L’affaire St-Louis: chapitre 7

04La Couronne appela Marcel Prince, le père de famille.  Toutefois, avant qu’on lui soumette une première question, la défense demanda à ce qu’on fasse sortir les douze jurés pour mieux présenter son objection.  Ainsi, il expliqua que si on avait l’intention de questionner ce témoin sur le montant du vol, comme on l’avait fait lors de l’enquête préliminaire, cela n’était plus recevable puisque l’accusation maintenant en vigueur contre St-Louis était celle de meurtre et non de vol.  Étant donné le fonctionnement du système judiciaire, le jury ne devait donc pas être informé de choses concernant des accusations qui n’avaient pas été déposées légalement contre l’accusé.

Me Laniel répliqua alors que le montant du vol faisait pourtant partie des res gestae[1] de la preuve, c’est-à-dire que cet élément se trouvait parmi l’histoire entourant le crime et qu’on ne pouvait l’outrepasser.  Voici ce que fut une partie de la réponse de Me Laniel à ce sujet :

  • Je crois que si nous insistions sur le fait du vol mon confrère aurait peut-être entièrement raison mais seulement sur la question du montant d’argent je crois que maintenant que le jeune Camille a témoigné qu’il est parti avec la caisse, je crois que le Jury a le droit de savoir et même devrait savoir jusqu’à quel point cette caisse peut représenter un objet, jusqu’à quel point ça peut intéresser la famille Prince et ensuite pour pouvoir porter un jugement sur tout l’incident tel que constitué par la preuve.

Le juge Crête finit par décider que cette objection était prématurée car l’avocat de la défense anticipait des questions que la Couronne n’avait toujours pas envisagées.  On fit donc revenir les jurés dans le prétoire.  D’ailleurs, le juge sentit le besoin de leur fournir une explication pour cette brève interruption.

  • Alors, voici Messieurs les Jurés, il y a eu une objection au témoignage de Monsieur Marcel Prince sur des questions légales et j’ai décidé que l’objection pour le moment est prématurée parce que je ne sais pas plus que vous quelles seront les questions qui seront posées au témoin. C’est à ce moment-là que je déciderai si la preuve qu’on veut faire sera admissible ou pas.  Je ne peux pas le décider avant de savoir quelles sont les questions qui vont être posées.

Marcel Prince fut rappelé dans la boîte des témoins.  L’homme de 46 ans serait d’abord interrogé par la Couronne.

  • Monsieur Prince, le 22 novembre 1968 est-ce que vous êtes allé au magasin dans l’après-midi, à votre épicerie?, commença Me Laniel.
  • Oui, je suis allé à l’épicerie.
  • Est-ce que vous y êtes allé à plusieurs reprises?
  • À ce moment-là, j’avais une dame qui était à mon service, Madame Boisvert. Il n’y avait rien d’anormal…
  • Ce que je veux savoir Monsieur Prince, combien de fois vous êtes allé au magasin, combien de temps vous êtes allé au magasin la journée du 22 novembre?
  • Ah, peut-être … une heure. Je ne peux pas vous affirmer le temps juste, c’est assez difficile à dire parce que je n’ai pas … je n’ai pas porté tellement attention pour le temps.
  • C’est dans l’avant-midi ou dans l’après-midi que vous êtes allé?
  • Je suis allé dans l’avant-midi et dans l’après-midi.
  • Est-ce que vous avez eu affaire à compter l’argent qu’il y avait dans la caisse cette journée-là?
  • Bien, c’est moi qui avais préparé la caisse le matin même.
  • Quand vous dites « préparer la caisse », voulez-vous expliquer qu’est-ce que vous faites pour préparer la caisse?
  • Bien, on met un montant déterminé en partant le matin.
  • Et quel est ce montant-là?
  • C’est un montant de 45$.
  • Comment sont enregistrées les ventes au magasin?
  • Elles sont enregistrées sur la caisse.
  • Sur la caisse seulement?
  • Sur la caisse seulement.
  • Est-ce que vous avez eu l’occasion d’examiner combien de ventes il y a eu de faites cette journée-là?
  • Bien, comme je vous dis pour vous affirmer positivement, je ne peux pas vous affirmer positivement … On a pu constater un peu par la suite exactement … à peu près d’une manière assez exacte le montant qu’il pouvait y avoir dans le cours de la journée. Dans le cours de la journée, je n’ai pas fait de vérification absolument spéciale.
  • D’après la vérification telle que vous avez pu le faire pour quel montant d’argent avez-vous pu vendre cette journée-là?
  • On a pu vendre aux alentours de 150.00$ à 175.00$, aller au moment où la caisse a été enlevée.
  • Est-ce qu’il y a eu des retraits de la caisse?
  • Oui.
  • Savez-vous combien il a été sorti de la caisse en argent?
  • D’après les chiffres les plus précis, c’est entre 60.00$ et 75.00$.
  • Et avec ces chiffres vous pouvez établir combien d’argent est disparu lorsque la caisse enregistreuse est disparue?
  • C’est à peu près ce montant-là qui peut avoir disparu, entre 60.00$ et 75.00$.
  • Sans relater de conversation, monsieur Prince, pouvez-vous dire comment vous avez su l’incident qui s’est produit au magasin?
  • C’est un de mes garçons qui est venu me trouver. J’étais au travail en arrière, dans mon garage, en arrière de mon magasin.  J’ai un garage et j’étais après faire un travail sur un moteur de camion.
  • Et c’est par votre garçon que vous l’avez appris?
  • Oui.
  • Maintenant, vous, qu’est-ce que vous avez fait à la suite de ça?
  • Bien, j’ai sorti précipitamment puis au même instant j’étais dehors, il y a un autre de mes garçons qui est arrivé, Louis.
  • Maintenant, je dois vous avertir tout de suite, ne répétez pas les conversations. Dites seulement ce que vous avez fait après que vous avez rencontré Louis?
  • J’ai dit à Louis « va avertir ton frère Michel », qui demeurait en haut de l’épicerie et je lui ai dit « on vient d’avoir un vol au magasin », puis j’ai sauté dans mon auto avec un de mes fils, André. Il m’avait dit à ce moment-là la description de l’automobile, du type qui était sensé avoir fait le vol et puis je me suis engagé sur la route.

