Les Faucheurs d’enfants: 5ème partie, les suspects potentiels

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Jean-Baptiste Duchesneau

Diffusé à l’origine dans le cadre de la série Homicides sur les ondes de Canal D en 2009, le documentaire de Loïc Guyot  sur l’affaire Maurice Viens a bénéficié de la collaboration des anciens détectives Yvon Lépine, Claude Lesieur et Jacques Duchesneau.  Tous trois ont travaillé sur l’affaire.  On comprend qu’aucun effort n’a été ménagé pour tenter de retrouver Maurice durant les quelques jours où on le considérait seulement comme disparu.  Évidemment, le père du bambin fut le premier à être soupçonné puisque les enquêteurs se devaient, dès le départ, de considérer tout le monde comme un suspect potentiel.  Même si cela peut occasionner des conflits ou des critiques sévères, il s’agit là d’une attitude normale et nécessaire.

Mettez-vous un instant dans la peau de l’un de ces enquêteurs.  Au moment où vous êtes appelé à vous rendre chez une famille dont l’enfant est disparu, vous ne connaissez personne sur place.  Vous ne pouvez faire confiance en personne.  À vos yeux, tout le monde est un suspect.  Ce n’est pas de la paranoïa mais une étape essentielle.  Le reste de l’enquête permettra ensuite d’éliminer ou de retenir certains suspects.  Heureusement, le père de Maurice finit par être écarté.

Après avoir laissé la mère de Maurice durant 18 heures sans nouvelles informations, Yvon Lépine admet devant la caméra que celle-ci l’avait reçu par une engueulade sévère.  N’oublions pas que c’est également une réalité assez peu discutée que dans des cas comme celui-là la rencontre entre les enquêteurs et les parents puisse occasionner des frictions.  Ce sont deux mondes diamétralement opposés qui se font face tout en essayant de collaborer dans un même but.

On raconte aussi dans ce document que Francine Legault aurait manifesté le souhait de voir la scène de crime, mais Yvon Lépine demeura avec elle dans son logement jusqu’à ce que la confirmation arrive par téléphone.  Il dira d’ailleurs que ce fut pour lui la pire soirée de toute sa vie.

Le documentaire de Guyot nous explique ensuite que les informations récoltées par les policiers ont été nombreuses, et surtout que celles-ci durent être validées les unes après les autres.  Ensuite, on en arrive au rouleau de papier goudronné qui « recouvrait » le corps de Maurice.  On avançait aussi l’idée selon laquelle il avait été battu avec un bâton.  Selon le rapport du coroner, il n’a jamais été question que le rouleau de papier goudronné « recouvrait » l’enfant.  On précisait plutôt que l’étiquette apparaissant sur le rouleau avait été tachée de sang.  Ce n’est pas tout à fait la même chose.  De plus, le Dre Sourour, maintenant décédée, n’a jamais parlé de bâton mais d’un instrument contondant.

Plus que jamais, il faut se montrer très prudent devant l’interprétation de certains détails.

La narration redevient plus fidèle aux faits quand on mentionne les blessures au dos (dos, fesses et cuisses) ainsi que la position des vêtements (remonté et descendus jusqu’aux chevilles).

Selon le psychiatre Gilles Chamberland, ce crime pourrait démontrer toute la rage que le tueur souhaitait exprimer.  « Mais c’est clair qu’on est pas dans le domaine du rationnel », dit-il.  Toutefois, sans remettre en question la compétence de ce professionnel, il serait difficile d’imaginer ce tueur comme un psychotique complètement déconnecté de la réalité.  Pourquoi cela?  Premièrement, parce qu’un tel tueur serait vite rattrapé.  Ensuite, le mode opératoire démontre que l’assassin de Maurice a fait preuve d’un minimum de planification, au moins pour l’enlèvement.  Il s’est fait suffisamment convaincant pour le faire monter sans violence à bord de sa voiture.  Comme on l’a vu dans le premier article de la série, il l’aurait convaincu de laisser tomber sa garde en lui promettant d’aller lui acheter des bonbons.  C’est donc qu’il avait planifié son scénario.  Il savait ce qu’il faisait.

