Les Faucheurs d’enfants: conclusion

killer-820017_1920        Dans l’avant-propos, j’ai clairement indiqué que ma recherche se basait essentiellement sur les documents légaux publiquement disponibles, ainsi que certains autres qui ont servis à informer le public au cours des dernières années.  En l’absence de tout procès, il faut demeurer conscient qu’en dehors de tout dossier judiciaire nous nageons dans le merveilleux monde du ouï-dire.

Dans les affaires non résolues, les documents légaux ont aussi leurs limites car ils ne sont pas tous disponibles au public, et cela pour des raisons évidentes.  Si on espère conserver un minimum d’espoir pour résoudre un jour ces dossiers, les enquêteurs ne peuvent se permettre de tout révéler au public.  C’est une question de simple logique!

Après avoir révisé tous ces crimes, la question devient maintenant inévitable : qui de Perron ou de Duchesneau fait le suspect le plus crédible?

Si nous observons d’abord Marc Perron, on se retrouve devant une évidence qu’il est impossible de passer sous silence.

En octobre 2015, lorsqu’il s’est attaqué à Natasha Raymond sur la rue Laviolette à Trois-Rivières, l’incident fit dire à Me Marc Bellemare que c’était lui le fameux Chambreur.  En fait, l’avocat de Québec allait plus loin en le pointant du doigt comme étant le suspect numéro un dans l’affaire Cédrika Provencher.

Cette théorie convainc-t-elle vraiment?  Ce qui m’a surtout frappé, c’est la ressemblance du mode opératoire utilisé en 1975 et 2015.  Dans les deux cas, et cela à 40 ans d’écart, Perron est sorti dans la rue, armé – un couteau de chasse en 1975 et une masse en 2015 –, avec l’intention de s’en prendre à quelqu’un, au hasard, comme s’il en voulait à toute la société.  Il n’avait aucun mobile, outre celui d’exprimer sa rage.  Dans les deux cas, son attaque fut sauvage, spontanée et tout à fait gratuite.  Il avait apparemment prévu de tuer quelqu’un, mais sans nécessairement cibler personne en particulier.  C’est là l’œuvre d’un tueur désorganisé.

On s’entend que, d’un point de vue officiel, on peut lui attribuer un seul meurtre – celui de Marc Beaudoin – mais qu’il était à deux doigts d’en finir avec cette adolescente en 2015.  On ne peut le classer officiellement dans la catégorie des tueurs en série, mais c’est tout comme[1].

L’ancien agent de probation de Perron, Ghislain Fortin, a fait un lien direct entre le crime de 1975 et ceux de 1984, principalement en parlant de mode opératoire identique.  Nous sommes maintenant en mesure de comprendre que ce n’est pas du tout le cas.  En 1984, les enlèvements mettaient en scène un prédateur qui utilisait une voiture ainsi qu’une stratégie pour convaincre ces trois garçons de monter avec lui.  Car, en dépit de certaines interprétations, on s’imagine mal que le Faucheur de 1984 les ait pris de force, surtout quand on pense que Métivier et Lubin, un peu plus âgés de Viens, ont disparus ensemble.

Oh! Certains mettront sans doute sur la table l’explication selon laquelle le tueur bénéficiait d’un complice, mais il n’existe aucune preuve en ce sens.  Ce ne serait que pure spéculation.  Avant de prouver la présence de deux tueurs ou plus, peut-on d’abord s’investir à prouver l’identité d’un seul?  Ne commence-t-on pas une enquête criminelle sur des bases solides?

Étant donné les lieux des découvertes, les meurtres de 1984 et 1985 impliquent une certaine distance parcourue en voiture.  Voilà donc qui impliquerait (et je le dis bien au conditionnel) un tueur organisé, qui a donc planifié ses crimes.  Il y pensait probablement depuis un certain temps, comme un fantasme.  On se rappellera du profil de Marcel Bernier et de ses tentatives d’enlèvements avant de pouvoir « réussir » son coup avec Denise Therrien en août 1961.

Or, Marc Perron n’a pas le profil d’un tel tueur.  Ce psychotique frappe spontanément et sans même choisir ses victimes.  Puisqu’on a osé aborder le sujet du mode opératoire, tournons-nous un instant vers les explications d’un spécialiste du profilage criminel afin de mieux comprendre.

Dans son livre publié au milieu des années 1990, Mindhunter (en français Agent spécial du FBI, j’ai traqué des serial killers), l’agent spécial du FBI John Douglas fait une distinction assez nette entre le mode opératoire et la « signature » d’un tueur en série.  Douglas souligne d’abord l’importance de faire la distinction entre les deux : « les concepts de mode opératoire et de signature sont extrêmement importants dans notre analyse lors des enquêtes criminelles.  J’ai passé de longues heures dans des salles d’audiences à travers tout le pays à expliquer à des juges et à des jurés la différence entre les deux ».

Quelle est donc cette différence?

Selon lui, « le mode opératoire est le comportement appris.  C’est ce que fait le criminel quand il commet son crime.  C’est un concept dynamique, ce qui signifie que ce comportement peut changer.  La signature est ce que le criminel doit accomplir pour se réaliser lui-même.  C’est un concept statique, cela ne change pas.  On ne s’attend pas, par exemple, à ce qu’un adolescent continue de commettre des crimes de la même façon en grandissant, sauf s’il a parfaitement réussi son coup dès la première fois.  S’il ne se fait pas appréhender, il apprendra par l’expérience et « progressera ».  C’est la raison pour laquelle nous disons que le mode opératoire est dynamique.  Si un type commet des crimes pour, par exemple, infliger des souffrances à ses victimes ou les obliger à le supplier de les laisser en vie, il s’agit là d’une signature.  Cela reflète sa personnalité.  C’est quelque chose dont il a besoin.  Dans de nombreux États des États-Unis, le seul moyen que les procureurs aient de lier des crimes entre eux est de montrer que le mode opératoire est identique à chaque fois, ce qui est, je pense l’avoir démontré, une méthode archaïque ».

Le mode opératoire peut donc se transformer.  Par conséquent, il devient fragile de s’en servir pour créer des liens entre les crimes, comme on a tenté de le faire avec le meurtre de Marc Beaudoin versus les cas de 1984.  Et d’ailleurs, le mode opératoire utilisé en 1984 est très différent de celui de 1975.

Entre son crime de 1975 et celui de 2015, le mode opératoire de Perron n’a pratiquement pas changé.  Toutefois, c’est une façon de procéder bien différente qu’il a utilisé en abusant de ce garçon de 11 ans en 2010.  Dans ce cas-là, cependant, il semble avoir profité d’une opportunité.  Il a rencontré sa victime de manière fortuite, dans un dépanneur.

Ce qui trouble, en dépit de l’apparence psychotique qu’on lui connaît aujourd’hui, c’est que Perron a su se montrer suffisamment convaincant pour traîner sa victime jusque chez lui, avec des bonbons selon certains ou des travaux selon d’autres.  On se souviendra qu’en 1975 il avait certainement discuté un instant avec Beaudoin avant de le tuer, puisqu’il dira avoir franchi quelques coins de rue en sa compagnie.  Mais en 2015, apparemment, il n’a pas prononcé un seul mot.  Il s’est contenté de passer à l’attaque.

Si la signature de Perron est un mystère – car il faudrait sans l’ombre d’un doute un expert profileur et plus de détails sur les crimes pour en arriver à une meilleure idée – je risquerais cependant une approche à propos de celle du Faucheur du milieu des années quatre-vingts.  Souvenons-nous de la similitude entre les autopsies de Maurice Viens et de Denis Roux-Bergevin.  Tous deux semblent avoir été torturés par des coups assénés au dos, aux fesses et à l’arrière des cuisses; comme si l’assassin avait eu le fantasme de leur administrer une fessée de la mort.  Pourquoi?  Pour son plaisir de les entendre crier ou supplier, comme le suggérait John Douglas dans la précédente citation?  Serait-ce là la véritable signature de l’assassin?  Si oui, à qui appartient-t-elle?

Il faut bien admettre qu’on ne la retrouve pas sur le corps de Lubin.  Puisque ce dernier, ainsi que Métivier, ont été enlevés le même jour que Viens, il serait extrêmement étonnant que les trois meurtres du 1er novembre ne soient pas reliés au même individu.  C’est d’ailleurs ce que soulignait le Dr Chamberland dans le documentaire de Loïc Guyot, en 2009.  Et si ces trois meurtres sont l’œuvre du même maniaque, il faudrait aussi les relier avec celui de Roux-Bergevin en raison de la « fessée mortelle ».  Par conséquent, on aura compris que si Nicole Roux s’est laissée convaincre au printemps 2016 que l’assassin de son fils était Jean-Baptiste Duchesneau, il faudrait voir ce dernier comme responsable des quatre meurtres.

Trois meurtres en une seule journée?  Certes, ce n’est pas courant.  Voilà même qui pourrait donner l’idée à certains d’imaginer l’implication d’un ou plusieurs complices.  Par contre, cette intensité meurtrière pourrait aussi révéler autre chose et venir appuyer l’idée de cette « rage » dont le Dr Chamberland mentionnait dans le documentaire de 2009.

Le 14 juillet 1974, au Lac Sammamish, dans l’État de Washington, le célèbre tueur en série Ted Bundy enlevait Janice Ott avant d’aller la tuer dans un secteur un peu plus tranquille.  Au cours de la même journée, Bundy revint au lac, alors achalandé de milliers de personnes, pour répéter l’exercice, cette fois avec une autre jolie jeune femme répondant au nom de Denise Naslund.  Bundy a donc commis deux enlèvements sous les yeux de milliers de témoins avant d’éliminer ses victimes dans une zone isolée.  Il était seul.  Il s’est attaqué à des femmes adultes.  Et pourtant!  Personne n’a rien vu, ni rien entendu.

Selon certains analystes, Bundy n’aurait pas été entièrement satisfait des circonstances du meurtre de Janice Ott.  Tellement déterminé à réaliser le fantasme qu’il avait en tête ce jour-là, il est revenu au même endroit – un risque qu’il prenait pour la toute première fois – pour s’en prendre à une deuxième victime.

Peut-on appliquer la même logique au déroulement de la journée du 1er novembre 1984?  Si le tueur de Maurice Viens – qui n’a pas été agressé sexuellement – n’avait pas réussi à assouvir complètement sa soif de violence, il aurait parfaitement pu vouloir recommencer dans un délai très bref, cette fois avec Métivier et Lubin.  Toutefois, puisque Lubin n’a pas été agressé sexuellement, serait-il raisonnable de penser que la victime visée par le prédateur était justement son copain?  Et puisque les deux amis étaient inséparables, il devenait inévitable qu’ils soient montés ensemble à bord du mystérieux véhicule.  Peut-être même que le fait d’être deux à transgresser cette règle de l’imprudence leur avait procuré un faux sentiment de sécurité.

Malheureusement, le fait que le corps de Métivier n’ait jamais été retrouvé nous empêche de valider cette théorie.  Avait-il, lui aussi, subi les mêmes tortures que Viens et Roux-Bergevin?

Ces quatre meurtres ne semblent pas être l’œuvre d’un tueur désorganisé comme Perron.  Selon le spécialiste des tueurs en série Stéphane Bourgoin, les meurtriers désorganisés sont les plus faciles à attraper.  Par exemple, on peut les décrire par un comportement social immature, une grande instabilité au niveau du travail, peu de stress, et ils habitent généralement seuls, commettent des forfaits spontanés, pas ou peu de conversation avec la victime, lieu du crime en grand désordre, etc.

D’ailleurs, que ce soit en 1975, en 2010 ou en 2015, Perron a été appréhendé assez rapidement.  Et Bourgoin d’ajouter que la majorité des tueurs en série ne sont pas des malades mentaux.  Ils planifient leurs crimes et ils savent très bien ce qu’ils font.

Toutes ces raisons nous ramènent vers le suspect Jean-Baptiste Duchesneau.  On se souviendra qu’à la suite de la visite des enquêteurs Roger Pilon et Guy Préfontaine, le 1er novembre 1993, Duchesneau avait été retrouvé mort dans sa cellule de La Macaza.  Ce suicide est pratiquement un aveu de culpabilité, ou du moins un élément fortement à considérer.  En fait, il avait été condamné en 1988 à purger une peine de 6 ans pour inceste.  Au moment de son suicide, il avait donc épuré la presque totalité de cette sentence.  Est-ce qu’un détenu s’enlève la vie si près de la sortie?