Lorsque Me Laniel demandait au témoin de ne pas rapporter le contenu des conversations, c’était parce que le ouï-dire est inadmissible lors d’un procès.  Le ouï-dire, un élément souvent incompris de la part du public, représente tout ce qui a été dit en dehors de la présence de l’accusé.  Ce dernier ne peut donc pas se défendre contre des conversations auxquelles il n’a pas participé ou entendu de ses oreilles.  Cependant, on aura constaté que parfois les avocats criminalistes ne sont pas toujours aux aguets, car en dépit de cet avertissement on laissa ici passer quelques paroles prononcées par Marcel Prince.

Me Laniel montra ensuite au témoin le plan déposé sous la cote P-1 afin de lui permettre de situer sa demeure de St-Léonard d’Aston par rapport aux autres points chauds de la cause.

  • Alors, reprit Me Laniel, vous dites que vous avez sauté dans votre automobile?
  • Oui.
  • Avec votre fils André, je crois?
  • Oui.
  • Est-ce que vous étiez avec d’autres que lui ou seulement avec André?
  • À ce moment-là, j’étais tout seul avec mon fils, oui.
  • Avec André?
  • Oui.
  • Alors, qu’est-ce que vous avez fait? Où êtes-vous allé?
  • Bien, là, je suis parti en direction de la route vers Trois-Rivières sur la route 13.
  • Est-ce que ça serait exact de dire que c’est vers St-Célestin aussi?
  • Exactement.
  • Alors, vous êtes parti vers St-Célestin. Vous êtes allé jusqu’où sur la route 13?
  • Je suis allé jusqu’au rang 7, ici, dit-il en pointant le plan P-1. Rendu au Rang 7 là, j’ai vu une automobile qui était engagée sur le rang 7.  Mon fils André m’a dit : « papa c’est l’automobile ».
  • Un instant, là. Je comprends que vous n’êtes pas habitué monsieur Prince mais essayez de ne pas raconter des conversations que vous avez entendues.
  • Je me suis engagé sur le Rang 7 et j’ai rejoint une automobile. Puis je me suis mis à la poursuite à distance, environ …
  • À quelle distance étiez-vous de l’auto?
  • Ah, peut-être mille pieds, environ mille pieds de distance. Puis un moment donné l’automobile que je suivais s’est engagée dans une entrée de cour, c’est-à-dire le deuxième cultivateur qui demeure sur ce rang-là.
  • Ça, c’est le chemin du Rang 7?
  • Il y a un cultivateur ici, l’automobile a passé tout droit.
  • Un instant, là. Parce que vous dites : « ici ».  Ça n’éclaire pas beaucoup le jury.  À quelle distance vous dites du croisement de la route 13 et du chemin du rang 7?
  • Que j’ai rejoint l’automobile?
  • Oui?
  • Ah, peut-être … il venait juste de traverser la route 13 au moment où j’ai pu apercevoir le char : il s’engageait sur le rang 7.
  • Il s’engageait sur le rang 7?
  • Oui.
  • À ce moment-là?
  • À ce moment-là je me suis engagé par en arrière.
  • Vers la droite, c’est ça?, intervint le juge Crête.
  • Oui, bien c’est-à-dire déterminer là…
  • Sur le plan, là, est-ce que c’est vers la droite?, reprit Me Laniel.
  • St-Léonard on peut dire est de même, oui, c’est vers la gauche.
  • Vers la gauche vous dites?
  • Oui.
  • Vous dites que c’est vers la gauche?
  • Bien là … c’est vers la droite…
  • En tournant, quel mouvement avez-vous fait? Est-ce que vous avez tourné à gauche ou à droite?
  • Si on se situe de même par rapport à St-Léonard, à Trois-Rivières, la route 13 fait une ligne droite, ça veut dire de même, ça veut dire vers la droite parce que le rang 7 est transversal à la route 13. Oui, c’est ça!  J’ai tourné vers la droite à ce moment-là.
  • Alors, et vous avez dit un moment donné que vous l’avez rejoint.
  • Oui.
  • À quelle distance l’avez-vous rejoint?
  • Disons, à quelle distance de la route 13 avez-vous rejoint l’automobile?
  • Ah, peut-être à deux arpents. Peut-être à deux arpents de l’intersection que j’ai pu le rejoindre.
  • Qu’est-ce que vous avez fait à ce moment-là?
  • Bien, dès que j’ai localisé l’automobile je me suis tenu à une certaine distance, environ mille pieds, mon idée qui m’est venue en mémoire j’ai dit : je va[is] voir ce que ce type-là va faire. Ça fait que je le poursuivais à distance.  Un moment donné, il s’est engagé dans une entrée de cour.  Et c’est un monsieur Edmond Roy qui demeure-là.  Puis sa propriété est ici et on va dire il y a deux entrées de cour, une première de même puis une deuxième de même.
  • Du même côté de la route?
  • Oui.
  • Et quel côté c’était par rapport à la …
  • Toujours à main droite.
  • À votre droite à vous?
  • Toujours à droite, oui. J’ai pris la deuxième montée parce que St-Louis avait pris la première montée, la première entrée.  Moi je l’ai détourné.
  • C’est-à-dire, l’automobile que vous poursuiviez avait pris la première?
  • La première montée, moi j’ai pris la deuxième. À ce moment-là, dès que je me suis engagé dans l’entrée, c’est une entrée qui fait le tour de la propriété, de la maison de monsieur Roy.  Dès que mes lumières ont frappé vers l’automobile que je poursuivais, le type de cette automobile a fait marche arrière puis assez pressé.  Puis il a reculé de reculons sur le rang 7.  Moi j’ai continué de faire le tour puis je me suis engagé encore en arrière de lui.  Je me suis mis à la poursuite encore.
  • En quelle direction alliez-vous pour cette deuxième …
  • Là, on allait vers l’Ouest.
  • Est-ce que ça serait exact de dire que ça serait en sens inverse que vous veniez de parcourir?
  • Oui, en sens inverse. On se trouvait à défaire complètement le chemin qu’on venait de faire.
  • Alors, vous vous êtes rendu jusqu’où à ce moment-là?
  • On s’est rendu là, on s’est trouvé à traverser la route 13 qui va vers Trois-Rivières. On a traversé la route 13 puis je le poursuivais tout le temps.  Durant la poursuite, j’ai dit à mon garçon : « as-tu un stylo?  On va prendre le numéro de licence de la voiture ».  J’ai regardé dans le dash [tableau de bord] de mon char et j’en avais pas sur moi.  Là, je lui ai dit à ce moment-là : « mets-toi ça dans la mémoire ce numéro de licence-là pour ne pas qu’on le perde ».  Moi-même j’ai essayé de le retenir.  Après ça, j’ai dit : « il vient de faire une erreur le type, parce que le rang 7 vers l’Ouest est un cul-de-sac, il ne débouche pas ».  Ça fait que j’ai dit en moi-même, l’idée m’est venue, et c’est là qu’à ce moment-là je lui ai dit « tu l’as le numéro de licence, là, de ne pas l’oublier ».  Je lui ai mentionné ça deux fois et moi je lui ai dit : « je vais faire mon possible pour ne pas l’oublier moi non plus ».  Puis on a continué la poursuite.  Et puis sur ce rang-là, il y a trois propriétés.  Quand il a passé la dernière propriété l’automobile que je suivais, la dernière propriété qui est celle de monsieur Rosaire Corriveau, cinq ou six arpents dépassés cette propriété-là, le chemin finit.  Il n’y a plus de chemin.  Ça fait que moi là, l’idée qui m’a venue, c’est que dès que j’ai dépassé la propriété de monsieur Corriveau, ça été de mettre mon auto de travers à la route pour barrer la route.  Là, je me suis empressé de sortir de mon auto pour aller chez monsieur Corriveau aller appeler au téléphone la police.
  • Est-ce que vous avez appelé?
  • Quand je suis arrivé à la maison de monsieur Corriveau, il y a un portique, un tambour, qu’on peut dire, puis la clanche [levier] je ne la connaissais pas tellement, peut-être parce que j’étais énervé. Il y a eu quelques minutes qui s’est [se sont] passées, parce que j’étais pas capable d’ouvrir la porte.  Un moment donné, j’ai pu ouvrir la porte puis la fille de monsieur Corriveau a ouvert la deuxième porte.  Elle m’a reconnu et j’ai dit : « je voudrais appeler la police provinciale ».
  • Alors, qu’est-ce que vous avez fait par la suite?
  • Puis à ce moment-là, comme j’avais engagé quelques mots avec la demoiselle Corriveau, je me suis aperçu qu’il y avait des lumières qui revenaient, puis là je me suis reviré de bord puis j’ai vu la même automobile que je poursuivais qui revenait sur ses pas. J’ai dit en moi-même, à ce moment-là, : « il a réussi à passer au bout de mon automobile ».
  • Et est-ce que vous avez rembarqué dans votre auto à ce moment-là?
  • À ce moment-là, mon fils Michel, avec un autre de mes fils Louis, nous avait vus, venait de la direction de chez monsieur Roy dans le rang 7 traverser la route 13. Il a reconnu mon auto et lui-même s’est engagé par en arrière puis il a rentré dans la cour chez monsieur Corriveau avec son automobile.  Mais ça s’est déroulé assez vite.  Je n’ai pas eu le temps de dire quoi que ce soit à mon fils, mon fils André qui était dans mon automobile lors de la première poursuite, dans l’intervalle, est allé trouver son frère puis quand il a vu que l’automobile avait réussi à passer par en arrière de mon automobile là, lui a fait marche arrière, Michel mon fils, pour sortir de la cour puis il s’est mis à la poursuite de la même automobile.
  • Puis vous, qu’est-ce que vous avez fait?
  • Puis là, moi, le temps de me rendre à mon automobile, il s’est passé quelques minutes, parce que j’avais dépassé la maison de monsieur Corriveau le dernier cultivateur. Le temps que je redresse mon char, bien là, les minutes avaient passé un petit peu.  Un coup que j’ai été redressé pour reprendre le chemin comme il fait le rang 7 là, je voyais plus d’auto ni celle de mon fils ni celle de l’autre.  Mais je me suis engagé pareil.  J’ai parti en direction vers la route 13.  De là, je me suis engagé dessus puis j’ai monté mon char assez haut peut-être, 100 milles à l’heure.
  • Chez Corriveau, est-ce que vous avez pu rejoindre la police?
  • Quand j’ai vu là, que l’automobile m’échappait, j’ai pas pu faire le message.
  • Est-ce que vous avez un moment donné rejoint la police?
  • Non, je l’ai rejoint après que j’ai eu … je me suis rendu à St-Célestin ça été le premier, la première rencontre que j’ai pu faire avec la police.

