L’affaire St-Louis: chapitre 7


04La Couronne appela Marcel Prince, le père de famille.  Toutefois, avant qu’on lui soumette une première question, la défense demanda à ce qu’on fasse sortir les douze jurés pour mieux présenter son objection.  Ainsi, il expliqua que si on avait l’intention de questionner ce témoin sur le montant du vol, comme on l’avait fait lors de l’enquête préliminaire, cela n’était plus recevable puisque l’accusation maintenant en vigueur contre St-Louis était celle de meurtre et non de vol.  Étant donné le fonctionnement du système judiciaire, le jury ne devait donc pas être informé de choses concernant des accusations qui n’avaient pas été déposées légalement contre l’accusé.

Me Laniel répliqua alors que le montant du vol faisait pourtant partie des res gestae[1] de la preuve, c’est-à-dire que cet élément se trouvait parmi l’histoire entourant le crime et qu’on ne pouvait l’outrepasser.  Voici ce que fut une partie de la réponse de Me Laniel à ce sujet :

  • Je crois que si nous insistions sur le fait du vol mon confrère aurait peut-être entièrement raison mais seulement sur la question du montant d’argent je crois que maintenant que le jeune Camille a témoigné qu’il est parti avec la caisse, je crois que le Jury a le droit de savoir et même devrait savoir jusqu’à quel point cette caisse peut représenter un objet, jusqu’à quel point ça peut intéresser la famille Prince et ensuite pour pouvoir porter un jugement sur tout l’incident tel que constitué par la preuve.

Le juge Crête finit par décider que cette objection était prématurée car l’avocat de la défense anticipait des questions que la Couronne n’avait toujours pas envisagées.  On fit donc revenir les jurés dans le prétoire.  D’ailleurs, le juge sentit le besoin de leur fournir une explication pour cette brève interruption.

  • Alors, voici Messieurs les Jurés, il y a eu une objection au témoignage de Monsieur Marcel Prince sur des questions légales et j’ai décidé que l’objection pour le moment est prématurée parce que je ne sais pas plus que vous quelles seront les questions qui seront posées au témoin. C’est à ce moment-là que je déciderai si la preuve qu’on veut faire sera admissible ou pas.  Je ne peux pas le décider avant de savoir quelles sont les questions qui vont être posées.

Marcel Prince fut rappelé dans la boîte des témoins.  L’homme de 46 ans serait d’abord interrogé par la Couronne.

  • Monsieur Prince, le 22 novembre 1968 est-ce que vous êtes allé au magasin dans l’après-midi, à votre épicerie?, commença Me Laniel.
  • Oui, je suis allé à l’épicerie.
  • Est-ce que vous y êtes allé à plusieurs reprises?
  • À ce moment-là, j’avais une dame qui était à mon service, Madame Boisvert. Il n’y avait rien d’anormal…
  • Ce que je veux savoir Monsieur Prince, combien de fois vous êtes allé au magasin, combien de temps vous êtes allé au magasin la journée du 22 novembre?
  • Ah, peut-être … une heure. Je ne peux pas vous affirmer le temps juste, c’est assez difficile à dire parce que je n’ai pas … je n’ai pas porté tellement attention pour le temps.
  • C’est dans l’avant-midi ou dans l’après-midi que vous êtes allé?
  • Je suis allé dans l’avant-midi et dans l’après-midi.
  • Est-ce que vous avez eu affaire à compter l’argent qu’il y avait dans la caisse cette journée-là?
  • Bien, c’est moi qui avais préparé la caisse le matin même.
  • Quand vous dites « préparer la caisse », voulez-vous expliquer qu’est-ce que vous faites pour préparer la caisse?
  • Bien, on met un montant déterminé en partant le matin.
  • Et quel est ce montant-là?
  • C’est un montant de 45$.
  • Comment sont enregistrées les ventes au magasin?
  • Elles sont enregistrées sur la caisse.
  • Sur la caisse seulement?
  • Sur la caisse seulement.
  • Est-ce que vous avez eu l’occasion d’examiner combien de ventes il y a eu de faites cette journée-là?
  • Bien, comme je vous dis pour vous affirmer positivement, je ne peux pas vous affirmer positivement … On a pu constater un peu par la suite exactement … à peu près d’une manière assez exacte le montant qu’il pouvait y avoir dans le cours de la journée. Dans le cours de la journée, je n’ai pas fait de vérification absolument spéciale.
  • D’après la vérification telle que vous avez pu le faire pour quel montant d’argent avez-vous pu vendre cette journée-là?
  • On a pu vendre aux alentours de 150.00$ à 175.00$, aller au moment où la caisse a été enlevée.
  • Est-ce qu’il y a eu des retraits de la caisse?
  • Oui.
  • Savez-vous combien il a été sorti de la caisse en argent?
  • D’après les chiffres les plus précis, c’est entre 60.00$ et 75.00$.
  • Et avec ces chiffres vous pouvez établir combien d’argent est disparu lorsque la caisse enregistreuse est disparue?
  • C’est à peu près ce montant-là qui peut avoir disparu, entre 60.00$ et 75.00$.
  • Sans relater de conversation, monsieur Prince, pouvez-vous dire comment vous avez su l’incident qui s’est produit au magasin?
  • C’est un de mes garçons qui est venu me trouver. J’étais au travail en arrière, dans mon garage, en arrière de mon magasin.  J’ai un garage et j’étais après faire un travail sur un moteur de camion.
  • Et c’est par votre garçon que vous l’avez appris?
  • Oui.
  • Maintenant, vous, qu’est-ce que vous avez fait à la suite de ça?
  • Bien, j’ai sorti précipitamment puis au même instant j’étais dehors, il y a un autre de mes garçons qui est arrivé, Louis.
  • Maintenant, je dois vous avertir tout de suite, ne répétez pas les conversations. Dites seulement ce que vous avez fait après que vous avez rencontré Louis?
  • J’ai dit à Louis « va avertir ton frère Michel », qui demeurait en haut de l’épicerie et je lui ai dit « on vient d’avoir un vol au magasin », puis j’ai sauté dans mon auto avec un de mes fils, André. Il m’avait dit à ce moment-là la description de l’automobile, du type qui était sensé avoir fait le vol et puis je me suis engagé sur la route.

