 Monseigneur Gravel.  Dans ce qui pourrait être décrit comme un sous-sol ou plancher non complété, le cadavre de l’enfant se trouvait face contre terre « à plat ventre, les bras repliés, le bras droit sous le corps et le bras gauche reposant sur le sol.  On notait que l’enfant était revêtu d’une chemise bleu[e] pâle et les pantalons et le[s] sous[-]vêtements étaient descendus autour des chevilles », écrira le Dr Sourour.

Parmi les éléments les plus importants à retenir, elle ajoutait ceci : « sur place, on notait déjà le postérieur de l’enfant, les deux fesses et le dos des cuisses jusqu’aux genoux, montraient des traces traumatiques et étaient de couleur contusionnée rouge foncé.  Le soulier gauche était au pied de l’enfant.  Le pied droit ne portant qu’un bas blanc ».

Sur la scène, près du corps, elle nota aussi la présence d’un gros rouleau de papier goudronné noir portant une étiquette sur laquelle il y avait une « substance rouge vraisemblablement des traces de sang », ce qui laissait croire que des coups avaient été portés sur place.  Il s’agissait très probablement du lieu où s’était déroulé le meurtre.  Le corps était figé par le froid mais les rigidités cadavériques étaient sur le point de disparaître.  « Dans les poches des pantalons du petit garçon se retrouvaient deux (2) sacs de bonbons, emballage de l’Halloween », écrit-elle encore.

Le Dr Sourour quitta finalement les lieux en même temps que le corps, vers 22h00.  Le lendemain, assistée de Maurice Labrie, elle procéda à l’autopsie en deux étapes, d’abord de 9h30 jusqu’à midi, puis de 13h30 à 16h00.  À sa demande, on aurait pris environ 33 photos du corps et des plaies.  Le lecteur aura compris que ces photos n’accompagnent pas le rapport d’autopsie que j’ai obtenu pour ma recherche.  Puisqu’il s’agit d’une affaire non résolue, il est tout à fait normal que la police conserve ces éléments dans l’éventualité de confondre un suspect.

Outre des blessures au visage, on constate que les plaies mortelles ont été portées au crâne.  Il faut également prendre le temps de s’arrêter à ces blessures infligées au dos, aux fesses et à l’arrière des cuisses.  À ce sujet, laissons encore la parole au Dr Sourour : « on note des contusions formant des plages étendues impliquant toute la partie du dos à partir du niveau de la ceinture, les deux fesses, le dos des cuisses jusqu’au pli des genoux.  Il s’agit de multiples empreintes superposées d’une surface contondante et répétant une mesure de 4 cm de largeur avec éraflures linéaires sur les bords de l’empreinte contusionnée et aussi des éraflures et des abrésions [sic] linéaires superposées et entrecroisées (donnant une impression de multiples impacts avec une surface contondante appliquée à cette région dont certains sont superposés).  Ces marques décrites s’étendent jusqu’au niveau de la hanche gauche vers la partie antérieure ».

Et finalement, l’apparence des reins à l’examen interne était « compatible avec un état de choc aigu terminal ».  Sa conclusion : la mort avait été causée par les coups à la tête.  Il n’y avait aucune trace d’agression sexuelle quelconque.

(la semaine prochaine : 2ème partie, Sébastien Métivier et Wilton Lubin)

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[1] André Cédilot, « Jeudi noir », Les Grands Procès du Québec, no. 5, 1994, Les Éditions de la rue Querbes, p. 28 à 31.

[2] Voir la section commentaire à la suite de l’article L’affaire Viens-Métivier-Lubin : https://historiquementlogique.com/2015/10/05/laffaire-viens-metivier-lubin/

[3] Voir la section « commentaires » au bas de cette page : https://historiquementlogique.com/2015/10/05/laffaire-viens-metivier-lubin/

[4] Martha Gagnon, La Presse, 2 novembre 1984.

[5] À noter que dans son livre de 2013, Claude Poirier situe plutôt la découverte de ce blouson trois jours après la découverte du corps de Wilton Lubin, ce qui nous transporterait au 5 décembre 1984.

[6] Il est possible de visionner un documentaire diffusé dans le contexte d’une émission ésotérique à l’adresse suivante : http://www.mystere-tv.com/un-sensitif-retrouve-un-enfant-disparu-v493.html

[7] Pour visionner ce documentaire : https://www.youtube.com/watch?v=wGO0CIYO41A

[8] Dans son livre de 2013, Claude Poirier fournira un peu plus d’informations sur la vision qu’aurait eue ce sensitif.  Les amateurs de paranormal n’hésitent pas à se servir de ce cas pour « prouver » l’existence de phénomènes inexpliqués, mais il faut comprendre qu’il serait imprudent pour la police de faire confiance à ce domaine, qui est loin d’être une science prouvée, et encore moins une science exacte.  Mentionnons au passage que ces amateurs font rarement la différence entre le ouï-dire et la preuve légale.