Après avoir remercié le témoin, Me Laniel alla se rasseoir.  Ce serait alors à Me Grégoire d’exercer son droit de contre-interroger le père de la victime.  La défense parviendrait-elle à mettre en perspective certains éléments pouvant aider la cause de son client?


[1] « Actes ou déclarations qui accompagnent la commission d’une infraction ou des paroles spontanées qui expliquent un geste ou un crime.  La common law en reconnait l’admissibilité en se fondant sur le fait que leur contemporanéité en garantit normalement la fiabilité » (http://www.leschroniquesdedroitcriminel.com/2014/08/la-res-gestae.html)

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Ce 21 janvier 1975

 

necro gargantua

Né en 1945 à Montréal, Richard Blass aura été un des criminels québécois les plus notoires. Avant de mourir à 29 ans, criblé de 27 balles après une spectaculaire chasse à l’homme, il aura fait en tout 21 victimes. Quelques-unes étaient issues du milieu de la pègre tandis que plusieurs autres auront été au cœur d’un sombre concours de circonstances.

Au cours de sa carrière criminelle, Richard Blass s’est évadé trois fois de prison. C’est durant sa toute dernière évasion qu’il commettra un crime sans précédent, soit l’incendie du bar-salon Chez Gargantua, au 1369 rue Beaubien, le 21 janvier 1975. Sans vouloir remâcher son procès, ni tomber dans un ton fleur bleue, cet article ne finira pas sur une musique d’ascenseur au pied de la tombe de Blass, appelé aussi « le chat ». Je veux me pencher un peu de l’autre côté.

Ce 21 janvier 1975, Richard Blass avait des comptes à rendre au bar Gargantua. Un peu passé minuit, il a tué par balle le gérant de l’établissement, Réjean Fortin, un ancien policier. Il a ensuite contraint les témoins de la scène à s’entasser dans un petit réduit servant à entreposer de l’alcool. Il a bloqué la porte avec un juke-box et a mis le feu. Certains spéculeront même qu’il aurait pris le temps de boire une bière, histoire de s’assurer que les flammes soient bien prises avant de quitter. En tout, il a fait 13 victimes. À l’exception de Fortin, ils seraient tous morts par asphyxie.