Lorsque Me Laniel demandait au témoin de ne pas rapporter le contenu des conversations, c’était parce que le ouï-dire est inadmissible lors d’un procès.  Le ouï-dire, un élément souvent incompris de la part du public, représente tout ce qui a été dit en dehors de la présence de l’accusé.  Ce dernier ne peut donc pas se défendre contre des conversations auxquelles il n’a pas participé ou entendu de ses oreilles.  Cependant, on aura constaté que parfois les avocats criminalistes ne sont pas toujours aux aguets, car en dépit de cet avertissement on laissa ici passer quelques paroles prononcées par Marcel Prince.

Me Laniel montra ensuite au témoin le plan déposé sous la cote P-1 afin de lui permettre de situer sa demeure de St-Léonard d’Aston par rapport aux autres points chauds de la cause.

  • Alors, reprit Me Laniel, vous dites que vous avez sauté dans votre automobile?
  • Oui.
  • Avec votre fils André, je crois?
  • Oui.
  • Est-ce que vous étiez avec d’autres que lui ou seulement avec André?
  • À ce moment-là, j’étais tout seul avec mon fils, oui.
  • Avec André?
  • Oui.
  • Alors, qu’est-ce que vous avez fait? Où êtes-vous allé?
  • Bien, là, je suis parti en direction de la route vers Trois-Rivières sur la route 13.
  • Est-ce que ça serait exact de dire que c’est vers St-Célestin aussi?
  • Exactement.
  • Alors, vous êtes parti vers St-Célestin. Vous êtes allé jusqu’où sur la route 13?
  • Je suis allé jusqu’au rang 7, ici, dit-il en pointant le plan P-1. Rendu au Rang 7 là, j’ai vu une automobile qui était engagée sur le rang 7.  Mon fils André m’a dit : « papa c’est l’automobile ».
  • Un instant, là. Je comprends que vous n’êtes pas habitué monsieur Prince mais essayez de ne pas raconter des conversations que vous avez entendues.
  • Je me suis engagé sur le Rang 7 et j’ai rejoint une automobile. Puis je me suis mis à la poursuite à distance, environ …
  • À quelle distance étiez-vous de l’auto?
  • Ah, peut-être mille pieds, environ mille pieds de distance. Puis un moment donné l’automobile que je suivais s’est engagée dans une entrée de cour, c’est-à-dire le deuxième cultivateur qui demeure sur ce rang-là.
  • Ça, c’est le chemin du Rang 7?
  • Il y a un cultivateur ici, l’automobile a passé tout droit.
  • Un instant, là. Parce que vous dites : « ici ».  Ça n’éclaire pas beaucoup le jury.  À quelle distance vous dites du croisement de la route 13 et du chemin du rang 7?
  • Que j’ai rejoint l’automobile?
  • Oui?
  • Ah, peut-être … il venait juste de traverser la route 13 au moment où j’ai pu apercevoir le char : il s’engageait sur le rang 7.
  • Il s’engageait sur le rang 7?
  • Oui.
  • À ce moment-là?
  • À ce moment-là je me suis engagé par en arrière.
  • Vers la droite, c’est ça?, intervint le juge Crête.
  • Oui, bien c’est-à-dire déterminer là…
  • Sur le plan, là, est-ce que c’est vers la droite?, reprit Me Laniel.
  • St-Léonard on peut dire est de même, oui, c’est vers la gauche.
  • Vers la gauche vous dites?
  • Oui.
  • Vous dites que c’est vers la gauche?
  • Bien là … c’est vers la droite…
  • En tournant, quel mouvement avez-vous fait? Est-ce que vous avez tourné à gauche ou à droite?
  • Si on se situe de même par rapport à St-Léonard, à Trois-Rivières, la route 13 fait une ligne droite, ça veut dire de même, ça veut dire vers la droite parce que le rang 7 est transversal à la route 13. Oui, c’est ça!  J’ai tourné vers la droite à ce moment-là.
  • Alors, et vous avez dit un moment donné que vous l’avez rejoint.
  • Oui.
  • À quelle distance l’avez-vous rejoint?
  • Disons, à quelle distance de la route 13 avez-vous rejoint l’automobile?
  • Ah, peut-être à deux arpents. Peut-être à deux arpents de l’intersection que j’ai pu le rejoindre.
  • Qu’est-ce que vous avez fait à ce moment-là?
  • Bien, dès que j’ai localisé l’automobile je me suis tenu à une certaine distance, environ mille pieds, mon idée qui m’est venue en mémoire j’ai dit : je va[is] voir ce que ce type-là va faire. Ça fait que je le poursuivais à distance.  Un moment donné, il s’est engagé dans une entrée de cour.  Et c’est un monsieur Edmond Roy qui demeure-là.  Puis sa propriété est ici et on va dire il y a deux entrées de cour, une première de même puis une deuxième de même.
  • Du même côté de la route?
  • Oui.
  • Et quel côté c’était par rapport à la …
  • Toujours à main droite.
  • À votre droite à vous?
  • Toujours à droite, oui. J’ai pris la deuxième montée parce que St-Louis avait pris la première montée, la première entrée.  Moi je l’ai détourné.
  • C’est-à-dire, l’automobile que vous poursuiviez avait pris la première?
  • La première montée, moi j’ai pris la deuxième. À ce moment-là, dès que je me suis engagé dans l’entrée, c’est une entrée qui fait le tour de la propriété, de la maison de monsieur Roy.  Dès que mes lumières ont frappé vers l’automobile que je poursuivais, le type de cette automobile a fait marche arrière puis assez pressé.  Puis il a reculé de reculons sur le rang 7.  Moi j’ai continué de faire le tour puis je me suis engagé encore en arrière de lui.  Je me suis mis à la poursuite encore.
  • En quelle direction alliez-vous pour cette deuxième …
  • Là, on allait vers l’Ouest.
  • Est-ce que ça serait exact de dire que ça serait en sens inverse que vous veniez de parcourir?
  • Oui, en sens inverse. On se trouvait à défaire complètement le chemin qu’on venait de faire.
  • Alors, vous vous êtes rendu jusqu’où à ce moment-là?
  • On s’est rendu là, on s’est trouvé à traverser la route 13 qui va vers Trois-Rivières. On a traversé la route 13 puis je le poursuivais tout le temps.  Durant la poursuite, j’ai dit à mon garçon : « as-tu un stylo?  On va prendre le numéro de licence de la voiture ».  J’ai regardé dans le dash [tableau de bord] de mon char et j’en avais pas sur moi.  Là, je lui ai dit à ce moment-là : « mets-toi ça dans la mémoire ce numéro de licence-là pour ne pas qu’on le perde ».  Moi-même j’ai essayé de le retenir.  Après ça, j’ai dit : « il vient de faire une erreur le type, parce que le rang 7 vers l’Ouest est un cul-de-sac, il ne débouche pas ».  Ça fait que j’ai dit en moi-même, l’idée m’est venue, et c’est là qu’à ce moment-là je lui ai dit « tu l’as le numéro de licence, là, de ne pas l’oublier ».  Je lui ai mentionné ça deux fois et moi je lui ai dit : « je vais faire mon possible pour ne pas l’oublier moi non plus ».  Puis on a continué la poursuite.  Et puis sur ce rang-là, il y a trois propriétés.  Quand il a passé la dernière propriété l’automobile que je suivais, la dernière propriété qui est celle de monsieur Rosaire Corriveau, cinq ou six arpents dépassés cette propriété-là, le chemin finit.  Il n’y a plus de chemin.  Ça fait que moi là, l’idée qui m’a venue, c’est que dès que j’ai dépassé la propriété de monsieur Corriveau, ça été de mettre mon auto de travers à la route pour barrer la route.  Là, je me suis empressé de sortir de mon auto pour aller chez monsieur Corriveau aller appeler au téléphone la police.
  • Est-ce que vous avez appelé?
  • Quand je suis arrivé à la maison de monsieur Corriveau, il y a un portique, un tambour, qu’on peut dire, puis la clanche [levier] je ne la connaissais pas tellement, peut-être parce que j’étais énervé. Il y a eu quelques minutes qui s’est [se sont] passées, parce que j’étais pas capable d’ouvrir la porte.  Un moment donné, j’ai pu ouvrir la porte puis la fille de monsieur Corriveau a ouvert la deuxième porte.  Elle m’a reconnu et j’ai dit : « je voudrais appeler la police provinciale ».
  • Alors, qu’est-ce que vous avez fait par la suite?
  • Puis à ce moment-là, comme j’avais engagé quelques mots avec la demoiselle Corriveau, je me suis aperçu qu’il y avait des lumières qui revenaient, puis là je me suis reviré de bord puis j’ai vu la même automobile que je poursuivais qui revenait sur ses pas. J’ai dit en moi-même, à ce moment-là, : « il a réussi à passer au bout de mon automobile ».
  • