Les Faucheurs d’enfants: 6ème partie, la piste Marc Perron

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Le corps de Marc Beaudoin, tel qu’on l’a retrouvé en 1975. (photo: Le Nouvelliste)

Vers 18h00, le vendredi 7 novembre 1975, Marc Beaudoin, un garçon de 11 ans[1], marchait dans les rues de Shawinigan avant d’arriver chez son copain Alain Lord, 10 ans, au 2553 rue Laval.  Marc, qui portait des pantalons bruns et une veste à carreaux rouge et noire se mêla au petit groupe réuni chez Lord pour jouer à la tag.  Par la suite, les enfants se divertirent également avec quelques jouets.

Vers 20h30, Marc s’excusa en expliquant à ses amis que sa mère lui avait fait promettre de rentrer avant 21h00 et comme il lui fallait justement une trentaine de minutes pour couvrir la distance à pied, il avait intérêt à ne pas traîner.  Il habitait au 333 de la 2ème rue.  Après avoir salué Alain et les autres, il s’éloigna en solitaire au milieu de cette nuit brumeuse.  En fait, le brouillard était si dense ce soir-là qu’on rapporta quelques accidents de voiture dans la région.

Comme si cette fumée naturelle l’avait complètement englouti, Marc Beaudoin ne rentra jamais chez lui.

Le lendemain matin, Gaétan Renault, un adolescent de 13 ans qui résidait au 252 de la 3ème rue, décida d’aller jouer au hockey avec son copain Jacques Mercier.  Pour ce faire, les deux amis se dirigèrent dans la cour de l’École St-Bernard, où ils commencèrent à s’envoyer la balle.  Après quelques tirs, Mercier dut se déplacer plus loin pour aller la récupérer.  C’est à ce moment qu’il découvrit quelqu’un étendu au sol, appuyé contre un hangar.  À son tour, Renault s’est approché.  Tous deux crurent d’abord à un drogué qui s’était endormi.

Au bout d’un moment, les deux jeunes se décidèrent à contacter la police.  Ils étaient sur la 3ème rue lorsqu’ils virent passer une auto de patrouille vers 10h00.  À bord de celle-ci se trouvaient le constable Marcel Pruneau, 39 ans, et son collègue Yvon Grenier.  D’après les renseignements fournis par les deux jeunes hockeyeurs, Pruneau n’eut aucune difficulté à découvrir la raison de l’appel.  Il ne s’agissait d’ailleurs pas d’un quelconque va-nu-pieds, mais plutôt du corps d’un garçon correspondant à la description de Marc Beaudoin, porté disparu la veille.

Sans tarder, Pruneau contacta le répartiteur pour lui demander à ce qu’un détective vienne sur les lieux.  L’enquêteur Guy Deschênes fut le premier à débarquer à l’École St-Bernard.  Au fil de l’enquête, d’autres limiers seront impliqués dans l’affaire, et cela à différents degrés, tels qu’Alide Gilbert de Shawinigan, le capitaine Raymond Richard, André Pelletier et l’agent André Aubert de l’Escouade des Enquêtes Criminelles de la Sûreté du Québec du Cap-de-la-Madeleine.

Une fois les photos de la scène de crime complétées, le corps fut transporté à l’Hôpital Régional, où le décès fut constaté par les docteurs Jacques et Honoré Cossette, ce dernier occupant également la fonction de coroner du district.  On le confia ensuite à la morgue d’Oscar St-Ours.

Toutefois, en observant la nature des blessures, le coroner Cossette ordonna immédiatement un transfert vers l’Institut Médico-Légal de Montréal afin de procéder le plus rapidement possible à une autopsie.  Celle-ci, pratiquée par le Dr Wesner Thesee, débuta à 16h00.

Parmi les constatations effectuées lors de l’examen externe, il nota de multiples lacérations aux organes, tels que les reins, le foie, la rate et les poumons.  Il faisait également la différence entre des plaies piquantes, moins profondes, et d’autres pénétrantes.  Le pathologiste évita de s’aventurer sur l’interprétation de ces blessures, mais il se pourrait bien, par exemple, que l’assassin ait d’abord torturé sa victime en la piquant avant de lui asséner des coups plus violents, et par conséquent mortels.

Beaudoin pesait 87 livres et mesurait 4 pieds et 9 pouces.  « Le cadavre présente des lividités postérieure[s] non-spécifiques et une rigidité généralisée marquée aux quatre membres.  Le visage est légèrement souillé par de la terre ».  Il portait un chandail bleu, un pantalon brun, un manteau à carreaux rouge et noire troué en trois endroits.  De plus, deux boutons avaient été arrachés.  Dans la poche droite se trouvait encore le trousseau de clés de la victime.

