Les Faucheurs d’enfants: 7ème partie, la piste J.-B. Duchesneau

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Lors de l’enquête du coroner en 1973, Duchesneau incline la tête lorsque son avocat lui montre le marteau qu’il a reçu en cadeau de son beau-père, l’arme du crime.

On a vu plus tôt que le 31 mai 2016 le réseau TVA annonçait que Nicole Roux, la mère de Denis Roux-Bergevin, s’était laissé convaincre par les policiers que l’assassin de son fils était nul autre que Jean-Baptiste Duchesneau.  On laissait même entendre que sa « signature » de tueur correspondait à d’autres meurtres du genre.  Nicole Roux allait même jusqu’à affirmer « on a la preuve plus qu’à 100% » que c’était bien Duchesneau.

Si on admet cela comme étant une vérité, il faudrait probablement lui attribuer aussi les trois meurtres du 1er novembre puisque toutes ces affaires sont difficilement dissociables.

Tout comme Marc Perron, Duchesneau représente un suspect très intéressant, et cela pour une raison assez logique : lui aussi avait déjà un meurtre d’enfant à son actif.

Jean-Baptiste Duchesneau est né le 11 janvier 1949 de l’union de Gérard Duchesneau et de Jeanne-d’Arc Minguy (ou Mainguy).  Le 15 juillet 1972, il épousait Odette Marcoux.  En février 1973, le jeune couple habitait au 1435 rue Lucien dans Ste-Foy, juste au côté de la famille Tanguay (au 1429 rue Lucien), celle-ci composée des parents Jean-Marc Tremblay et Pierrette Rivard.  Ceux-ci avaient trois enfants : Alain, Sylvie et Chantal.  La petite Sylvie avait vu le jour le 22 novembre 1966.  Elle était donc âgée de 6 ans.  Les Tanguay et les Duchesneau se connaissaient depuis environ un an et s’appréciaient au point où la maison des Tanguay était continuellement ouverte pour leurs amis d’à côté.

L’enquête du coroner Drouin décrit tantôt Duchesneau comme un arpenteur à l’emploi de la Ville de Ste-Foy, mais aussi comme un apprenti menuisier œuvrant dans le domaine de la construction.  Toutefois, on sait qu’au matin du 22 février il s’éveilla avec un mal de tête qui le hantait depuis une quinzaine de jours.  Un peu plus tard, il se blessa à un doigt, ce qui le contraignit à se rendre à l’hôpital pour y recevoir deux piqûres.

En début d’après-midi, Pierrette Rivard téléphona à Odette pour lui demander de venir garder ses enfants, un répit qui lui permettrait d’aller faire quelques courses.  À ce moment-là, Odette avait déjà Chantal sous sa garde.

  • Vous les connaissiez assez bien?, lui demandera Me Pierre Trahan lors de l’enquête du coroner.
  • Oui, c’était des grands amis, dira la mère de Sylvie.

Quant à elle, Odette dira sous serment de Pierrette que c’était sa « très, très grande amie ».

Vers 17h00, Duchesneau quitta sa jeune épouse pour aller chercher son beau-père, Léo Marcoux, au travail.  Il se mit donc au volant de la voiture de celui-ci, une AMC Rambler Ambassador bleue pâle de 1968 de type familiale (station wagon) immatriculé 917-625 pour l’année 1972.  Pendant ce temps, Odette s’affairait à préparer le souper pour les enfants.

Vers 18h00, alors que la petite Sylvie était assise sur la galerie, Duchesneau revenait dans la maison des Tanguay pour demander à sa femme des cigarettes.

  • Pierrette est pas arrivée?, demanda-t-il.
  • Non, lui répondit Odette.
  • Bon ben, je vais aller à la pharmacie et puis à la boutique de rembourreur et puis je vais revenir tout de suite.

Avant qu’il ne quitte, Odette lui demanda d’avertir Sylvie de rentrer pour le souper.  Duchesneau sortit pour reprendre la route à bord de la Rambler, une scène dont Odette ne fut pas témoin puisqu’elle était occupée à servir le repas.  Son mari parti, elle pensait que Sylvie se trouvait toujours dehors, à quelques pas de la maison.

  • Et elle n’avait pas encore soupé?, demandera Me Trahan quelques jours plus tard.
  • Non, les deux autres étaient dans la maison.

Peu de temps après, Odette demanda au jeune Alain Tanguay d’aller dire à sa sœur que le souper était prêt.  N’obtenant aucune réponse, celui-ci courut jusque dans le salon pour cogner dans la fenêtre.  Le silence de la fillette persista.

Un instant plus tard, soit moins de cinq minutes après le départ de Duchesneau, Pierrette revenait chez elle avec ses sacs.  Odette commença par lui demander si elle n’avait pas vu Sylvie, mais non.  Les deux femmes ne s’inquiétèrent pas outre mesure puisqu’elles crurent que la fillette avait décidé d’accompagner Duchesneau.  À cette époque, personne ne pouvait douter de ses déviances.  On lui faisait donc pleinement confiance.

Entre 21h00 et 21h15, c’est au retour d’une marche dans le quartier que Pierrette et Odette croisèrent Duchesneau, qui revenait au volant de la Rambler.  Immédiatement, les deux femmes lui demandèrent où se trouvait Sylvie, et Duchesneau d’expliquer lui avoir donné 10¢ avant son départ.  Il laissait donc entendre qu’elle n’était pas montée avec lui.

  • C’est seulement quand Jean est revenu que vous avez pensé qu’il pouvait être arrivé quelque chose à Sylvie, c’est ça?, demandera Me Trahan.
  • Oui, c’est ça, répondit la mère de Sylvie.
  • Autrement dit, vous étiez en pleine confiance envers Jean…?

Les membres des deux familles entamèrent ensuite leurs propres recherches dans le quartier.  On alla jusqu’à inspecter une petite cabane située à la patinoire, mais les recherches demeurèrent vaines.  Pendant ce temps, Duchesneau continuait d’effectuer des recherches au volant de la voiture de son beau-père.

Finalement, on se décida à contacter la police.

Selon le constable Raymond Moreau, alors âgé de 36 ans, l’appel de la disparition entra à 22h05.  Il dira être lui-même arrivé au 1435 rue Lucien entre 22h15 et 22h30 en compagnie de son collègue, le constable Desbiens.  Les deux policiers firent une enquête de voisinage au cours de laquelle ils croisèrent brièvement Duchesneau.

Vers 23h30, heure à laquelle ils devaient terminer leur quart de travail, Moreau et Desbiens retournèrent au poste après avoir été relayés.

Vers 1h00, dans la nuit du 23 février, le sergent Robert McGarrety, 38 ans, de la police municipale de Ste-Foy, se rendit chez les Tanguay avec l’agent Paul Garneau pour s’enquérir des plus récents détails.  À 2h25, l’école Falardeau fut transformée en base de recherche pour mieux gérer le déploiement et toute logistique entourant ce genre d’activité.

À 3h00, McGarrety fit appel au détective David Craig afin que celui-ci ouvre une enquête sur cette mystérieuse disparition.  L’enquête du coroner ne précise malheureusement pas quel fut le policier à avoir d’abord eu des soupçons à l’endroit de Duchesneau.  Selon une source, le comportement étrange de ce dernier aurait suffit à attirer l’attention.  Quoi qu’il en soit, il était 4h45 lorsque McGarrety sortit dehors avec l’agent Henri Tremblay de la Sûreté du Québec afin de fouiller la Rambler.  Sur la banquette avant, les policiers trouvèrent une paire de mitaines en laine blanche avec rayures bleues aux poignets.  À l’arrière, ils tombèrent sur un marteau encore taché de sang.  Des cheveux se trouvaient encore sur la panne[1].  Finalement, ils constatèrent la présence de taches de sang sur un tapis de caoutchouc.

Cinq minutes plus tard, McGarrety retournait à l’intérieur de l’école pour aviser le capitaine Garneau et le détective Craig de la découverte.  Rapidement, Garneau accompagna le couple Duchesneau jusqu’au poste de police pour un interrogatoire plus poussé, tandis que les autres policiers se chargèrent de faire remorquer la voiture, que l’on considérait maintenant comme une importante pièce à conviction, voir une scène de crime.

Peu de temps après, il semble que Duchesneau passait aux aveux.  L’enquête du coroner ne précise cependant pas qui du capitaine Garneau ou du détective Craig est parvenu à lui soutirer aussi rapidement une confession, mais dès 8h00 le suspect conduisait les policiers à l’endroit où il avait abandonné le corps de Sylvie Tanguay.  Trois voitures contenant le détective Craig, le sergent Darry Mathieu de la SQ, le détective Michel Busque, le constable Jacques André Leclerc, le Dr Richard Authier et un certain Magnan se stationnèrent à quelques pas du petit cadavre gelé par le froid hivernal près de la rue Tessier.

Le corps nu de la fillette se trouvait dans la neige, pas très loin en bordure de la route.  Bien que son assassin ait tenté de la recouvrir de neige, plusieurs taches de sang étaient encore visibles.  Pendant que le Dr Authier déneigeait graduellement la victime, le photographe judiciaire prit plusieurs clichés de la scène[2].

À la morgue, ce fut la grand-mère, Mme Léo Rivard, et l’oncle Gilles Tanguay, qui identifièrent formellement la petite victime.  Le Dr Richard Authier put ensuite procéder à l’autopsie.  Malgré l’absence de vêtements, le légiste ne détecta aucune preuve de viol dans son examen gynécologique.  Toutefois, selon ma source, le mobile du crime aurait été les attouchements sexuels.  Rappelons qu’il n’est pas nécessaire qu’il y ait eu agression sexuelle pour déterminer que ce soit la cause du crime.  Très souvent, les prédateurs à caractère sexuel ne se rendent pas toujours jusqu’au viol, qu’il soit partiel ou complet.  Et puisque la fillette aurait révélé à Duchesneau son intention de le dénoncer, celui-ci aurait décidé de la tuer.

Le Dr Authier dénombra au moins sept plaies importantes au crâne.  S’il se montra d’avis que des blessures causées au visage avaient été faites par la frappe (tête) du marteau, les enfoncements crâniens auraient plutôt été faits par la panne.

C’est le 8 mars 1973 que se déroula l’enquête du coroner J. Armand Drouin, avec Me Pierre Trahan comme procureur de la Couronne et Me Raymond Carrier dans le rôle du défenseur de Jean-Baptiste Duchesneau.  Dès l’ouverture des audiences, le coroner rappela les circonstances du drame tout en précisant que le décès avait été constaté sur place par le Dr Richard Authier.

Léo Marcoux, 42 ans, témoigna à l’effet qu’à Noël il avait acheté ce marteau pour donner en cadeau à son gendre.  D’autre part, il avoua qu’au soir du 22 février il avait choisi de rester allongé devant la télé lorsque Duchesneau était venu lui demander de participer aux recherches.

Odette Marcoux, la femme de Duchesneau, répondit honnêtement aux questions de Me Trahan.

  • Est-ce que vous connaissez bien Mme Tanguay?
  • Oui, c’est ma très très grande amie.

Lorsque Me Carrier la contre-interrogea, le ton changea.  Il se mit à la tutoyer tout en lui faisant des reproches.

  • Et toi? Vous vous êtes rencontrées là, t’as pas pensé un instant qu’il était arrivé quelque chose à Sylvie?
  • On y a pensé, mais Jean-Marc nous avait rassuré en nous disant : « ben, faites-vous en pas, elle est avec Jean ». D’après lui, elle était réellement avec Jean.

Selon Odette, Sylvie ne s’éloignait jamais de la maison, ce qui laissait entendre qu’elle avait quitté avec quelqu’un en qui elle avait confiance.  Puis, dans un échange qui se déroula entre le coroner et Me Carrier, on apprit qu’Odette avait eu les larmes aux yeux en identifiant le marteau.