Toujours selon le même documentaire, on fait ensuite le lien avec l’affaire Métivier-Lubin en y explorant une première piste intéressante, celle d’un chauffeur de taxi travaillant dans le quartier où s’étaient produits les enlèvements.  L’individu, qu’on se refuse de nommer, s’était lui-même rendu au poste de police.  Jacques Duchesneau, qui assistait à l’interrogatoire derrière une vitre teintée, fut témoin d’une scène étrange.  Lorsque le suspect fut confronté à un fait qui pouvait le lier au dossier (on ne précise pas lequel), il se tourna subitement vers sa droite et, en s’adressant à un personnage imaginaire, aurait dit quelque chose de semblable à ceci : « ah! C’est ça que tu lui as fait au petit Viens? ».

Duchesneau admet que ce suspect leur avait révélé des choses que seul le tueur pouvait savoir.  Malheureusement, puisqu’on ne précise pas ces éléments, il est impossible d’en juger la valeur réelle.  Toutefois, à l’époque des meurtres, le propriétaire de la compagnie de taxi se souvenait que l’individu lui avait ramené le véhicule dans un état lamentable, comme s’il s’était aventuré dans un boisé ou une zone boueuse.

Puis le malheur frappa au beau milieu de l’interrogatoire, lorsqu’on servit aux enquêteurs une ordonnance de la Cour exigeant la libération du chauffeur de taxi, qui fut cependant conduit en institution psychiatrique.  En vertu de la loi protégeant les malades mentaux, cette pratique peut causer la frustration du public mais, de grâce, ne la relions pas pour autant à une quelconque théorie du complot.  Les enquêteurs affectés au dossier ne pouvaient eux-mêmes rien y faire.

Selon le détective Lesieur, les informations fournies par cet individu allaient au-delà de la coïncidence.  Pour lui, ce fut le plus intéressant de tous les suspects.

Et comme si ce n’était pas assez, ce drôle de chauffeur de taxi retrouva rapidement sa liberté puisque les psychiatres furent incapables de prouver le danger qu’il pouvait représenter pour la société.  Que deux tueurs agissent la même journée, selon le Dr Chamberland, c’est presque statistiquement impossible.  En effet, ce commentaire nous fait réfléchir sur le fait que les affaires Viens-Métivier-Lubin sont probablement inséparables.  Malgré l’évidence, selon le journaliste Michel Auger, la police mit cependant du temps à admettre ce lien[1].

Le documentaire fait un autre rapprochement avec l’affaire Roux-Bergevin, ainsi que celle de Michel Étier, 12 ans.  Ce dernier fut porté disparu le 13 décembre 1984 et son corps retrouvé en mars 1985.  Son agresseur, jamais identifié, l’avait étranglé.

En 1992, le programme de délation Info-crime permit à la police de « se pencher sur un nouveau suspect », explique le narrateur.  Cet homme, qui avait pour nom Jean-Baptiste Duchesneau[2], demeurait dans le même quartier que les victimes à l’époque des faits.  Il aurait été la dernière personne vue en compagnie de Métivier et Lubin.  Plus fascinant encore, Duchesneau traînait un lourd passé judiciaire puisqu’il avait tué une fillette de 6 ans en 1973.  Selon le policier Pilon, cet homme avait été arrêté en 1987 pour inceste et autres agressions sexuelles.