Quant aux marques traumatiques, le pathologiste écrira : « plaies piquantes et pénétrantes multiples du corps : (31).  Réparties au dos, au niveau de la poitrine, au niveau des deux (2) bras et au niveau du creux de la main droite.  En avant, il y a quatorze (14) plaies piquantes et pénétrantes.  Au niveau du dos, on note neuf (9), au niveau du bras gauche, on note trois (3), au niveau de la cuisse droite (2), au niveau de la cuisse gauche (1), au niveau de la main droite (2) dont une au niveau de la face palmaire du pouce droit qui selon toute vraisemblance pourrait constitué [sic] une plaie de défense ».

Autre détail important, il notera que « les plaies sont orientées en tous sens, axiales, transversales et obliques » en plus de varier de 1,5 à 3,2 cm.  Puis il détecta finalement une légère éraflure cutanée au niveau de l’aile droite du nez.  Il n’y avait aucune autre blessure au niveau de la tête.  Les 31 coups de couteau représentaient donc la partie principale de cette agression.

Bien que ses constatations ne laissent entrevoir aucun signe d’agression sexuelle, le Dr Thesee fit tout de même un prélèvement au niveau du rectum.  Les tests destinés à dépister les spermatozoïdes s’avérèrent négatifs.

Dans sa conclusion, il fit remonter la mort entre 21h00 et minuit dans la soirée du vendredi.  Quant à la cause du décès, il l’attribuait à l’hémorragie causée « par les nombreuses perforations d’organes », ajoutant que « les trente-et-une (31) plaies notées au niveau du corps, treize (13) sont pénétrantes, c’est-à-dire ont atteint des organes intérieurs et dix-huit (18) sont piquantes ».  Selon lui, la lame de l’arme du crime mesurait au moins 3 pouces et demi de longueur.

L’enquête finit par conduire les policiers vers Marc Perron, un jeune homme de 16 ans qui habitait avec ses parents au 2455 rue Dollard.  Après lui avoir fait avouer son crime, ceux-ci parvinrent à le convaincre de les conduire jusqu’à l’arme du crime.  Ainsi, au cours de la soirée du 11 novembre, vers 22h40, Marc Perron montra au détective Alide Gilbert le couteau de chasse de son père, rangé dans un coffre à outils situé dans le hangar de la famille Perron.  Le détective Guy Deschênes se chargea de prendre des photos pendant l’ouverture du coffre.  Le poignard se trouvait toujours dans son étui.

Le lendemain, 12 novembre, les détectives Gilbert et Pelletier se rendirent à l’Institut Médico-Légal de Montréal pour confier le couteau au biochimiste Pierre Boulanger, de même que des vêtements, des fragments de feuilles mortes, et des dépôts de terre prélevés sur la scène de crime.  Le rapport, que Boulanger compléta en date du 24 novembre, conclut que les fragments de végétaux portaient des traces de sang humain du groupe A, tout comme le couteau et les pantalons.

L’enquête du coroner s’ouvrit le 26 novembre 1975, mais fut rapidement ajournée au 2 décembre en raison d’une tempête de neige qui empêcha certains témoins de se rendre sur place.

Ce jour-là, les audiences s’ouvrirent à 19h30.  Me Lucien Dallaire agissait comme procureur de la Couronne, tandis que Me Guy Germain, qui avait défendu le tueur en série Marcel Bernier lors de son procès de 1966 pour le meurtre de Denise Therrien, représentait les intérêts de Marc Perron, que l’on considérait alors comme un témoin important.  Finalement, Me Yves L. Duhaime épaulait la famille Beaudoin.

Après qu’on eut expliqué que la victime avait été identifiée par son père, Jean-Paul Beaudoin, et son frère Jacques, le rapport d’autopsie fut déposé en preuve.

Le premier témoin fut Normand Poirier, un policier de la Sûreté du Québec âgé de 34 ans.  Interrogé par Me Dallaire, cet agent de l’Identité Judiciaire expliquera que le 8 novembre, vers 16h15, le Dr Thesee avait fait appel à lui afin de prendre dix photos couleur du cadavre, que l’on déposa sous la cote C-6[2].

Le policier de la Sûreté municipale de Shawinigan Guy Deschênes, 37 ans, avait été amené à prendre des photos directement sur la scène de crime au matin de la découverte, vers 10h15.  La photo apparaissant au sommet du présent article est tirée du Le Nouvelliste, car aucun cliché n’a été déposé avec le dossier d’archive que j’ai consulté.

