L’affaire Joseph Poiré: meurtre ou suicide?

screenhunter_381-nov-15-19-57            Le 28 mars 1801, c’est dans le district de Québec, devant les juges Williams et De Bonne, que s’ouvrit le procès de Joseph Poiré, un homme dont on estima l’âge à 44 ans.  Celui-ci était accusé d’avoir tué son ami Alexis Lamarre en le poussant dans les eaux du fleuve depuis le quai de la Reine, à Québec.  Ce dernier se situait au bout de la rue St-Pierre, entre les quais St-André et Cul-de-Sac.  L’incident serait survenu le 28 janvier.

Selon la théorie de la Couronne, une dispute serait survenue entre les deux hommes au cours de l’automne 1800.  Lamarre aurait remis à Poiré une certaine quantité de morue pour vendre sur le marché mais une fois sa cargaison vendue, Poiré aurait utilisé l’argent pour s’acheter du tabac.  La première querelle aurait éclatée le 12 décembre.  Des coups furent échangés avant que Poiré lance cette menace : « mon sacré gueux, tu ne mourras jamais d’autre main que de la mienne ».

Le 14 janvier 1801, c’est au cours d’une autre dispute que Lamarre s’empara d’un bâton pour frapper Poiré, qui se fit ensuite très docile.  Les choses semblaient être rentrées dans l’ordre.

Le 28 janvier, c’est en canot que les deux hommes se rendirent à Québec.  Lamarre et Poiré auraient été vus ensemble tout au long de la matinée.  Un peu avant midi, sur la rue St-Pierre, Poiré aurait lancé à l’autre : « Lamarre, viens ici, je veux te parler ».  Ainsi, Lamarre l’aurait suivi jusqu’à la maison d’un certain McKenzie, plantée tout près du quai de la Reine.  La fois d’ensuite, on les vit au bord du quai, près de l’eau.

Le premier témoin de la Couronne fut Pierre Baron qui avait vu Poiré et Lamarre quitter ensemble vers le quai.

Nicholas Lemage dira que Poiré « est arrivé le premier sur le bord du quai et a regardé en bas du quai, Lamarre le suivait ».  À peine venait-il de déposer une brassée de bois de chauffage que Lemage entendit crier Michel Campagnard : « voilà un homme qui en a jeté un autre à l’eau ».  Lemage se précipita sur les lieux mais seulement pour voir Lamarre disparaître sous les eaux froides du fleuve.  Un canot fut mis à l’eau pour tenter de le sauver, mais sans résultat.  Finalement, le corps avait été repêché par un grappin appartenant au pilote Rôlet.  Selon le témoin, la victime était restée sous l’eau entre 30 et 45 minutes.  Quant à Poiré, il le décrivit vêtu d’une redingote bleue et d’une toile cirée jaunâtre recouvrant son chapeau.

Contre-interrogé par la défense, Lemage admit que Lamarre était solide sur ses jambes et qu’il n’était pas un ivrogne.  Il admettra aussi ne pas l’avoir vu tomber « mais j’ai vu la trace du pied » dans la neige.  Selon lui, des gens venaient parfois sur le quai « voir s’il y a beau pour traverser ».  La défense parvint également à lui faire dire qu’il n’avait jamais vu la moindre animosité entre Lamarre et Poirée.

Michel Campagnard s’avéra être un témoin important.  Il arrivait chez son patron aux commandes d’une carriole lorsqu’il avait aperçu deux silhouettes sur le quai qui regardaient en direction de la pointe Lévis. « J’ai arrêté mon cheval et comme j’ai regardé ces deux hommes, l’un a poussé l’autre par les épaules à l’eau dans le fleuve Saint-Laurent, j’ai couru immédiatement à l’office de Mr Mure ».  Pendant que Poiré se sauvait vers le Cul-de-Sac, Campagnard courut jusqu’au quai.  Malheureusement, le corps de Lamarre avait déjà disparu sous la surface.

Apparemment, on doit apporter une nuance à ce témoignage.  Après avoir décrit le suspect avec une redingote bleue, Campagnard admettra ceci : « je ne peux pas jurer positivement que le prisonnier [l’accusé] est l’homme, parce que je ne le connaissais pas auparavant et je n’ai pas vu parfaitement son visage, mais je reconnais son habillement ».  Certes, ce fut là une belle ouverture pour la défense.

En contre-interrogeant Campagnard, la défense mit en lumière le fait que ce témoin se trouvait à un demi-arpent (29 m) de la soi-disant scène de crime.  Était-ce suffisant pour amoindrir l’importance de ce qu’il affirmait avoir vu?