Parmi les autres éléments incriminants, on raconte que Duchesneau aurait demandé à sa conjointe de l’époque de le couvrir devant les policiers.  Au moment où deux détectives vinrent le rencontrer à la prison de La Macaza, le 1er novembre 1993, Duchesneau devint soudainement très nerveux lorsqu’il comprit qu’on venait le voir pour les meurtres de 1984.  Il accepta cependant de passer le polygraphe.  Il fut entendu que la séance aurait lieu deux jours plus tard, le temps pour les policiers de préparer le tout, eux qui étaient sur le point de l’inculper pour meurtre ou de l’écarter complètement.  Mais le lendemain matin, Duchesneau s’envolait avec son secret.  On le retrouva mort dans sa cellule.  Il s’était enlevé la vie.

À la toute fin du documentaire de Guyot, on entend la mère de Maurice se demander comment le tueur faisait pour vivre encore avec son secret, 25 ans plus tard.  C’est une question qui revient régulièrement dans la bouche des proches des victimes.  Malheureusement pour eux, les psychopathes ne se la pose même pas.

Parmi les rares sources d’informations auprès desquelles le public peut s’alimenter pour mieux comprendre cette affaire, on retrouve un autre documentaire, celui-là présenté dans quelques salles de cinéma en 2014 sous le titre Novembre 84.  Dès le début, on comprend que le ton n’est pas le même que celui de Guyot, car on s’y fait beaucoup plus critique envers la machine policière.

Mais restons concentrés sur les suspects potentiels.

Selon cette nouvelle vision du dossier, c’est le 3 novembre 1984, c’est-à-dire entre la disparition de Viens et la découverte de son corps, que le mystérieux chauffeur de taxi s’est présenté volontairement aux policiers.  Cette fois, on le nomme : Claude Quévillon.  Tout comme l’avait précisé Jacques Duchesneau en 2009, Me Marc Bellemare rappelle que Quévillon avait alors fourni des éléments que seul le tueur pouvait connaître.  Encore une fois, cependant, on ne nous fournit toujours aucune précision quant à ces « éléments ».

Toutefois, on apportait un point nouveau en ciblant le colocataire de Quévillon, un personnage que l’on se contente toutefois de surnommer Le Chambreur.  Le document de Guyot n’en avait fait aucune allusion.

Dans Novembre 84, on apprend qu’une lettre dactylographiée aurait été déposée durant la journée du 3 novembre, laquelle demandait une faible rançon contre Maurice Viens.  On reprochait aux policiers d’avoir dissimulé cette information à la mère de Maurice, allant même jusqu’à parler de « bavure ».  On a pourtant vu dans les témoignages que les policiers ont accordés à Guyot qu’une marée d’appels les avait submergés.  On pourrait donc penser qu’ils étaient dans « le jus », sans compter que leur travail est d’enquêter sur un crime horrible et non pas de rapporter à la famille tous les ouï-dire entendus sur le terrain, ce qui risquerait d’ailleurs de jouer dangereusement avec leurs sentiments.

Dans l’affaire Denise Therrien, et probablement aussi dans certains autres cas médiatisés, on a connu quelques demandes loufoques de ce genre.  La plupart du temps, ils sont l’œuvre de mauvais plaisantins qui cherchent à profiter du malheur de certaines personnes.  Comme on le sait – et surtout comme on devrait se le rappeler régulièrement – les enquêteurs sont là pour résoudre un meurtre et non pas livrer aux familles tous les détails, d’autant plus qu’en début d’enquête tout le monde est considéré comme un suspect potentiel.  Sinon, les informations contenues dans un dossier risqueraient de se répandre publiquement et de saboter par le fait même toute possibilité d’en arriver à une conclusion viable.  Alors, peut-on réellement parler de bavure?

Puis, tout comme Duchesneau, le fameux Chambreur posséderait lui aussi un lourd passé.  Quand on mentionne qu’il a déjà tué un enfant à Shawinigan en 1975, il devient assez facile de l’identifier.  Bien qu’on se refuse à le nommer, le Chambreur est nul autre que Marc Perron, un déséquilibré qui s’est fait connaître publiquement en attaquant une jeune fille à coups de masse en face du Séminaire St-Joseph de Trois-Rivières en octobre 2015.  Nous y reviendrons.