Ensuite, on déposa les photos prises lors de la découverte du couteau de chasse.  Dès la prononciation du nom de Perron, Me Germain intervint afin de rappeler qu’il s’agissait d’un mineur et qu’il fallait interdire aux journalistes de publier son nom.  Le coroner Cossette n’eut d’autre choix que d’accepter la requête, en plus de demander aux photographes de ranger leur équipement.  Ainsi, la couverture médiatique s’avéra par la suite limité, en plus de priver le public de nombreuses informations ici présentées pour la première fois en plus de 40 ans.

Après avoir entendu Alain Lord, l’ami de la victime, ainsi que Renault, qui avait découvert le corps avec Mercier, le coroner appela Marc Perron lui-même dans la boîte des témoins.  Il n’en fallut pas davantage pour que Me Guy Germain se lève à nouveau, cette fois pour demander un huis clos.  Me Dallaire ne s’opposa pas à cette requête.  Pour sa part, Me Duhaime obtint que la famille Beaudoin et les journalistes puissent demeurer dans la salle afin d’entendre la suite.  Quant aux autres, on exigea aussitôt leur expulsion.

Après qu’on eut accordé la protection de la Cour à l’étudiant de 16 ans, Me Dallaire s’en approcha pour l’interroger.

  • Monsieur Perron, commença-t-il, vous êtes étudiant à quelle école?
  • À la polyvalente des Chutes.
  • À quel niveau?
  • Secondaire 4, 11ème année.
  • En date du 7 novembre 1975, monsieur Perron, est-ce que vous êtes allé à l’école au cours de la journée?
  • … Le 7 novembre?
  • Oui, le 7 de novembre? C’est un vendredi ça?
  • Vous êtes allé à l’école?

Selon les transcriptions, Perron se contenta de répondre à cette question par un « signe de tête affirmatif ».  En fait, il parut lent dans plusieurs de ses réponses, et parfois même il demeura silencieux.

  • Vous vous êtes levé à quelle heure le matin du 7 novembre, vous en souvenez-vous?
  • À quelle heure que vous êtes allé à l’école dans l’avant-midi?
  • Est-ce que vous êtes allé dîner à votre domicile?
  • Oui, toujours.
  • Vous avez dîné avec vos parents?
  • Oui, seulement que ma mère.
  • Votre père travaillait, j’imagine?
  • Dans l’après-midi, est-ce que vous êtes retourné à l’école?
  • À quelle heure que s’est terminé l’école?
  • À 16h00.
  • Après l’école, est-ce que vous êtes retourné à votre domicile?
  • Est-ce que vous êtes retourné à votre domicile sur la rue Dollard?
  • Est-ce que vous avez soupé chez vous en date du 7 novembre?
  • En compagnie de qui?
  • Je …
  • Est-ce que vous étiez en compagnie de vos parents?
  • Oui, toute la famille : mon père, ma mère, et mon petit frère.
  • Dans la soirée, là, après le souper, est-ce que vous vous êtes rendu en quelque part?
  • Est-ce que vous avez quitté votre domicile?
  • … Oui, oui.
  • Vers quelle heure?
  • Est-ce que vous avez apporté quelque chose avec vous lorsque vous avez quitté votre domicile?
  • Est-ce que vous avez pris un certain objet chez vous?

Puisque le témoin semblait ne pas vouloir répondre, l’avocat tenta un détour pour l’amener à parler du couteau.

  • Avez-vous un hangar chez vous?
  • Quand j’ai faite ça, j’m’en souviens plus.
  • Vous vous en souvenez pas?
  • J’me souviens pas d’avoir fait ça.
  • Vous rappelez-vous d’avoir parti avec quelque chose dans votre ceinture?
  • … (signe de tête négatif)
  • Je te montre ici un couteau, là, avec un étui. Est-ce que ça te dit quelque chose ça?

Perron prit le temps d’examiner le poignard et l’étui avant de répondre par un autre signe de tête, cette fois affirmatif.