On a fait grand cas des détails entourant les meurtres des enfants, mais qu’en est-il réellement des circonstances du décès de Duchesneau?

Au cours de l’été dernier, j’ai demandé et obtenu une copie du rapport de coroner sur sa mort.  Étonnement, on y retrouve un élément supplémentaire pour appuyer sa candidature comme tueur en série.

En premier lieu, la plume du coroner Jean-Lévy Paquette nous apprend que les enquêteurs étaient venus le voir « au sujet du meurtre de deux enfants survenu en 1984 ».  Ce qui est le plus fascinant, c’est de le voir ajouter ceci : « Suite à cette rencontre il était devenu nerveux et avait raconté aux autres prisonniers la visite des policiers et qu’il ne voulait pas faire encore 25 ans de prison ».

Non seulement son suicide représentait une voix post mortem en faveur de sa culpabilité, mais voilà qu’il avouait indirectement son implication.

Après sa rencontre avec les enquêteurs, Duchesneau remit « sa vaisselle à son meilleur ami en lui disant qu’il n’en aurait plus besoin », poursuit le coroner.  Au matin du 2 novembre, il brilla par son absence au déjeuner.  C’est vers midi que les surveillants le trouvèrent, couché dans sa geôle, « le corps raide et maculé de sang.  La porte de la cellule était barrée et la clef sur le bureau près du lit.  Sur son bureau, une note de suicide qui dit : « À la police, je ne suis pas coupable, vous voulez me tuer, pour fermer votre dossier avec moi.  Vous avez réussi mais je suis innocent, innocent » ».

Le problème avec cette note, c’est que les innocents ne s’enlèvent pas la vie à quelques heures de passer un polygraphe et encore moins après avoir purgé la majeure partie de leur peine.  Après tout, ce ne sont quand même pas les enquêteurs qui lui ont tranché la gorge.

Un couteau de type x-acto fut retrouvé sous son avant-bras gauche.  L’enquête effectuée par la Sûreté du Québec écarta toute possibilité de meurtre.  Duchesneau, qui fut peut-être le pire tueur en série de cette fin de 20ème siècle, s’était belle et bien enlevé la vie.  Les analyses toxicologiques établirent que son sang ne contenait aucune trace de drogue ni d’alcool.  Il s’était donc tranché la gorge « à froid ».

L’autopsie, réalisée le 4 novembre, permit d’ajouter quelques détails supplémentaires, comme la présence de certains tatouages : un cupidon situé dans la région mammaire gauche, trois points noirs à « l’éminence thénarienne gauche [éminence thénar?][2] », et deux mains l’une dans l’autre avec les mots Yannick et Huby dans la région dorsale droite.  On nota aussi dans le pli du coude droit « la présence de quatre éraflures linéaires, parallèles, récentes, causées vraisemblablement par la pointe d’un instrument piquant et tranchant ».

Avait-il d’abord tenté de se trancher les veines au niveau du coude?  Malheureusement, le rapport du coroner n’avance aucune hypothèse à ce propos.

Le coroner Paquette revenait aussi sur le passé trouble du suicidé, notamment sur l’affaire de 1973 à Québec et la sentence qu’il s’était mérité en 1988.  Quoiqu’il ait été éligible à une libération conditionnelle dès 1990, il semble qu’on lui ait refusé cette faveur.  Qu’est-ce qui avait convaincu le milieu carcéral de ne pas le relâcher tout de suite?  Avait-on enfin compris qu’il représentait un sérieux danger pour la société?  S’était-il confessé à des psychiatres?

La Commission des libérations conditionnelle et le milieu médical étant ce qu’ils sont, nous n’aurons probablement jamais de réponses satisfaisantes à ces questions.  Secret professionnel oblige!

