Les Faucheurs d’enfants: 1ère partie, Maurice Viens


Maurice Viens 4 ans
Maurice Viens

Maurice Viens a vu le jour le 14 mai 1980.  Ses parents, Raymond Viens et Francine Legault, se marièrent seulement quelques jours plus tard, soit le 24 mai, à Boucherville.

En 1984, Maurice, alors âgé de 4 ans, vivait avec sa mère et son frère Alexandre au 2142 de la rue Dorion dans un quartier pauvre du Centre-sud de Montréal, à quelques pas du pont Jacques-Cartier.  Selon un texte d’André Cédilot publié en 1994 dans le cahier Les Grands Procès du Québec, consacré à l’affaire Léopold Dion[1], on apprend que le 1er novembre 1984 Maurice rentrait de la prématernelle.  Peu après, c’est sans demander la permission à sa mère qu’il se serait dirigé vers le parc Rouen avec son ami Emmanuel (ou Manuel) Gagnon, lui aussi du même âge.  C’est ainsi que Cédilot décrivait l’enlèvement :

Sur le chemin du retour, les deux bambins s’amusent dans la ruelle de la rue Dorion, à deux pas de leurs foyers respectifs.  Il est environ 13h15 quand un inconnu, au volant d’une voiture, s’immobilise et invite les enfants à monter, en leur promettant des bonbons.  Le petit Maurice acquiesce, tandis que son compagnon, plus craintif, court avertir Francine Viens.  « Maurice est parti avec un monsieur », annonce-t-il à celle-ci.

En 2014, dans le documentaire Novembre 84, la version de Gagnon, maintenant devenu adulte, laisse entendre qu’il n’avait rien vu.  Il se serait simplement retourné sur le trottoir pour constater la disparition de Maurice.  Selon le cinéaste Stephan Parent, c’est par crainte que les parents de Gagnon lui auraient demandé de mentir à l’époque[2].  Toutefois, dans un article de Martha Gagnon publié dans La Presse le lendemain de la disparition, on peut lire : « sous le regard étonné des policiers, Emmanuel Gagnon, 4 ans, recommence à faire des pirouettes sur le trottoir, las d’avoir raconté des dizaines et des dizaines de fois comment un inconnu dans une voiture brune avait enlevé son meilleur ami, Maurice Viens, qui a le même âge ».

Quoi qu’il en soit, toutes ces informations contradictoires brouillent les pistes au point où tout cela serait aujourd’hui difficilement recevable devant un tribunal.  Il ne faut donc pas s’étonner si les policiers ont manifesté assez peu d’intérêt envers ce témoin[3].  Toujours selon La Presse, le petit Gagnon rapporta à la mère de Maurice que l’inconnu l’avait attiré en lui promettant d’aller acheter des bonbons.  « Les deux enfants s’étaient éloignés de la maison pour aller jouer dans un parc, après la pré-maternelle.  Sur le chemin du retour, ils auraient rencontré cet inconnu.  […]  Pour l’instant, Emmanuel est incapable de donner une description du « monsieur » qui a enlevé Maurice, il sait seulement que la voiture était de couleur foncé, possiblement brune »[4].

Selon la version du petit Gagnon, « l’inconnu leur a seulement demandé de monter dans l’auto pour se rendre au magasin afin d’acheter des bonbons.  Maurice qui, la veille, avait fêté l’Halloween comme la plupart des enfants, a sans doute cru que la fête se continuait », écrivait Martha Gagnon.

Quoi qu’il en soit, la police boucla rapidement le quartier pour organiser d’imposantes recherches auxquelles se joignirent plusieurs bénévoles, ainsi que 500 militaires.

Trois jours plus tard, on retrouvait le blouson de Maurice le long d’une route à Saint-Antoine-sur-Richelieu[5].  La police tenait enfin une piste, mais celle-ci n’augurait rien de bon.  En fait, le corps de Maurice fut retrouvé quatre jours plus tard.

Il existe cependant deux façons de raconter les circonstances de cette triste découverte du 6 novembre.

Selon la première, qui doit être envisagée avec beaucoup de prudence, on raconte que le policier Steven Lynch de la Sûreté du Québec de Portneuf et l’hypno-thérapeute Yvan Gagnon, auraient eux-mêmes mis sous hypnose un homme d’affaires de la rive nord de Montréal qui souhaitait garder l’anonymat.  Ce Monsieur X, comme on le surnommerait par la suite, se disait doué de sens extra-sensoriels.  Il aurait « vu » un enfant s’amuser avec un homme, une étroite route de campagne, la traverse d’une voie ferrée et un chalet délabré[6].

Sous les indications de ce « sensitif », Yvan Gagnon se serait rendu au lieu indiqué le 6 novembre pour y découvrir le corps de Maurice Viens, dans une maison en construction plutôt délabrée située au 156 Monseigneur Gravel, à St-Antoine sur Richelieu.

Selon Jacques Duchesneau, qui enquêta longtemps sur ce dossier en plus d’expliquer sa version dans le documentaire de Loïc Guyot[7] diffusé à l’origine dans le cadre de la série Homicides, sur Canal D, il faudrait rejeter complètement la version controversée de Monsieur X.  Selon Duchesneau, Lynch et Gagnon avaient fait partie des équipes de recherche mais sans même jamais trouvé le corps.  C’est seulement après que la police eut décidé d’élargir le périmètre de recherches que le petit cadavre avait été retrouvé au 156 Monseigneur Gravel.

Pour ceux et celles qui vouent une confiance aveugle à ce genre de phénomènes inexpliqués, il faut savoir qu’il n’existe aucune transcription des conversations qui ont eu lieu entre ces trois personnes, et encore moins de la séance d’hypnose.  Quels furent les termes exacts échangés?  On ne le saura jamais.  Et demandons-nous si ces témoignages seraient admissibles en preuve lors d’un procès.  Rien n’est moins certain!

De plus, comme il n’y a pas eu de procès dans cette affaire, et qu’il n’y en aura probablement jamais, une partie importante de la preuve continue de dormir dans les archives de la police.  Ainsi, certains mystificateurs peuvent dire pratiquement ce qu’ils veulent.  Il ne faut donc pas s’étonner que Monsieur X ait été l’un des premiers suspects visés, tout comme le père de Maurice, d’ailleurs.  On a raconté qu’Yvan Gagnon a par la suite abandonné l’hypno-thérapie tout en refusant de commenter l’affaire.[8]  Qui s’en étonnerait?

Revenons plutôt à la scène de crime.

Certains prétendirent que Maurice Viens avait été sodomisé et violemment battu, alors qu’en 1994 Cédilot précisait déjà que le petit garçon n’avait subi aucun sévice sexuel : « le corps mutilé de l’enfant gît à demi-nu dans un trou du plancher…  Ses pantalons et ses sous-vêtements sont rabattus sur ses talons, il a été battu, il porte des marques de violence sur le visage et sur le bas du dos.  L’autopsie révèle qu’il a souffert le martyre avant de mourir des coups de bâton qui lui ont été assénés et qu’en dépit des apparences, il n’a pas subi de sévices sexuels ».

Selon le rapport du coroner, c’est vers 19h00, dans la soirée du 6 novembre, que Teresa Z. Sourour, médecin pathologiste à l’Institut Médico-légal de Montréal, se rendit sur la scène de la découverte, au 156 Monseigneur Gravel.  Dans ce qui pourrait être décrit comme un sous-sol ou plancher non complété, le cadavre de l’enfant se trouvait face contre terre « à plat ventre, les bras repliés, le bras droit sous le corps et le bras gauche reposant sur le sol.  On notait que l’enfant était revêtu d’une chemise bleu[e] pâle et les pantalons et le[s] sous[-]vêtements étaient descendus autour des chevilles », écrira le Dr Sourour.

Parmi les éléments les plus importants à retenir, elle ajoutait ceci : « sur place, on notait déjà le postérieur de l’enfant, les deux fesses et le dos des cuisses jusqu’aux genoux, montraient des traces traumatiques et étaient de couleur contusionnée rouge foncé.  Le soulier gauche était au pied de l’enfant.  Le pied droit ne portant qu’un bas blanc ».

Sur la scène, près du corps, elle nota aussi la présence d’un gros rouleau de papier goudronné noir portant une étiquette sur laquelle il y avait une « substance rouge vraisemblablement des traces de sang », ce qui laissait croire que des coups avaient été portés sur place.  Il s’agissait très probablement du lieu où s’était déroulé le meurtre.  Le corps était figé par le froid mais les rigidités cadavériques étaient sur le point de disparaître.  « Dans les poches des pantalons du petit garçon se retrouvaient deux (2) sacs de bonbons, emballage de l’Halloween », écrit-elle encore.

Le Dr Sourour quitta finalement les lieux en même temps que le corps, vers 22h00.  Le lendemain, assistée de Maurice Labrie, elle procéda à l’autopsie en deux étapes, d’abord de 9h30 jusqu’à midi, puis de 13h30 à 16h00.  À sa demande, on aurait pris environ 33 photos du corps et des plaies.  Le lecteur aura compris que ces photos n’accompagnent pas le rapport d’autopsie que j’ai obtenu pour ma recherche.  Puisqu’il s’agit d’une affaire non résolue, il est tout à fait normal que la police conserve ces éléments dans l’éventualité de confondre un suspect.

Outre des blessures au visage, on constate que les plaies mortelles ont été portées au crâne.  Il faut également prendre le temps de s’arrêter à ces blessures infligées au dos, aux fesses et à l’arrière des cuisses.  À ce sujet, laissons encore la parole au Dr Sourour : « on note des contusions formant des plages étendues impliquant toute la partie du dos à partir du niveau de la ceinture, les deux fesses, le dos des cuisses jusqu’au pli des genoux.  Il s’agit de multiples empreintes superposées d’une surface contondante et répétant une mesure de 4 cm de largeur avec éraflures linéaires sur les bords de l’empreinte contusionnée et aussi des éraflures et des abrésions [sic] linéaires superposées et entrecroisées (donnant une impression de multiples impacts avec une surface contondante appliquée à cette région dont certains sont superposés).  Ces marques décrites s’étendent jusqu’au niveau de la hanche gauche vers la partie antérieure ».

Et finalement, l’apparence des reins à l’examen interne était « compatible avec un état de choc aigu terminal ».  Sa conclusion : la mort avait été causée par les coups à la tête.  Il n’y avait aucune trace d’agression sexuelle quelconque.

(la semaine prochaine : 2ème partie, Sébastien Métivier et Wilton Lubin)

enquete-coroner-maurice-viens-1984


[1] André Cédilot, « Jeudi noir », Les Grands Procès du Québec, no. 5, 1994, Les Éditions de la rue Querbes, p. 28 à 31.

[2] Voir la section commentaire à la suite de l’article L’affaire Viens-Métivier-Lubin : https://historiquementlogique.com/2015/10/05/laffaire-viens-metivier-lubin/

[3] Voir la section « commentaires » au bas de cette page : https://historiquementlogique.com/2015/10/05/laffaire-viens-metivier-lubin/

[4] Martha Gagnon, La Presse, 2 novembre 1984.

[5] À noter que dans son livre de 2013, Claude Poirier situe plutôt la découverte de ce blouson trois jours après la découverte du corps de Wilton Lubin, ce qui nous transporterait au 5 décembre 1984.

[6] Il est possible de visionner un documentaire diffusé dans le contexte d’une émission ésotérique à l’adresse suivante : http://www.mystere-tv.com/un-sensitif-retrouve-un-enfant-disparu-v493.html

[7] Pour visionner ce documentaire : https://www.youtube.com/watch?v=wGO0CIYO41A

[8] Dans son livre de 2013, Claude Poirier fournira un peu plus d’informations sur la vision qu’aurait eue ce sensitif.  Les amateurs de paranormal n’hésitent pas à se servir de ce cas pour « prouver » l’existence de phénomènes inexpliqués, mais il faut comprendre qu’il serait imprudent pour la police de faire confiance à ce domaine, qui est loin d’être une science prouvée, et encore moins une science exacte.  Mentionnons au passage que ces amateurs font rarement la différence entre le ouï-dire et la preuve légale.

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