On m’a dit que peu d’encre a coulé sur ces dites victimes. En vérifiant les archives, j’ai bien vu qu’il était difficile en effet d’en savoir sur elles. Avec les mots-clés de l’événement, on a plutôt droit à un sempiternel flot d’articles sur la carrière de Blass. Une liste des victimes est toutefois sortie dans les journaux, mais elle a dû être corrigée plusieurs fois car il y a eu des erreurs. Après identifications, visites à la morgue et une enquête coroner plutôt controversée, la liste est devenue plus claire.

  • Réjean Fortin, le gérant du bar, ancien policier de 44 ans.
  • Claire Fortin, épouse de Réjean, était venue au bar pour jaser d’un éventuel voyage de couple en Europe.  Elle avait aussi 44 ans.
  • Gaétan Caron était un futur marié avec une carrière prometteuse comme dessinateur industriel, sportif et amateur de musique. Il n’était jamais allé au Gargantua avant ce soir-là.  Il avait 23 ans.
  • Pierre LeSiège, un ami de Gaétan. Un costaud de 6’2 qui travaillait à la brasserie Molson et qui était aussi membre des Chevaliers de Colomb.  Il était à l’aube de ses 23 ans.
  • Yves Pigeon était un chauffeur de taxi qui aurait conduit des clients à la porte du bar.  Certains diront qu’il était entré dans le bar pour changer un billet de 50 dollars; d’autres diront qu’il avait besoin d’utiliser les toilettes.  Or, dans certains articles, on nous dit qu’il aurait été obligé d’entrer dans le bar en tant que témoin à éliminer.  Sa voiture a été trouvée encore en marche sur la rue Beaubien.  Il était père de 4 enfants.  Il avait 42 ans.
  • Serge Trudeau venait de gagner aux courses à chevaux et voulait fêter.  Il avait 25 ans.
  • Augustin Carbonneau avait 32 ans.
  • Pierre Lamarche aurait été touché d’une balle, qui aurait effleuré son abdomen. On dit que ce serait la balle qui a tué Fortin qui aurait également atteint Pierre mais on a déjà avancé que ce dernier aurait voulu forcer la porte du réduit et qu’il aurait reçu la balle que Blass aurait tirée pour les décourager de tenter de sortir.  Il avait 29 ans.
  • Jacques Lamarche était le frère de Pierre.  Il avait 30 ans.
  • Juliette Manseau, agée de 17 ans, est la plus jeune des victimes.
  • Kenneth Devouges était connu comme étant un petit fraudeur.  Il était aussi le petit ami de Juliette.
  • Denise Lauzé, une employée du bar, était âgée de 21 ans.
  • Ghislain Brière était un chauffeur d’autobus et le petit ami de Denise.  Il avait 23 ans.

Un article de La Presse, le lendemain des événements, faisait état de la douleur et de la consternation dans trois familles des victimes.  On se désole d’avoir appris la mort de certaines victimes à la radio.  Au retour de la Sûreté du Québec, le père de Pierre LeSiège disait aux journalistes qu’il pouvait bien parler de la peine de mort de façon théorique avant ce drame, mais qu’une fois plongé dans ce cauchemar, il considérait la chose d’une autre façon.  Pour lui, seule la pendaison pouvait punir un monstre comme celui qui avait fait ce massacre la nuit d’avant.  Il faut dire qu’après ce sinistre événement, le débat sur la peine de mort avait été ravivé dans les médias.  M. LeSiège avait eu la lourde tâche d’identifier son fils parmi les 13 victimes empilées à la morgue.  Sa femme, quant à elle, a appris la nouvelle à la radio, en tricotant.  Pierre était son bébé.  Le plus jeune d’une famille de quatre enfants.

Chez les Caron, c’est sa sœur Micheline qui s’est prononcée, assise dans la chambre de son frère.  Elle parlait de lui avec tendresse.  Elle disait que son frère était un homme vaillant, un gars en or.  Le dimanche d’avant, ils avaient écouté ensemble de la musique dans son nouveau système de son.  Il allait se « mettre la corde au cou » prochainement.  Il voulait sortir un peu et essayer le Gargantua…

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Chez les Lamarche, La Presse était accueillie avec un peu plus d’amertume et de désarroi. Le père des deux frères avait communiqué avec le journal pour crier sa révolte. Toutefois, il n’a pas reçu les journalistes car des membres de la famille avaient décidé de confier l’affaire à un avocat. Joint au téléphone, le père éploré avait seulement pris la peine de dire que ses deux fils n’avaient jamais mis les pieds dans ce bar avant ce soir-là.

Une fois ces victimes trouvées, je pouvais commencer mes recherches.  Même avec les archives, rien ne sortait ou presque avec ces noms.  J’ai toutefois pu sortir leur nécrologie avec La Presse.  Du moins, neuf personnes sur treize…

Ces petits encarts allaient peut-être me frayer un chemin vers les familles.

Parmi les quatre familles que j’ai pu retracer sur les réseaux sociaux, j’ai reçu un témoignage d’Elizabeth qui était la jeune épouse de Jacques Lamarche.  Elle a gentiment accepté de me livrer son témoignage.

Elizabeth et Jacques s’étaient rencontrés dans une fête.  Ils se sont mariés en septembre 1973.  Ils étaient donc époux depuis seulement un an et demi lorsque le drame a eu lieu. Elle a appris la mort de son mari quand la police est venue la rencontrer au travail.  Le soir même, elle a vu la nouvelle au journal télévisé de 18h00 et son père l’a appelée.

Une violente onde de choc.

Elizabeth était enceinte de 3 mois.  La nouvelle a été si brutale qu’elle a failli perdre son bébé, au point d’être hospitalisée un bref moment.  Cette angoisse était aussi décuplée puisque du même coup, son beau-frère Pierre a été tué, décimant en une seule nuit la famille Lamarche.

Elle dit avoir ressenti une lourde perte qui l’a carrément étourdie pendant un long moment.  Elle était surtout triste de savoir que Jacques ne connaîtrait jamais sa fille. Sans compter qu’il faut un jour expliquer à cette enfant les conditions d’une noirceur innommable qui font qu’elle n’aura jamais connu son père.  Bien sûr, elle ira visiter sa tombe, mais rien ne pourra changer ce triste destin.