De 1979 à 1983, Duchesneau avait séjourné à Pinel.  À sa libération, il avait fait l’objet d’un suivi en clinique externe, de 1983 à 1985.  Cela voudrait dire que, en admettant qu’il ait été le Faucheur d’enfants, les autorités psychiatriques n’ont jamais su déceler la série de crimes qu’il poursuivait tout en continuant ses rendez-vous auprès d’un psychiatre.  C’est une idée qui n’est pas s’en rappeler la bravade du célèbre tueur en série américain Ed Kemper, qui se présenta un jour à son contrôleur judiciaire avec le cadavre d’une jeune fille dans le coffre de sa voiture.  Rien dans l’attitude de Kemper n’avait laissé croire qu’il avait recommencé à commettre des meurtres.  De quoi provoquer la risée à propos des compétences réelles de la psychiatrie.

Qui était responsable du suivi psychologique de Duchesneau en novembre 1984?  Et à quel scandale aurions-nous droit si on arrivait à prouver que Duchesneau poursuivait sa série de meurtres pendant son suivi thérapeutique?

Selon le rapport du coroner Paquette, Duchesneau avait déjà tenté de se suicider après la mort de son père en 1968, à nouveau en 1975 en essayant de se trancher la gorge, et finalement en 1988 en optant pour la pendaison.  Paquette ajoutait que « tout au long de ses séjours en milieu carcéral il a eu un suivi par psychologues et psychiatres.  Dans ses données biographiques, on note qu’il est le benjamin d’une famille de 6 enfants.  Il se décrivait comme instable au niveau scolaire mais a complété sa 9ème année à 16 ans.  En 1972 il s’était marié mais cette vie commune n’a duré[e] que 8 mois, elle a été interrompue par son arrestation en 1973 pour homicide involontaire; un fils était né de cette union ».

La femme qu’il avait rencontrée après sa libération de 1983 (le coroner ne la nomme pas) lui avait aussi donné deux filles.  Puis, « en 1985, son fils est venu habiter chez lui et à partir de ce moment les relations du couple sont devenues moins harmonieuses.  M. Duchesneau a commencé à cette période à consommer de la drogue (cocaïne).  La victime [Duchesneau] se disait mélangée dans son orientation sexuelle.  Tous les cliniciens qui se sont penchés sur son cas ont retenu le diagnostic de troubles de la personnalité.  M. Duchesneau aurait été victime d’agression sexuelle vers l’âge de 10 ans ».

  1. B.[3] Duchesneau n’aurait jamais démontré la moindre hostilité envers l’aide ou l’encadrement qu’on lui prodiguait tout au long de sa vie. Bref, il collaborait bien. Justement, plusieurs tueurs en série s’avèrent doux comme des agneaux derrière les barreaux, au point d’être considérés comme des prisonniers modèles.  Peut-être cette façade ne parvenait pas à convaincre tout le monde, puisque le coroner précisait que « les psychiatres avaient recommandé de maintenir un contact aussi longtemps que la loi le permettrait et ultérieurement si possible ».

C’est donc qu’on le savait dangereux.

Pour ainsi dire, on imagine mieux Duchesneau utiliser une voiture pour enlever les trois garçons de 1984, les conduire en un certain lieu pour les agresser et abandonner leurs corps.  Ce mode opératoire comporte d’étranges ressemblances avec ce qu’il avait fait à Québec en 1973.  Sylvie Tanguay n’avait pas été agressée sexuellement mais on l’a retrouvée nue.  Entre ce premier meurtre et ceux de 1984, Duchesneau a eu beaucoup de temps pour peaufiner sa technique.  En 1973, il s’attaquait à une fillette qu’il connaissait depuis environ un an et qui lui faisait confiance.

Dans la majorité des cas, les tueurs en série débutent dans un quartier ou un lieu qu’ils connaissent bien.  Ils s’y sentent à l’aise.  D’ailleurs, Duchesneau et Perron ont commis leur premier meurtre dans un quartier qu’ils connaissaient parfaitement.  Ces années de détention auraient-elles permis à Duchesneau de peaufiner son fantasme?  Avait-il déjà eu l’idée d’administrer la « fessée mortelle » à Sylvie Tanguay dès 1973?  Quelque chose l’avait-il interrompu?

En supposant qu’il soit l’homme derrière ces meurtres horribles, on dénote une certaine progression au niveau de la violence.

Évidemment, pour envisager cette hypothèse il faut accepter de croire que Duchesneau est bien le tueur qui se cache derrière les dossiers de 1984 et 1985.

Des deux suspects qu’on nous propose – Marc Perron et Jean-Baptiste Duchesneau – c’est ce dernier qui est le candidat le plus sérieux.  Évidemment, mon analyse vaut l’importance qu’on veut bien lui accorder, car nous n’avons aucune preuve tangible pour le déterminer hors de tout doute raisonnable.  Si toutefois il devait y avoir un procès, quelles preuves demeureraient suffisamment crédibles pour être admises légalement devant le jury?  Il faut avoir la sagesse d’admettre qu’on l’ignore.

Mais on ignore aussi le secret que Duchesneau a emporté avec lui en refusant de faire face à la musique.  Et finalement, il est tout à fait possible que les enquêteurs aient un ou plusieurs autres suspects dans leur mire sans pour autant en avoir parlé publiquement.

Il est bien évident qu’on ne peut attribuer à Duchesneau les meurtres de Pascal Poulin et de Marie-Ève Larivière, tous deux commis alors qu’il croupissait derrière les barreaux.  Il faut donc envisager plus d’un tueur pour expliquer tous ces drames des années 1980 et 1990.  Peut-on pour autant en attribuer à Perron?

Franchement, je n’ai encore vu aucun argument pour m’en convaincre.  Il faudrait d’ailleurs des recherches plus poussées pour en savoir davantage sur les circonstances de ces deux crimes, en plus de connaître les allers et venues de Perron ou avoir une discussion particulière avec un détective au fait du dossier.

D’autres Faucheurs d’enfants ont-ils sévis au cours de la même période?

Si dans la première version du documentaire de Novembre 84[4] la narration se terminait par la possibilité que Le Chambreur (Marc Perron) ait quelque chose à voir avec le meurtre de Cédrika Provencher, cette portion du scénario n’apparaît plus dans la version DVD mise en marché au cours de l’été 2016.  Évidemment, la population est déjà vendue à l’idée de la candidature de Jonathan Bettez.  En revanche, on imagine mal un psychotique échevelé comme Perron au volant d’une Acura rouge, une intermédiaire de luxe qui n’était pas à la portée de toutes les bourses en 2004[5].

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Le dernier repos de Cédrika Provencher (photo: E. Veillette 2016)

Bien que j’écarte la candidature de Marc Perron pour les meurtres de 1984 et 1985, ce personnage représente toutefois un énorme danger public, en particulier pour nos enfants.  Et contrairement à Duchesneau, il est toujours de ce monde.

Devant des spécialistes qui nous disent que les tueurs en série et autres prédateurs sexuels représentent des cas quasi irrécupérables, sans doute faudrait-il revoir certaines pratiques afin de les suivre plus étroitement ou tout simplement de les garder « en dedans ».  La désinstitutionalisation a fait confiance en l’être humain et mis un terme à des pratiques archaïques, certes, mais peut-être faut-il aussi rappeler à certains dirigeants que les extrêmes n’ont jamais produits des sujets équilibrés.   Un juste milieu serait sans doute plus convenable, car certains prédateurs devraient rester loin de nos enfants et autres victimes vulnérables, et cela jusqu’à la fin de leur vie.

Le documentaire de Guyot a également abordé la problématique entourant la loi sur la protection des malades mentaux.  Les enquêteurs de l’époque se sont littéralement fait tirer le tapis sous leurs pieds, incapables d’interroger convenablement Claude Quévillon.  Devrait-on modifier cette loi pour éviter que ne se répète un scénario aussi frustrant?  Et si on le faisait, quelle valeur devrait-on réellement accorder aux paroles d’un déséquilibré?

Dans les affaires non résolues, il est pratiquement devenu coutume d’accuser le milieu policier d’incompétence.  Je ne dis pas que cette incompétence n’existe pas, mais de grâce, au lieu de jouer avec les sentiments de la population, il faudrait apporter des preuves ou des arguments massues lorsqu’on ose de tels propos.  Devrait-on plutôt jeter un œil attentif sur le milieu carcéral ou établir des sentences personnalisées à ces Faucheurs?

Qu’ils soient déclarés inaptes ou non à reconnaître le mal qu’ils font, comme l’exige le système judiciaire pour subir un procès équitable, il n’est certainement pas normal de voir des hommes comme Marc Perron et Jean-Baptiste Duchesneau être libérés aussi rapidement après avoir tué des enfants.

Ai-je besoin de rappeler le cas de Mario Bastien, ce pédophile récidiviste qui s’en prenait au jeune Alexandre Livernoche le 4 août 2000?  Au moment de le condamner, le juge Réjean Paul avait déclaré que Bastien n’aurait pas dû se retrouver en liberté conditionnelle au moment du meurtre.  En 1995, Bastien avait été condamné pour agression armée.  On le qualifiait même de pédophile dangereux.  Ce scandale entourant les libérations de dangereux agresseurs sexuels s’était déjà présenté au cours des années 1960 avec la célèbre affaire Léopold Dion.

Les prédateurs sexuels et autres tueurs en série font l’objet d’un intérêt social pratiquement démesuré à travers le monde, et cela depuis quelques décennies.  On en fait même de nombreux films, des romans et des séries télévisées.  Mais qu’en est-il dans les faits?  Que fait-on réellement pour les déceler le plus précocement possible afin de protéger notre société?

Je n’ai aucune réponse à apporter.  Mon rôle se limite à poser des questions, et peut-être à présenter quelques hypothèses au passage de mes réflexions.  Il me semble pourtant que, tant que nous ne serons pas tous orientés vers la même cible, les chances d’avancer vers des résultats positifs resteront à peu près nulles.


Médiagraphie :

Bibliothèque et Archives nationales du Québec.  Rapport de coroner : mort de Marc Beaudoin (1975)

Bibliothèque et Archives nationales du Québec.  Rapport du coroner : mort de Maurice Viens (1984)

Bibliothèque et Archives nationales du Québec.  Rapport du coroner : mort de Wilton Lubin (1984)

Bibliothèque et Archives nationales du Québec.  Rapport du coroner : mort de Denise Roux-Bergevin (1985)

Bourgoin, Stéphane.  Serial Killers, enquête mondiale sur les tueurs en série.  Bernard Grasset, Paris, 2014, 1097 p.

Bureau du coroner du Québec.  Rapport du coroner : mort de Pascal Poulin (1990)

Bureau du coroner du Québec.  Rapport du coroner : mort de Marie-Ève Larivière (1992)

Bureau du coroner du Québec.  Rapport de coroner : mort de Jean-Baptiste Duchesneau (1993)

Collectif.  « L’affaire Dion », Les grands procès du Québec, 1994, cahier no. 5, p. 28-31.

Douglas, John.  Agent spécial du FBI, j’ai traqué des serial killers.  Éditions du Rocher, Monaco, 1995 (1997), 405 p.

Gagnon, Martha.  « Le petit Maurice enlevé par un homme qui lui a offert des bonbons », La Presse, 2 novembre 1984.

Gagnon, Martha. « « Rendez-moi mon fils », supplie Francine Viens », La Presse, 3 novembre 1984.

Gagnon, Martha.  « Le corps du jeune Lubin repêché dans le fleuve », La Presse, 3 décembre 1984.

Guyot, Loïc.  « L’affaire Maurice Viens », Homicides, Canal D, 2009, [YouTube].

Lapointe, Magalie.  « Il dénonce son père suspecté d’avoir tué un enfant de 5 ans », Journal de Montréal, 2 juin 2016.

Massicotte, Nancy.  « Agression à coups de masse : Marc Perron comparaît », Le Nouvelliste, 15 octobre 2015.

Massicotte, Nancy.  « Une nouvelle piste dans l’affaire Cédrika? », Le Nouvelliste, 22 octobre 2015.

« Meurtre de Denis Roux-Bergevin : l’assassin identifié 30 ans plus tard », TVA Nouvelles, 31 mai 2016.

Parent, Stephan.  Novembre 84.  2016, [DVD], 1h57.

« Récidiviste accusé d’agression sexuelle sur un mineur », Le Nouvelliste, 4 mars 2010 à 7h16.

Rule, Ann.  A stranger beside me.  W. W. Norton & Company, New York, 2000, 456 p.

Rule, Ann.  Green River, running red.  Free Press, New York, 2004, 436 p.

Veillette, Eric.  L’affaire Denise Therrien.  L’Apothéose, Lanoraie, 2015, 438 p.

[1] Selon certaines théories présentées par des spécialistes, on peut parler de tueur en série à partir d’une séquence composée d’un minimum de deux meurtres.  Cela m’a d’ailleurs amené à cataloguer Marcel Bernier comme étant un tueur en série. (L’affaire Denise Therrien, Éditions de l’Apothéose, 2015).

[2] https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89minence_th%C3%A9nar

[3] Ironique ou pas, les initiales de son prénoms sont les mêmes que Jonathan Bettez, le suspect numéro un dans le meurtre de Cédrika Provencher.

[4] Il est ici question de la première version diffusée en salle, en 2014.

[5] On estime que la fameuse Acura rouge aperçu dans le secteur de la disparition de Cédrika Provencher, le 31 juillet 2007, était de l’année 2002 à 2004.  Selon le Guide de l’Auto 2004, ce modèle était vendu à plus de 30,000$, dépendamment des options, bien sûr.

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8 thoughts on “Les Faucheurs d’enfants: conclusion

  1. Si VRAI…Tant de gens minimisent ..encore.. aujourd’hui le fait qu’on ne donne que des sentences insignifiantes et bonbon à des sadiques tueurs.Je pense au sadique Angelo Collalilo de Montréal qu’on laissait ressortir constamment et tuait de plus bel.
    Méchant danger public toi!!
    Ou le <> de la basse-ville de Québec qui ne fit que..4 ans..pour avoir sadiquement poignardé à mort son voisin si gratuitement …supposément que par ..délire psychotique. Il est libre maintenant.. bien sûr.
    Ou bien Alain Bilodeau, ce dangereux malade qui fit vivre.. l’enfer à (la miraculée) Karine Lucas et son enfant…et tenta de tuer cette dernière avec un marteau.
    N’eu été de l’intervention des policiers arrivés par..miracle (le ciel <> ici), elle serait morte!!
    Mais quel carnage.. toi! Du sang partout. Imaginez, il n’a fait que….4 ans..pour ça.<> petites années..
    Même des prêtres pédos font plus..

    Bravo nos juges.. québécois. Aux U.S, ça aurait été à vie.. comme sentence.
    Sa vie est finie elle… mais lui, libre comme le vent.
    On le protège et lui donne des droits comme sadique violent..et elle, tant pis pour elle. Bravo nos juges québécois!!
    Pis pour celui qui a tué sadiquement Jenique Dalcourt, ils savent trop ç’est qui…Ce danger public est libre et recommencera, ne vous faites pas d’illusions..
    Vive le Québec!

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  2. Bien je me posais la question ..vous ne parlez pas de Larouche ds cette conclusion (p être ailleurs je sais pas )pourrait il être un suspect, ds certaines cold cases.? Merci

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    1. Bonjour Carole. Je ne sais pas de quel Larouche vous parlez. Est-ce Claude Larouche, le tueur de Natasha Cournoyer? Si oui, je ne connais aucun lien qui puisse le relier aux meurtres des enfants de 1984 et 1985.

      Comme je l’ai précisé dans l’avant-propos de cette série d’articles, je me suis basé sur les documents disponibles relatifs à ces différentes affaires. Vous en trouverez la liste dans ma médiagraphie. Et dans ces documents, il n’est pas fait mention d’un Larouche. Si toutefois vous possédez de l’information, n’hésitez pas.

      Ceci dit, on m’a récemment informé en privé d’un autre suspect intéressant. Il en sera peut-être question dans un futur article.

      Merci de l’intérêt que vous portez envers Historiquement Logique.

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    2. Merci de votre réponse. .oui je parlais bien de ce claude larouche….il aurait été à trois rivières cette soirée. .ou Cédrika ‘est disparue. C est p être juste des oui dire ?

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  3. moi aussi j,aimerais en savoir davantage sur Larouche i etais présent dans la région de Trois-Rivières il aurait été vue dans un bar chandail tacher de sang et semblerais avoir dis qu,il c,etais fais un beau cadeau le jour de son anniversaire .Il est entrer tres tard chez lui et son épouse aurais fais disparaitre les traces de celui-ci et lui aurais aussi dit que si les policiers la questionnais qu,il etais chez lui ce soir la

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