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Marc Perron

Toujours est-il que l’ancien agent de probation de Perron, Ghislain Fortin, qui témoigne dans Novembre 84, se réfère au mode opératoire utilisé en 1975 et ceux de 1984 et 1985 pour établir un lien direct entre toutes ces affaires.  Il laisse clairement entendre que Perron serait le tueur en série responsable de tous ces meurtres.  Est-ce vraiment le cas?

Malheureusement, on ne permet pas au public d’entrer dans les détails, ce qui pourrait lui permettre de tirer ses propres conclusions.  Il faudra donc se tourner vers d’autres sources pour mieux étudier le passé de ce tueur.  Et c’est pour cette raison que je partage l’intégral des enquêtes de coroner sur les victimes.

Quel fut le mode opératoire utilisé en 1975?  Voilà la question qui m’a amenée à consulter l’enquête du coroner qui sommeille dans les boîtes de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ).

Avant de faire le même exercice pour le suspect Jean-Baptiste Duchesneau, nous reviendrons la semaine prochaine sur le passé trouble de Marc Perron.

Est-ce lui la clé de l’énigme?

(la semaine prochaine : 6ème partie, la piste Marc Perron)

 

[1] Je tiens à nuancer ce commentaire, puisqu’il pourrait ici être question du moment où la police a accepté de parler publiquement de ce lien, et non pas de la première fois où ils ont eu l’idée d’établir un lien entre ces meurtres.  D’ailleurs, dans différents articles de la présente série Les Faucheur d’enfants, vous retrouverez certains éléments permettant de croire que les policiers ont fait ce lien très tôt dans l’enquête.

[2] Aucun lien de parenté connu avec l’ancien enquêteur Jacques Duchesneau.

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4 thoughts on “Les Faucheurs d’enfants: 5ème partie, les suspects potentiels

  1. Bonjour, M..Veillette je vous suis à travers vos courriels que je lis régulièrement et qui me fascinent et je vous demande quelques informations au sujet de ma lecture des faucheurs 5 vous parlez d’une certaine Carole Marchand, je ne me souviens pas de cette affaire, elle habitait au Cap et autre chose s.v.p la BAnQ
    est-ce accessible au public? j’aimerais savoir si vous vendez vos livres vous-même ou faut aller en librairie
    Merci! à l’avance et j’attends impatiemment votre réponse à plus….

    Aimé par 1 personne

    1. Bonjour Carmen.

      Merci d’être une fidèle lectrice. C’est très apprécié.

      Concernant l’affaire Carole Marchand (et Chantal Côté), je vous laisse ici un lien vers l’un des deux articles que j’ai consacré à cette horrible affaire (https://historiquementlogique.com/2014/11/16/laffaire-cote-marchand-le-dossier-judiciaire-est-retrouve/). Je compte plus tard revenir là-dessus car j’ai mis la main sur le procès de Delarosbil, condamné pour ce double meurtre.

      En ce qui concerne BAnQ, c’est un organisme ouvert au public dont la mission est d’abord la conservation des archives mais aussi l’accessibilité à l’information. Dépendamment du document que vous souhaitez consulter, le personnel de BAnQ vous indiquera si vous y avez droit ou non. Plusieurs documents judiciaires son publics par définition, mais il y a évidemment quelques exceptions.

      Quant à mes livres, il est possible de les acheter directement de moi (ce qui évite les taxes, bien sûr) ou alors les commander en librairie en fournissant les coordonnées, nom de l’éditeur, ou numéro de ISBN, etc. Pour ces détails, je vous invite à cliquer sur l’onglet « Livres » dans l’en-tête du présent site, à moins que vous ne l’ayez déjà fait.

      Si vous avez de la difficulté à les obtenir, n’hésitez pas à me contacter de nouveau, ou que ce soit pour toute autre question. Si je peux vous répondre, je le ferai avec plaisir.

      Bonne journée et au plaisir.
      Eric

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