Beaucoup d’années se sont écoulées depuis ce soir de janvier 1975.  Elizabeth a poursuivi son chemin dans cette vie qui pouvait finalement avoir son lot de bonheur.  Mais elle n’oublie pas.  Cette perte est tatouée dans son subconscient pour lui rappeler ponctuellement ce chemin ardu qu’elle a dû traverser.  Elle est contente que ces années de douleur soient derrière elle mais elle pense souvent avec tristesse à ce nombre de personnes affectées par la perte des frères Lamarche, même si on ne parle pourtant que de deux victimes sur treize personnes.  La famille, les amis…  Pour chaque victime, il faut penser au rayon de dommages que crée le violent impact de ce drame.

Elizabeth a côtoyé la famille Lamarche durant la petite enfance de sa fille mais ensuite, les chemins ont cessé de se croiser.  Elle a maintenant 66 ans.  Elle est devenue une grand-mère et elle profite de sa retraite bien méritée.  Elle a réalisé qu’après la tristesse, le bonheur se trouve quelque part et la vie continue.

J’ai écrit à Kristian Gravenor du blogue Coolopolis puisqu’il s’est lui aussi penché sur l’affaire Gargantua et il m’a rappelée que les victimes ne s’arrêtent pas juste à ces 13 personnes, mais aussi à la famille Blass.  À cette mère qui voulait garder l’anonymat mais qui pouvait monter aux barricades pour ses fils qu’elle aimait inconditionnellement, même s’ils l’ont certainement fait vieillir avant son temps.  Je n’ai pas eu le temps de me pencher là-dessus (peut -être aussi que ça me dépassait) mais cette femme aurait mis fin à ses jours quelques années après ce tumulte.

Richard avait aussi un fils de 9 ans lors de ces événements.  Peut-être que mon feeling n’est pas bon mais j’ai l’impression que le soir du 21 janvier 1975, il n’a pas été bordé par son père.

À suivre, du moins…  Peut-être.


La Presse , 22 janvier 1975 http://www.banq.qc.ca/HighlightPdfWithJavascript/HighlightPdfWithJavascript?pdf=http%3A%2F%2Fcollections.banq.qc.ca%2Fretrieve%2F5904941&page=1#navpanes=0&search=%22chevalier%20colomb%20siege%22
Nécrologie, La Presse, janvier 1975

L’affaire St-Louis: chapitre 6

Camil Prince
Camil Prince

Marcel Prince, 46 ans, avait non seulement perdu son fils dans cette curieuse aventure mais il devait certainement craindre de devoir répondre de sa décision d’avoir donné la chasse au voleur.

         D’abord interrogé par Me Laniel, il reconnut s’être retrouvé devant la maison de monsieur Ally, où il avait d’ailleurs identifié le corps de son fils.

         Me Grégoire déclara au juge Crête n’avoir aucune question à soumettre à ce témoin.  Toutefois, il fit remarquer que Marcel avait témoigné sur d’autres faits lors de l’enquête préliminaire.  On demanda alors au père de sortir du prétoire pour faire entrer son jeune fils, Camille Prince.  En raison de ses 13 ans, le juge Crête lui soumit d’abord quelques questions afin de s’assurer que le garçon sache ce qu’était un serment.

  • Qu’est-ce que c’est qu’un serment?, lui demanda le juge.
  • C’est dire la vérité, tout ce qu’on sait.
  • Et si quelqu’un fait un faux serment qu’est-ce qui pourrait arriver, le savez-vous?
  • … Il a menti.
  • Qu’est-ce qui pourrait arriver, est-ce que c’est un péché ça un faux serment?
  • Quelle sorte de péché?
  • Un péché véniel ou un péché mortel?
  • Véniel.

Puisqu’il ne rencontra aucune opposition de la part des procureurs, le juge s’adressa à nouveau au garçon.

  • Suivant l’article 13 de la Loi de la preuve je crois que c’est plus prudent de ne pas faire prêter serment par le témoin.  Je vous explique, messieurs les jurés, que dans le cas du témoignage d’un enfant, si le juge est d’opinion que le témoin ne comprends pas la nature du serment et dans le cas qui nous occupe le témoin comprends la nature du serment mais il en comprend moins les sanctions s’il ne disait pas la vérité.  Alors, pour ces raisons-là, je crois qu’il n’y a pas lieu de l’assermenter mais il y a lieu de l’entendre quand même sans que ce soit sous serment[1].

C’est seulement ensuite que Me Laniel put entamer son examen en chef.  D’abord, le jury comprit que le jeune garçon se trouvait seul dans le commerce au moment de l’incident.