  • À quelle place que tu as déjà vu ce couteau-là?
  • Chez nous.
  • En date du 7 novembre, est-ce que tu t’en es servi de ce couteau-là?
  • À quelle place que tu l’avais pris le couteau, à quelle place qu’il se trouvait chez vous?
  • Dans le coffre.
  • Et ce coffre-là, il était placé où?
  • Dans le hangar, une dépense.
  • Une dépense?
  • Est-ce que tu es parti avec ce couteau-là à 19h00, le soir, de la maison?
  • Maintenant, tu l’avais mis où ce couteau-là, sur toi?
  • Je l’avais mis dans ma ceinture.
  • Puis, tu as fait quoi par la suite, là? Tu t’es rendu où?
  • … J’ai descendu, là. J’allais prendre une marche.  J’avais pas cette idée-là, j’ai décidé d’aller prendre une marche et pis j’avais pas cette idée-là.
  • Tu n’avais pas cette idée-là?
  • À un moment donné, quelle idée que tu as eue?
  • À un moment donné, est-ce que tu t’en es servi de ce couteau-là dans la soirée?
  • Pour faire quoi?
  • Veux-tu raconter à monsieur le coroner pourquoi tu t’en es servi à un moment donné, au cours de la soirée?
  • … Je suis obligé de répondre?
  • Vous savez ben ce qui est arrivé.
  • Bien, c’est-à-dire on ne sait pas nous autres, justement. On te demande de nous raconter ce qui s’est passé?
  • Ben, je l’ai tué.
  • Tu l’as tué?
  • … Oui.
  • Est-ce que tu peux parler un peu plus fort, intervint le coroner Cossette. J’ai pas compris.
  • Qu’est-ce que tu as fait le soir avec ce couteau-là?, reprit Me Dallaire.
  • Tu as tué qui?
  • Le p’tit gars.
  • Un jeune homme?
  • Que tu avais rencontré où?
  • À quelle place que tu l’as rencontré ce jeune homme-là?
  • En bas de la ville.
  • Te souviens-tu sur quelle rue?
  • Des Cèdres.
  • Sur la rue Des Cèdres?
  • Est-ce que tu as parlé avec ce jeune homme-là, lorsque tu l’as rencontré?
  • D’abord, est-ce que tu le connaissais ce jeune homme-là?
  • De vue, oui.
  • Est-ce que tu savais son nom?
  • J’savais pas son nom.
  • Est-ce que tu le connaissais de vue?
  • J’savais pas son nom mais y me semblait que …
  • Il te semblait que tu l’avais déjà vu en quelque part?
  • Tu le connaissais de vue comme ça?
  • J’savais pas son nom.
  • Lorsque tu l’as rencontré ce jeune homme-là, est-ce qu’il se promenait sur le trottoir?
  • Est-ce qu’il circulait sur le trottoir sur la rue Des Cèdres?
  • Est-ce qu’il était seul à ce moment-là?
  • Lorsque tu l’as accosté, j’imagine que tu as dû lui parler?
  • Lui as-tu parlé?
  • J’m’en souviens plus.
  • Est-ce que tu as marché avec lui sur le trottoir? Est-ce que tu as fait un bout de chemin avec lui?
  • Et pis, à un moment donné, qu’est-ce qui s’est passé?
  • Est-ce que vous avez passé dans une cour d’école?
  • Ça, est-ce que c’est toi qui lui a suggéré de passer dans la cour de l’école ou ben si …?
  • De quelle façon que ça s’est décidé ça, de passer dans la cour d’école?
  • Dans la cour de l’École St-Bernard?
  • Tout ce que je sais, c’est que je me suis ramassé dans la cour de l’école et pis moé, j’pensais que je donnais des coups de poings et pis eh …
  • Tu pensais que tu donnais des coups de poings et c’est ton couteau que tu avais?
  • Te souviens-tu à quelle place que tu l’as frappé avec ton couteau?
  • Sur quelle partie de son corps que tu l’as frappé?
  • J’le sais pas … dans l’abdomen. J’le sais pas.
  • Dans le devant?
  • Est-ce que vous pourriez, s’il vous plaît, lever la tête un peu plus haute pour que la sténographe puisse prendre les notes?, intervint le coroner. Notes qui sont nécessaires à la justice dans ces choses-là, dans cette chose-là et également répondre un peu plus fort pour éviter qu’on demande les questions deux, trois fois.
  • À ce moment-là, reprit Me Dallaire, te souviens-tu à quel endroit que tu étais dans la cour lorsque …?
  • Dans le fond de la cour.
  • Est-ce que c’est toi qui lui a demandé de te suivre ou si c’est lui qui t’a demandé de passer par-là? Te souviens-tu?
  • (Haussement d’épaules) J’m’en souviens pas.
  • Tu te souviens de lui avoir donné des coups de couteau?
  • Des coups de poing.
  • Seulement que des coups de poings?
  • Ben, j’voyais, j’voyais des coups de poings quand c’est arrivé. J’le sais pas.
  • Mais te souviens-tu d’avoir pris ce couteau-là dans tes mains à ce moment-là?
  • Tu t’en souviens pas?
  • Est-ce que tu peux dire à qui appartient ce couteau-là?, demanda le coroner.
  • À mon père. On le prenait pour aller à la pêche.
  • Est-ce que tu t’en servais souvent?
  • Le traînais-tu avec toi de façon habituelle le soir quand tu sortais?
  • … J’ai jamais été à la chasse, j’ai jamais, j’ai jamais tué un animal.
  • Te souviens-tu quelle était la condition atmosphérique ce soir-là où tu as passé à travers la cour de l’école … quelle température il faisait?
  • C’était brumeux?, reprit Me Dallaire.
  • Ouais…
  • Mais qu’est-ce que tu as fait avec ce jeune homme-là dans le coin de la cour de l’école. … Tu parles de coups de poings, qu’est-ce qui s’était passé exactement, te souviens-tu?
  • C’est assez récent?
  • Je pensais que, je pensais que, je pensais que j’avais donné des coups de poings et pis eh, c’est un couteau.
  • C’est un couteau que tu as …?
  • J’le sais pas, j’m’en souviens pas. Je donnais des coups de poings moé.  J’ai déjà été battu et pis eh, et pis ça m’a resté.
  • Par la suite, là, est-ce que tu te souviens … te souviens-tu quel trajet que tu as pris après cet incident-là, après cet incident de la cour de l’école?
  • J’ai monté par la rue Des Cèdres et pis eh et pis j’ai passé à la gare.
  • Veux-tu dire à monsieur le coroner ce que tu as fait là, à la gare?
  • Je me suis aperçu justement que j’avais un couteau.
  • Que tu avais un couteau?
  • J’ai été l’arranger.
  • Qu’est-ce que tu as fait pour l’arranger?
  • Je l’ai lavé.
  • Tu l’as lavé?
  • Qu’est-ce qu’il y avait sur ton couteau à ce moment-là lorsque tu es allé à la gare pour le laver?
  • … du sang.
  • Du sang?
  • Tu as lavé ça où exactement à la gare?
  • Dans un lavabo.
  • À ce moment-là, est-ce que tu étais seul?
  • … ah ben là … j’étais seul, oui. Il y avait le gardien qui gardait plus loin là, mais eh
  • Maintenant, par la suite, après avoir lavé ton couteau, qu’est-ce que tu as fait?
  • J’ai reparti, j’ai passé dans le chemin de terre jusque chez moi … sur la rue Vincent, St-Charles.
  • Te souviens-tu vers quelle heure que tu l’as rencontré ce jeune homme-là?
  • Vers quelle heure approximativement?
  • … 21h00, peut-être.
  • À quelle heure t’es-tu rendu dans la cour de l’école après, là?
  • C’est ça, c’est vers 21h30?
  • À ce moment-là, tu étais seul dans la cour de l’école avec lui?
  • Il n’y avait pas d’autres personnes?
  • Tu n’en as pas vues?
  • Le 11 novembre, te souviens-tu qu’il y a des policiers qui sont allés te voir?
  • Quelques jours après, là?

Marc Perron reconnut aisément l’une des photos prises chez lui, au moment de récupérer le couteau dans le coffre à outils.

  • Qui est-ce qui a indiqué ça aux policiers?
  • C’est moé.
  • C’est le même couteau que tu avais en date du 8 novembre?
  • C’est toi-même qui l’as déposé dans ce coffre-là, métallique?
  • Te souviens-tu quelle journée que tu as fait ça?
  • Le soir même.
  • Le soir même?
  • Est-ce que c’est à cet endroit-là que tu l’avais pris ou si le couteau, avant de partir de chez vous…?
  • Le vendredi soir, le 7 novembre avant de rencontrer ce jeune homme?
  • Est-ce que c’est dans le hangar également que tu l’avais pris ce couteau-là?
  • Dans le même coffre.
  • Après la veillée, tu l’as remis dans le même coffre?
  • Maintenant, te souviens-tu, dans la cour de l’école, d’avoir enlevé un manteau sur ce jeune homme-là, sur un jeune homme, un veston, une chemise carreautée?
  • C’est toi qui as fait ça?
  • Pourquoi tu as fait ça?
  • Ben … c’est pareil comme si j’avais repris mes sens après.
  • Tu as repris tes sens après?
  • Ouais, pis là, j’me suis aparçu [sic] qu’il mouillait et pis eh
  • Qu’il pleuvait?
  • Ouais et pis je l’ai recouvert.
  • Tu l’as recouvert quoi?
  • La tête.
  • Sur la tête?
  • Y mouillait.
  • Une fois rendu à ton domicile là, vers quelle heure que tu es rendu à ton domicile ce soir-là?
  • Et là, qu’est-ce que tu as fait?
  • Ben là, j’ai été à la Polyvalente des Chutes pour voir le résultat des élections mais c’était terminé. Là, mon père est venu me chercher à la Polyvalente.
  • Vers quelle heure que ton père est allé te chercher?
  • J’étais chez nous, ça fait que là je l’ai laissé, j’le savais pas.
  • Tu ne savais pas qu’il était mort?
  • Par la suite, est-ce que tu t’es couché?
  • Est-ce que tu as conté ça à ton père?
  • Je pensais à ça, ouais.
  • Le lendemain c’était le samedi, je comprends que vous n’aviez pas d’école?
  • Le dimanche, est-ce que …?
  • C’est le samedi que j’ai appris ça qu’on avait trouvé tout ça là.
  • Tu as appris ça de quelle façon?
  • De mon ami.
  • Et …?
  • Le samedi soir, on était parti et on a été chez un de ses amis et pis eh, on a commencé à parler de ça, pis je savais pas qu’il eh
  • Quel est son nom à ton ami, celui qui t’a appris ça?
  • Jean Lahaie.
  • Il t’a dit quoi là, exactement?
  • … Il a su ça à la radio qu’un p’tit gars avait été trouvé, pis toute ça et pis eh
  • Quelle réaction que tu as eue à ce moment-là quand il t’a parlé de ça?
  • Ben, j’ai faite ben, j’y ai pensé et pis j’ai pas veillé tard.
  • Tu es allé te coucher?
  • … Pas tout de suite, je pense qu’il y avait du hockey ce soir-là … oui. Il y avait du hockey, j’ai écouté le hockey.
  • Est-ce que tu avais pris de la boisson toi, au cours de cette journée-là du 7 novembre?
  • Est-ce que tu en prends de la boisson d’habitude?
  • Est-ce que tu avais pris des médicaments ou des pilules?
  • Aucune drogue.
  • Pas de drogue?
  • Je fume pas non plus.
  • Comment est-ce que tu expliques ça ton geste, là?

Puisque Me Germain s’objecta à cette question, ce fut au coroner de poursuivre l’interrogatoire.  Lorsque celui-ci tenta de demander à Perron quelle était son intention en se rendant laver son couteau à la gare, Me Germain intervint à nouveau, cette fois pour lui faire remarquer que si on était en procès le juge leur ferait certainement remarquer que des intentions on pouvait déduire des faits.

Malgré ce conseil, le coroner s’entêta.

  • Je vais poser ma question de façon directe, reprit-il. Est-ce que vous avez lavé le couteau dans l’intention de vous soustraire ou de cacher un acte que vous avez commis, que vous aviez commis?
  • … C’est ça, fit Perron.

S’il a réellement nettoyé le couteau c’est parce qu’il était conscient du mal qu’il avait fait, peut-on en déduire.  S’il était conscient, pourrait-on également le déclarer apte à subir son procès?

D’ailleurs, Me Germain passa la remarque qu’il avait compris ce détail avant même que la question du coroner soit soumise.  Après tout, Perron avait quitté son logement avec le couteau dans sa ceinture, et cela sans justification, ce qui en soit prouvait déjà une certaine forme de préméditation, d’intention criminelle.  Ce soir-là, semble-t-il, il avait eu l’intention de tuer quelqu’un, de s’en prendre à la société en général.  La seule chose qu’il n’avait pas prévue, apparemment, c’était l’identité de sa victime.  Il avait donc frappé au hasard, spontanément, et de manière plutôt désorganisé.

Après lui avoir fait admettre qu’il avait marché sur une distance de trois coins de rues en compagnie de Beaudoin avant de le poignarder – une distance qu’il estimera lui-même de trois ou quatre minutes –, Me Dallaire déclara ne plus avoir de question pour le témoin.  Après que les avocats Germain et Duhaime eurent annoncé la même chose, le coroner se tourna à nouveau vers Perron.

  • Est-ce que dans votre souvenir, la victime était dans cette position au moment où vous l’avez laissée?
  • (le témoin examinant la photographie) … Oui.
  • Est-ce que les vêtements qui sont sur la tête de la victime ici c’est vous-même qui les avez déposés à cet endroit-là?
  • … Oui.

Finalement, Me Duhaime changea d’avis et se leva en demandant la permission de poser une question.

  • Marc Perron, au moment du 7 novembre, est-ce que tu étais sous les soins d’un médecin?
  • Pas à ce moment-là?

Le coroner leva donc le huis clos, et les curieux expulsés un peu plus tôt purent revenir entendre le verdict.

  • Après avoir entendu les témoignages, fit Cossette, il appert que la mort de Marc Beaudoin est survenue dans les circonstances suivantes : le vendredi soir, le 7 novembre 1975, alors que la victime revenait d’une rencontre avec ses amis dans la paroisse … sur la rue Laval, paroisse du Christ-Roi, sur la rue Laval, l’enfant, la victime revenait où il demeurait sur la 2ème rue à Shawinigan et en cours de route, il aurait rencontré le témoin important, soit Marc Perron et au cours du témoignage des personnes qui ont rencontré la victime, au cours de la soirée, soit Alain Lord, Gaétan Renault au moment du départ du jeune Beaudoin de la rue Laval, la personne était absolument consciente et en cours de route, selon le témoin important lui-même, Marc Perron … celui-ci aurait déclaré au cours de l’enquête, avoir blessé mortellement la victime Marc Beaudoin. À cette fin, je le reconnais comme étant coupable de crime et je demande à la Cour du Bien-Être Social de bien vouloir prendre les procédures nécessaires quant à la gravité et aux conséquences de l’acte criminel posé.
  • Je comprends que vous voulez dire, monsieur le coroner, criminellement responsable de la mort …?, demanda Me Dallaire.
  • Oui, c’est un crime. C’est criminellement responsable de la mort du jeune Marc Beaudoin.

Selon Ghislain Fortin, ancien agent de probation de Perron qui témoignera en 2014 dans le documentaire Novembre 84, le jeune homme fut déclaré inapte à subir son procès et envoyé en institut psychiatrique.  À la même époque, il aurait également agressé d’autres enfants, sans toutefois se rendre jusqu’au meurtre, dont un qu’il aurait attaché à un arbre à l’île Melville.  Perron n’en était donc pas un seul crime à son palmarès.

Maintenant, avec le recul, il nous apparaît évident qu’on pourrait déjà le classer dans la catégorie des violeurs ou agresseurs en série.  Qu’à cela ne tienne, le système des libérations conditionnelles et celui de ma médecine psychiatrique étant ce qu’ils sont, Marc Perron ne devait être interné que quelques années.  À l’automne 1984, au moment du triple meurtre de Viens-Métivier-Lubin, il habitait le même quartier que ces enfants, à Montréal.

En 1996, Marc Perron se trouvait toujours à Montréal quand il fut condamné pour une agression armée avec menaces et séquestration sur une enfant de sexe féminin.

Le 20 février 2010, il se retrouva dans un dépanneur de la rue St-Marc à Shawinigan.  C’est là que son attention fut attirée par un garçon de 11 ans, occupé à acheter des bonbons.  À la sortie de l’enfant, Perron l’aurait suivi pour lui demander de l’accompagner chez lui afin de l’aider à compléter certains travaux.  Perron, qui n’avait utilisé aucun stratagème en 1975 pour s’en prendre à Beaudoin – quoique il l’avait accompagné sur une distance de trois coins de rue, ce qui leur a laissé le temps de bavarder tout de même un peu – se montra convaincant puisque le garçon accepta de le suivre dans son logement de la 3ème Avenue, dans le secteur Shawinigan-Sud.  Selon une autre version, Perron l’aurait plutôt attiré avec des bonbons.  Malheur à lui, cependant, car Perron l’agressa sexuellement avant de le ramener au même endroit.  Encore une fois, l’enquête policière permit de l’arrêter en quelques jours seulement, soit le 26 février.

Perron comparut au palais de justice de Shawinigan, où on l’accusa d’agression et attouchements sexuels.  Le 2 mars, il tenta de retrouver sa liberté mais le juge s’y opposa en raison de ses antécédents en semblable matière.  En juin, il se méritera 20 mois de prison.  Il n’en fit que 17 en raison de la détention provisoire.  De plus, on lui avait imposé une probation de 3 ans qui l’empêchait de se trouver en compagnie de jeunes de moins de 16 ans.

screenhunter_271-oct-13-21-53         En octobre 2015, c’est avec une masse (ou un marteau) que Perron agressait l’adolescente Natasha Raymond.  Cette fois, son mode opératoire ressemblait étrangement à celui utilisé contre Marc Beaudoin, quarante ans plus tôt.  Mais, apparemment, personne ne mentionna cette similitude.  Il s’était attaqué spontanément à un enfant mineur, dans ce cas-ci une fille, de manière désordonnée et sans préméditation apparente, exception faite d’une arme qu’il transportait avec lui.  Encore une fois, aucun mobile apparent.  Comme s’il voulait s’en prendre à la société en général à travers des enfants.

Il n’en fallait pas davantage pour que Me Marc Bellemare sorte dans les médias pour souligner que Marc Perron avait un lien avec la disparition de Cédrika Provencher, survenue à Trois-Rivières le 31 juillet 2007.  Comme on le sait, deux mois à peine après cette déclaration, on retrouvait les restes de Cédrika le long de l’autoroute 40.  Encore une fois, Me Bellemare blâma le travail policier au moment où ceux-ci se retiraient après avoir complété leurs fouilles.  La première version du documentaire Novembre 84 se terminait d’ailleurs avec ce lien plutôt risqué, à savoir que Le Chambreur pouvait être impliqué dans l’affaire Cédrika.

Lorsque Jonathan Bettez fut arrêté pour pornographie juvénile en août 2016, les dernières personnes qui pensaient croire en la culpabilité de Perron se rangèrent derrière la majorité.  Car le jeune homme d’affaire faisait un suspect beaucoup plus intéressant.

Le 28 septembre 2016, le jour même où l’avocate de Jonathan Bettez recevait copie de l’ensemble de la preuve collectionnée sur son client, Marc Perron plaidait coupable au palais de justice de Trois-Rivières pour l’agression qu’il avait perpétré en octobre 2015.  Par ailleurs, on annonçait la possibilité d’une requête visant à le déclarer délinquant dangereux.  Connaissant son passé, il est étonnant, voir inacceptable, que cette demande n’ait pas été faite plus tôt.

Marc Perron est-il vraiment responsable des meurtres de 1984 et 1985?

Dans la version DVD du film documentaire Novembre 84, on affirme que la police aurait retrouvé chez Marc Perron (à une date inconnue) un scrapbook contenant des découpures de journaux sur les assassinats ou disparitions d’enfants, ainsi qu’une ceinture munie de pics.  Ensuite, on prétend se baser sur le rapport d’autopsie pour affirmer que c’est le même genre de ceinture qui a été utilisée sur le corps de Maurice Viens.  Pourtant, comme on l’a vu au cours des articles précédents, même la pathologiste n’osait pas une telle allégation; rigueur scientifique oblige.  Le rapport du Dre Sourour parle uniquement d’objet contondant, rien de plus.  Pour être plus précise, voici l’extrait :

« on note des contusions formant des plages étendues impliquant toute la partie du dos à partir du niveau de la ceinture, les deux fesses, le dos des cuisses jusqu’au pli des genoux.  Il s’agit de multiples empreintes superposées d’une surface contondante et répétant une mesure de 4 cm de largeur avec éraflures linéaires sur les bords de l’empreinte contusionnée et aussi des éraflures et des abrésions [sic] linéaires superposées et entrecroisées (donnant une impression de multiples impacts avec une surface contondante appliquée à cette région dont certains sont superposés).  Ces marques décrites s’étendent jusqu’au niveau de la hanche gauche vers la partie antérieure ».

Bien que la Dre Sourour mentionnait « des éraflures linéaires sur les bords de l’empreinte contusionnée », elle ne parle jamais d’une arme tranchante ou piquante.  Au contraire, elle mentionnait à deux reprises une surface contondante[3] pour décrire l’objet de torture.

Dans un article du Journal de Montréal, une autre imprécision se glissa lorsqu’on revint sur le cas de Beaudoin en parlant de 31 coups de couteau, dont 17 mortels[4]. C’est faux, bien sûr, si on en revient encore une fois au rapport d’autopsie, qui indiquait plutôt la présence de « trente-et-une (31) plaies notées au niveau du corps, treize (13) sont pénétrantes, c’est-à-dire ont atteint des organes intérieurs et dix-huit (18) sont piquantes ».

Il existe toutes sortes de rumeurs en ce moment, allant même jusqu’à dire que Perron aurait travaillé pour les Emballages Bettez, en plus d’avoir été complice de Jonathan dans le meurtre de Cédrika Provencher en 2007.

Comme j’exclus totalement les rumeurs de la pensée qui occupe cette série d’articles, nous nous en tiendrons aux faits établis et aux documents disponibles.

Avant de tenter une réponse quant au sérieux de la candidature de Perron, nous verrons bientôt celle du deuxième suspect, qui pourrait lui aussi être un candidat sérieux, sinon davantage.

(la semaine prochaine : 7ème partie, la piste Jean-Baptiste Duchesneau)

[1] Marc Beaudoin est né le 10 septembre 1963.  Ses parents étaient Jean-Paul Beaudoin et Pierrette Berthiaume, tous deux mariés le 21 août 1948 à Grand-Mère.  Pierrette, fille de Joseph et de Rose Lanouette, est décédée le 17 mars 1997 à Shawinigan-Sud.

[2] Ces photos n’ont pas été déposées dans le dossier de l’enquête de coroner que j’ai consulté à BAnQ Trois-Rivières.

[3] Selon Larousse (2016) : (du latin contundere, frapper) Se dit d’un objet qui meurtrit par écrasement, sans couper : Une matraque est une arme contondante.

[4] http://www.journaldemontreal.com/2014/11/10/elle-redoute-le-meurtrier-de-son-frere

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2 thoughts on “Les Faucheurs d’enfants: 6ème partie, la piste Marc Perron

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