Le Dr Authier précisa, quant à lui, qu’au moment de l’autopsie la rigidité cadavérique était complète et qu’il y avait très peu de lividité.  Sa conclusion : Sylvie avait été tuée par plusieurs coups à la tête par un objet contondant, causant ainsi de multiples fractures crâniennes.  Il refusa de se prononcer sur l’heure du décès, un fait beaucoup plus difficile à établir que dans les films.

Lorsqu’on appela Duchesneau comme témoin, son avocat intervint aussitôt pour dire au coroner que son client avait un aveu à lui faire.

  • Monsieur le coroner, fit Duchesneau, je suis ici pour vous dire que j’ai assassiné Sylvie Tanguay le 22 février à l’aide d’un marteau qui était dans la voiture de monsieur Léo Marcoux, et j’ai indiqué à monsieur Craig, détective Craig, où était le cadavre.
  • Monsieur Duchesneau, fit le coroner Drouin, je vous exhibe un marteau, c’est bien celui avec lequel vous avez assassiné Sylvie Tanguay?
  • Oui, monsieur.
  • Vers quelle heure l’avez-vous tuée?, questionna Me Trahan.
  • Vous avez dit tout à l’heure que c’était arrivé le 22 février 1973, vers quelle heure?
  • Il était 20h15, 20h00.

Ce sera là les seules paroles prononcées par Duchesneau devant le coroner.  Ce dernier accepta ses aveux avant de lui annoncer qu’il le tenait criminellement responsable de la mort de Sylvie Tanguay.  Une fois ce travail officiel complété, le coroner Drouin sentit le besoin d’ajouter un commentaire.

  • Cependant, je désire ajouter que ce crime est le plus odieux, le plus répugnant, le plus atroce, le plus sadique dont j’ai pris connaissance dans ma longue carrière d’avocat. C’est un crime inhumain que la raison ne peut expliquer et qui dépasse l’imagination du plus dévoyé.  Il se situe plus bas que l’instinct des bêtes féroces qui tuent pour se nourrir.  En s’attaquant dans les circonstances que nous connaissons maintenant à une enfant de 6 ans, évidemment sans défense, Duchesneau, vous avez révélé jusqu’à quelle profondeur, et jusqu’à quelle pourriture le cœur et l’esprit de certains prétendus humains peuvent descendre sous l’empire du sadisme.  Duchesneau, vous êtes une crapule, un lâche et un dégoûtant individu.  … L’enquête est close.  J’émets immédiatement un mandat d’arrestation contre Duchesneau.

Jean-Baptiste Duchesneau subira ensuite son procès, au terme duquel il sera reconnu coupable.  Toutefois, il ne purgera qu’une dizaine d’années de prison pour ce crime tout à fait impardonnable.  À sa sortie, en 1983, il s’établira à Montréal, non loin du quartier où Viens, Métivier et Lubin habitaient.  Puisqu’Odette l’avait quitté dès 1973, il dut se trouver une nouvelle conjointe, dont l’identité demeure inconnue.

Est-ce que Duchesneau pourrait être le meurtrier des enfants de 1984 et 1985?

Ce qui est sûr, c’est qu’au moment des meurtres de 1984 il partageait deux points communs avec Marc Perron.  Tous deux avaient déjà au moins un meurtre à leur actif et ils habitaient à Montréal.

Et maintenant?  Laquelle de ces deux théories doit être prise au sérieux?

(la semaine prochaine : 8ème partie, hypothèses et conclusion)

[1] Parties du marteau servant à arracher les clous.

[2] Les photos judiciaires ne se trouvent pas dans le dossier de l’enquête du coroner.  Elles ont probablement été transférées avec celui du procès, qui, selon le palais de justice de Québec, aurait été détruit.

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2 thoughts on “Les Faucheurs d’enfants: 7ème partie, la piste J.-B. Duchesneau

  1. Le fou et sadique à Duchesneau, à peine dix ans de prison pour avoir assassiné une jeune enfant de 6 ans à coups de marteau…puis un coup libéré, il recommença..bien sûr.

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