  • Qu’est-ce qui s’est produit exactement?
  • Bien, j’ai débarqué les commandes puis il y a un monsieur qui a rentré.
  • Et ensuite?
  • Il a demandé différents articles. Ensuite, on est revenu en avant avec les articles.  Ensuite, il m’a demandé un sac de pommes.  Je suis retourné en arrière, lui a resté seul en avant.  Il a pris le cash [caisse enregistreuse] et puis il s’est sauvé.
  • Est-ce que vous reconnaissez celui qui est venu au magasin cet après-midi-là avec qui vous avez eu cette conversation-là?
  • Oui.
  • Est-il dans la Cour actuellement?
  • C’est lui, dit-il en pointant l’accusé.
  • Vous dites qu’il vous a demandé un sac de pommes et vous êtes allé le chercher en arrière?
  • Oui.
  • Pendant que vous étiez en arrière est-ce que vous pouviez le voir?
  • Bien, j’étais dans l’allée en m’en allant j’ai regardé en arrière il était juste à côté du ensuite bien le comptoir était plus loin.  Je l’ai pas revu.
  • Autrement dit, un moment donné, vous l’avez perdu de vue?
  • La brocheuse qui était sur le cash elle a tombé en prenant le cash. Là, ç’a porté attention.  Je suis parti en marchant, pas en courant mais en marchant vite par en avant.
  • Vers quel endroit?
  • Bien la ligne no. 3. On a trois allées là, la première sur le bord de la porte au fond là-bas.
  • Quand vous dites que vous êtes parti en marchant vite, vous êtes allé à quel endroit?
  • Bien, je suis parti vers les vitrines en avant.
  • À ce moment-là est-ce que l’homme que vous aviez indiqué tantôt était encore dans le magasin?
  • Non, il passait devant le magasin avec le cash. Bien, j’étais pas sûr si c’était le cash mais il avait un objet dans ses mains.
  • Il passait en avant du magasin, est-ce que c’est en dedans du magasin ou en dehors du magasin?
  • En dehors.
  • Il passait en avant et à ce moment-là est-ce que vous étiez rendu à la vitrine?
  • Oui.
  • Vous l’avez vu passer en avant du magasin. Est-ce que vous êtes capable de dire où il est allé après avoir passé en avant du magasin?
  • Sur le côté. Puis là, bien, je suis monté sur une tablette et j’ai regardé par la fenêtre du côté et j’ai vu son auto.
  • Vous avez vu son automobile. Est-ce qu’il était embarqué dedans?
  • Et qu’est-ce qu’il a fait par la suite?
  • Il a démarré, puis il est parti.
  • Est-ce que vous êtes revenu à l’endroit où était le cash?
  • Oui, puis là…
  • Est-ce que le cash était encore là?
  • Non.
  • Ce que vous appelez le dans vos propres mots, est-ce que vous êtes capable de le décrire?
  • C’est la caisse enregistreuse puis le tiroir-caisse, tous ensembles.
  • C’est-à-dire, c’est une caisse enregistreuse avec un tiroir en-dessous qui est tout pris ensemble?
  • Oui.
  • Pouvez-vous dire la couleur de l’automobile dans laquelle l’homme que vous avez vu est embarqué?
  • Il faisait noir. Il y avait un peu de lumière et c’était luisant.  C’était comme vert-bleu.
  • Une couleur foncée?
  • Un petit peu foncé.
  • Savez-vous quel genre d’automobile ça pouvait être?
  • Je le savais moi mais quand je l’ai dit à la police je savais pas le nom.
  • Mais est-ce que vous étiez capable de le décrire sans savoir le nom?
  • Oui.
  • Comment l’avez-vous décrite?
  • Bien, j’ai dit c’est une petite automobile bleue, les lumières en long comme ça en arrière. En avant c’est deux lumières hautes.  C’est un petit char pas bien gros.
  • En quelle direction s’est dirigée la voiture à ce moment-là?
  • À St-Célestin.
  • Vers St-Célestin?
  • Oui.
  • Après cet incident que vous venez de raconter, qui est arrivé au magasin le premier?
  • Après ça?
  • Est-ce que votre père est arrivé au magasin un moment donné?
  • Non.
  • Est-ce que vous avez appelé vous?
  • Après que j’ai su que le cash était parti, j’ai téléphoné chez nous et puis j’ai dit que … on venait de se faire voler puis une petite auto vert-bleue qui est partie en direction de St-Célestin.

Ce fut ensuite à Me Grégoire de contre-interroger le témoin.

  • Vous rappelez-vous quelle heure il était lorsque le monsieur que vous avez identifié s’est présenté?
  • 17h45.
  • Dans votre témoignage, vous nous dites que le monsieur que vous avez identifié tout à l’heure avait demandé différentes choses?
  • Oui.
  • Qu’est-ce qu’il vous a demandé, entre autres?
  • En premier, on s’est dirigé vers le comptoir à viande.
  • Le comptoir à viande?
  • Congelée.
  • Alors, il vous a demandé de la viande? Qu’est-ce qu’il vous a demandé en premier, vous rappelez-vous?
  • Du jambon. Il en voulait en tranches, puis j’en avais rien que du congelé.
  • Alors, est-ce qu’il vous a accompagné en arrière à ce moment-là?
  • Oui, il était à côté de moi.
  • Il était à côté de vous?
  • Oui.
  • Puis là, vous lui avez dit qu’en tranches vous n’en aviez pas, c’était seulement congelé.
  • Oui.
  • C’est ça?
  • Oui, puis il a dit « si vous avez du baloney en rouleau qu’on pourrait trancher à la machine ». J’ai dit « non plus ».  J’ai rien que congelé.  Il a dit : « ça fait pas ».
  • Par la suite, il vous a demandé du baloney en tranches?
  • Oui.
  • Et vous n’en aviez pas non plus?
  • Non, rien que congelé.
  • Pendant tout ce temps-là est-ce que le type que vous avez identifié tout à l’heure était près de vous à l’arrière, là?
  • Oui.
  • Ensuite, est-ce qu’il vous a demandé d’autres choses?
  • Là, on s’est dirigé vers le comptoir à légumes, puis là il y avait les pommes de l’autre côté et différents articles.  Il m’a demandé une livre de beurre, j’ai sorti la livre de beurre.  Ensuite, on est retourné à l’avant.
  • Oui…?
  • J’ai mis la livre de beurre sur le comptoir. Ensuite, je lui ai demandé si c’était tout, il a dit « non ».  Il a dit « je voudrais avoir un sac de pommes ».
  • Un sac de pommes?
  • Je suis parti à l’arrière par l’allée du milieu, ensuite le comptoir était plus loin et je l’ai perdu de vue.
  • Alors là, vous avez pris les dispositions pour sortir le sac de pommes?
  • Oui.
  • Pendant tout le temps que le monsieur que vous avez identifié était avec vous dans l’épicerie est-ce qu’il vous a fait des menaces et est-ce qu’il semblait d’un type normal, vous savez qu’est-ce que c’est qu’un homme normal?
  • Oui.
  • Vous avez l’habitude de garder l’épicerie?
  • Oui.
  • Vous la gardez souvent?
  • Oui.
  • Alors, ce type-là, à première vue, est-ce qu’il vous a fait peur, est-ce que c’est un homme comme tous les autres clients que vous recevez?
  • Oui, il m’a pas fait peur.
  • Il ne vous a fait aucune menace dans le magasin?
  • Est-ce qu’il avait quelque chose dans les mains ou quoi que ce soit?
  • Non, j’ai pas remarqué. Il avait rien.
  • Il n’avait rien dans ses mains?
  • Non.
  • Alors, en aucun temps, lorsque le monsieur que vous avez identifié était dans l’épicerie, il n’y a eu aucune menace, aucune parole de prononcée excepté celles qui ont été échangées pour la demande de marchandise?
  • Oui.

Évidemment, le rôle de Me Grégoire était de faire ressortir les points favorables pour son client.  En démontrant que St-Louis n’avait fait aucune menace au garçon et qu’il n’avait transporté aucune arme avec lui dans le commerce, cela pourrait-il attendrir les jurés?

  • L’automobile que vous avez vue, là, qui reluisait comme vous nous avez dit tout à l’heure?, poursuivit Me Grégoire.
  • Oui.
  • Est-ce qu’elle était située en avant de l’épicerie?
  • Sur le côté.
  • Est-ce qu’il y a une rue là, ou une entrée ou un stationnement?
  • Bien ça c’était … normalement les gens se parkent[stationnent] à côté de la galerie pour rentrer, puis lui, il était sur l’autre bord.
  • L’autre côté?
  • Il y avait notre maison, puis l’autre côté.
  • C’est une entrée de cour qu’il y a entre les deux?
  • Entre le magasin puis la maison.