D’autres témoins comme Martin Cheniquy, Olivier Lyonais et Louis Riopel racontèrent avoir vu Poiré s’éloigner « d’un bon pas ».  Pour Lyonais, il avait l’air fatigué.  Il avait abouti chez un certain Étienne Couture, à qui il avait refusé une soupe en se disant trop peiné pour avaler quoi que ce soit.  Et c’est là que Poiré aurait dit : « il y a arrivé un malheur à la basse ville, Lamarre s’est noyé.  Nous avons été boire un coup, il m’a demandé d’aller sur le quai de la Reine, là il m’a donné la main en me disant je te dis adieu et pour la dernière fois, et s’est jeté à l’eau.  J’ai peur qu’on dise que c’est moi ».

Voilà qui jetait un tout autre éclairage à l’affaire.  La justice britannique faisait-elle fausse route en conduisant le procès d’un homme dont l’ami s’était seulement suicidé?

Cependant, il y avait d’autres éléments incriminants.  Poiré aurait demandé à Couture un endroit pour se cacher, requête refusée par ce dernier.  Ce fut alors que Poiré lui aurait confié avoir tenté de repêcher son ami, mais on se demande pourquoi il n’est pas resté sur le quai.

La veuve de Lamarre, Catherine Carrier, fut entendue comme témoin.  Elle dira que Poiré demeurait dans leur maison au cours de l’automne 1800 en plus de confirmer l’histoire de la vente de morue.  Lorsque son mari l’avait menacé de propager la nouvelle selon laquelle il avait des dettes, Poiré serait devenu furieux.  La bagarre avait alors éclaté, au point où d’autres amis et voisins avaient dû intervenir pour séparer les deux belligérants.  « Tu ne mourras jamais d’autre main que de la mienne », aurait menacé Poiré.

Vers le 14 janvier, toujours selon Catherine, une nouvelle bagarre s’était produite.  Cette fois, Lamarre avait eu le dessus avec l’aide d’un bâton.  Les deux hommes auraient fini par faire la paix sans toutefois se serrer la main.

Selon Charles de St-Félix, la menace lancée par l’accusé devait s’entendre ainsi : « mon sacré gueux, tu ne mourras jamais que de ma main ».  Puis un dernier témoin de la Couronne se souvint de l’intention que Lamarre avait eu de foutre Poiré hors de chez lui sans toutefois savoir comment s’y prendre.

Les premiers témoins de la défense firent bonne réputation à l’accusé, en plus d’ajouter qu’il n’était pas rare que les hommes se rendent au quai de la Reine pour observer « la mer ».  Selon eux, il n’y avait donc rien d’incriminant dans le fait que les deux protagonistes se soient retrouvé à cet endroit.

Un autre, Louis Foy, avait passé de longues périodes en forêt avec Poiré et n’avait absolument rien à reprocher à son comportement.  Louis La Caffe dira même l’avoir hébergé durant 6 ou 7 ans.

Selon ce qui a survécu des directives du juge au jury, le magistrat se serait montré partial en disant « je crois beaucoup à l’évidence de Campagnard ».  En fait, il alla jusqu’à dire que ce témoignage donnait la preuve d’un homicide.  Et s’il y avait eu homicide, il devait y avoir un coupable; et s’il y avait un coupable ce devait être Poiré.  Évidemment!

Le juge – on ignore lequel de Williams ou De Bonne livra ces directives – ajouta que « le prisonnier était l’homme par qui le défunt a été poussé au bas du quai ».  Comme exemple d’impartialité, on a vu mieux!

Le seul document qui nous est parvenu se termine bien abruptement.  À la toute fin, on apprend que le jury délibéra durant deux heures avant de rendre un verdict d’acquittement.  Poiré était libre comme l’air.

Voilà qui nous laisse, encore une fois, avec un meurtre non résolu; à moins que la mort de Lamarre n’ait été qu’un bête accident?

Le système judiciaire canadien, qui repose essentiellement sur le système britannique, est construit de façon à ce qu’il soit préférable d’acquitter un coupable plutôt que de condamner un innocent.  La leçon que semble nous laisser l’affaire Poiré c’est qu’il y a deux siècles – contrairement à la croyance populaire – la justice ne condamnait pas aveuglément le premier venu.  En dépit de l’opinion du juge, il arrivait que les jurés soient capables de réflexion et surtout d’objectivité.

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