Après que Me Grégoire eut regagné son fauteuil, Me Laniel revint l’instant de montrer à Camille les photos qui représentaient la voiture de l’accusé.

  • C’est l’automobile vert que vous avez décrit comme une petite voiture vert-bleu?
  • C’était ce genre de lumières-là que je savais, j’étais capable de tout le décrire, mais j’étais nerveux dans ce temps-là.
  • Ce genre de lumières, vous référez aux lumières d’en avant ou aux lumières d’en arrière?
  • D’en arrière.
  • Celles que vous avez décrites comme étant des lumières en long?
  • Oui, comme ça.
  • Quand vous parlez du cash, fit le juge Crête, vous dites que le type est parti avec le cash, est-ce que c’est avec toute la caisse enregistreuse ou juste le tiroir-caisse?
  • La caisse enregistreuse puis le tiroir-caisse, tout.
  • Au complet?
  • Oui.

[1] Selon la Loi sur la preuve au Canada, d’après le Code criminel 2017 de Thomson Reuters, il s’agit maintenant de l’article 16.1, qui se lit comme suit :

16.1 (1) Toute personne âgée de moins de quatorze ans est présumée habile à témoigner.  (2) Malgré toute disposition d’une loi exigeant le serment ou l’affirmation solennelle, une telle personne ne peut être assermentée ni faire d’affirmation solennelle. (3) Son témoignage ne peut toutefois être reçu que si elle a la capacité de comprendre les questions et d’y répondre. (4) …

L’affaire St-Louis: chapitre 5

06
Le corps de Michel Prince, tel qu’il a été retrouvé par les policiers.

Le témoin suivant fut le Dr Bruno Laliberté, 50 ans, qui demeurait à St-Célestin.  Interrogé par Me Laniel, il raconta son arrivée sur les lieux, le soir même du drame, le 22 novembre 1968.  Ainsi, il avait constaté une sorte d’hématome à l’œil droit et un trou dans la région de la tempe.  Il reconnut d’ailleurs aisément la scène immortalisée sur la photo P-5.

  • À la région temporale, j’ai vu qu’il y avait un trou à peu près gros comme un souffle d’allumette. En continuant mon examen j’ai soulevé la paupière pour voir s’il y avait des réflexes aux yeux : ils étaient absents.  Avec mon stéthoscope j’ai ausculté la région cardiaque et je n’ai entendu aucun bruit.  Puis même que le pouls était absent.  En procédant à mon examen, j’ai vu que la cuisse gauche du patient, les vêtements qui recouvraient la cuisse étaient tout ensanglantés.  C’est à peu près ce que j’ai constaté.
  • Le trou que vous avez trouvé à la région temporale, selon votre expérience, est-ce que vous pouvez déterminer ce qui a causé ce trou?
  • Bien, la première chose qui nous vient à l’idée c’est une balle.
  • Selon votre expérience, est-ce que le jeune homme était décédé à ce moment-là?
  • Vers quelle heure êtes-vous allé là docteur?, questionna le juge Crête.
  • J’étais en train de souper. Il devait être aux alentours de 18h00, je pense bien.

Ce fut ensuite à Me Grégoire d’exercer son droit de contre-interroger le témoin.  Dans un premier temps, le docteur indiqua que la victime mesurait cinq pieds et six ou sept pouces, pesait entre 135 et 140 livres et avait une figure « plutôt maigre ».

  • Maintenant, vous dites que vous avez constaté deux blessures sur le corps de la victime?
  • La première à la tête, au-dessus de l’œil?
  • Et la deuxième à la cuisse?
  • Selon votre expérience docteur, est-ce que les deux balles auraient pu causer la mort ou seulement qu’une?
  • Je pense que celle qui était logée dans la tête était suffisante.
  • La cuisse, pour quelqu’un qui subit une blessure est-ce que ça peut …?
  • Oui, si ça frappait ou touchait un gros vaisseau comme une artère. Comme une artère iliaque par exemple.  Ou fémoral.
  • Mais à part de cette chose?
  • Je pense bien que s’il avait été seulement … l’hémorragie peut être qu’il aurait pu être sauvé. Si les soins avaient été donnés assez vite.
  • Est-ce que vous avez examiné la tête en entier, intervint Me Laniel. Est-ce qu’il y avait d’autres trous?
  • J’ai vu l’hématome en dessous de l’œil droit, puis le trou à la région temporale droite.
  • Est-ce qu’il n’y a pas eu moyen d’établir la distance d’où la balle était tirée?, reprit Me Grégoire.
  • Ah … en balistique, moi je ne suis pas … je ne suis pas une compétence.
  • Vous n’avez pas remarqué de brûlure alentour de …?
  • Non, non. Le trou était tout simple.

 

 

Blanche Garneau: l’origine de la rumeur?

Blanche Garneau - L'Action Catholique 30 juillet 1920
Blanche Garneau

            Un siècle plus tard, le meurtre non résolu de Blanche Garneau suscite toujours l’intérêt mais surtout les ragots.  En fait, cette affaire a bien mal commencée en 1920.  Le souhait de vouloir obtenir des réponses à tout prix a sans doute contribué à décocher des flèches dans toutes les directions.  Et si on ajoute à cela une incroyable incompétence ou paresse policière, tous les ingrédients sont réunis pour que justice … ne soit pas rendue.

            Au cours des dernières années, on m’a rapporté que certaines personnes se servent sporadiquement de cette affaire pour critiquer vertement le milieu politique, qu’il soit actuel ou passé.  Car, faut-il le préciser, l’affaire Blanche Garneau colporte son lot de rumeurs politiques.  En fait, on raconte encore à qui veut l’entendre que le meurtre de cette jeune femme a été couvert par certains politiciens en raison du fait que parmi les assassins on retrouvait des fils de députés libéraux.  Il ne suffit que d’un pas supplémentaire pour engouffrer dans cette théorie du complot le premier ministre lui-même, Louis-Alexandre Taschereau.

            Revenons d’abord sur les circonstances du crime.

            Le 22 juillet 1920, Blanche Garneau, 21 ans, ferma la boutique de thé dans laquelle elle travaillait sur la rue St-Vallier avant d’entamer son trajet habituel lui permettant de rentrer chez elle.  Accompagnée par une amie qui la laissa à l’entrée du pont de l’avenue Parent, qui conduisait dans le parc Victoria, il était 19h00 lorsqu’elle s’éloigna toute seule au-dessus de la rivière St-Charles.  Blanche habitait rue François 1er, dans le quartier de Stadacona.  Il lui fallait donc franchir un deuxième pont pour atteindre ce quartier.  Mais ce soir-là, elle n’y arriva jamais.  On ne devait plus la revoir vivante.

            Dans la soirée du 28 juillet, son corps fut retrouvé par un jeune garçon qui rôdait dans le secteur avec l’envie de se baigner dans la rivière St-Charles.  Le corps était recouvert d’un drap blanc.

            De nos jours, le commun des mortels connaît l’importance de protéger une scène de crime, que ce soit pour y figer dans les temps les différents éléments ou pour retrouver des indices supplémentaires.  Mais voilà!  Au soir du 28 juillet, bien que la police fut la première avertie, aucun détective de la section criminelle de la Ville de Québec ne se présenta sur les lieux.  Non seulement la scène ne fut pas protégée, mais le détective Lauréat Lacasse, le premier chargé de l’enquête, mit quelques jours avant de se rendre sur les lieux.  Et encore!  Il n’y resta que quelques minutes.

            Pour cette raison, les témoignages des premières personnes à débarquer sur les lieux prennent toute leur importance.  Et c’est peut-être là que se trouve la clé d’une incroyable mésentente qui dure toujours, près d’un siècle plus tard.

            Lors de l’enquête du coroner, conduite par Georges William Jolicoeur, on entendit le vieux gardien du parc qui fut alerté le 28 juillet par le jeune garçon qui venait de trouver le corps.  Celui-ci affirma ne pas avoir vu de traces humaines dans les herbes se situant entre le corps et la voie ferrée des tramways.  Rapidement, ses réflexions se retrouvèrent dans les journaux.  Selon lui, il fallait que le ou les tueurs soient passés par la rivière St-Charles pour y déposer le corps.  C’était la seule façon d’expliquer cette absence de traces de pas.

            Si on accepte cette théorie, il est vrai qu’on imagine aisément la présence d’au moins deux hommes pour pouvoir manipuler un corps à partir d’une petite embarcation.

            Le problème avec cette conception du complot, c’est que le gardien de parc était alors le seul à la soutenir.  Le thanatologue Ulric Moisan, qui se chargea d’emporter le corps, ce qui lui avait permis de noter plusieurs détails, se montra en désaccord avec le gardien.  Moisan mentionna avoir vu un petit sentier piétiné reliant les voies ferrées et le site du crime.  De plus, les deux garçons qui avaient sonné l’alerte ce soir-là se rangèrent derrière l’avis de Moisan.  Eux aussi avaient vu des signes de mouvements terrestres, au point de parler de quelques branches cassées.

            Malheureusement, l’idée du vieux gardien intéressa les journaux et l’histoire fit boule de neige.  Il a toujours été plus intéressant pour le commun des mortels de laisser son imagination divaguer vers des histoires rocambolesques et libres de toute contrainte plutôt que de s’attacher à une réflexion digne de ce nom à partir des éléments concrets d’une enquête judiciaire.

            Est-ce une réaction malhonnête que de se servir maladroitement d’une histoire ancienne comme celle de Blanche Garneau sans faire un minimum de vérifications?  Une étude exhaustive du dossier judiciaire éviterait-elle une telle déviance sociale?

            Ou alors est-ce une habitude malsaine entretenue par certains médias?  On se souviendra, encore une fois à Québec, à quel point on avait couvert le procès de Benoît Proulx au début des années 1990 dans l’affaire du meurtre de France Alain.  Certains animateurs de radio dépourvus de toute objectivité ont traîné cet animateur de radio dans la boue.  Heureusement, Proulx a fini par être acquitté et même dédommagé, et cela avec raison.  Après tout ce qu’il avait subi au sein de ce traitement malhonnête englobant peut-être d’autres instances que celles des médias radiophoniques, cet homme mériterait qu’on l’écarte définitivement des rumeurs de cette autre affaire non résolue.

            Car il est là le problème : certaines personnes se permettent de dire n’importe quoi.  Sans moyen pour les contrecarrer, le public finit par les croire.  Et le mal est fait!  Les rumeurs s’incrustent, au point d’être confondues parmi les faits historiques.

            Dans le cas de Blanche Garneau, les choses empirèrent constamment.  Après un procès qui frustra le public par un double acquittement à l’automne 1921, on voulut trouver des suspects à tout prix et les rumeurs reprirent de plus belles.  Ces ragots gagnèrent une telle ampleur que le gouvernement Taschereau ouvrit une Commission d’enquête royale à l’automne 1922 pour tenter de tirer les choses au clair.  En dépit de l’apparition de quelques éléments nouveaux, cette enquête se solda par un rapport tout à fait ridicule.  On ne blâmait personne, alors que la police de Québec n’avait visiblement pas fait son travail correctement.  De plus, les procureurs avaient omis certaines questions pourtant primordiales.

            En 1954, le très « crédible »[1] hebdomadaire Allô Police, se permettait un article sur l’affaire Blanche Garneau, dans lequel on parlait uniquement de la théorie du complet, en plus de présenter quelques faux éléments.  En 1978, une auteure peu rigoureuse reprit les informations contenues dans cet article sans trop se questionner.  La machine à rumeurs, apparemment, s’était déjà enclenchée.

            Il fallut attendre 1983 pour qu’un premier auteur sérieux, Réal Bertrand, accepte de confronter le dossier judiciaire.  Dans son livre Qui a tué Blanche Garneau?, il présentait beaucoup plus de détails que tout ce qui avait été publié avant lui.

Malheureusement, Bertrand commet plusieurs erreurs, dont certaines qui laissent croire qu’il n’a pas tout lu.  Car lui aussi hésite devant la théorie du complot.  Elle lui semble attirante, alors qu’en réalité le dossier ne comporte aucun élément probant en ce sens.

            Bref, le cas de Blanche Garneau est un exemple parfait et très direct de ce que les médias ne doivent pas faire, mais aussi une leçon qui cible le comportement du public.

            Puisque mon étude exhaustive du dossier de Blanche Garneau, conservé dans les voûtes de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ), m’a permis de réaliser un manuscrit complet sur cette affaire, nous y reviendrons plus en détails.


[1] Évidemment, je suis sarcastique.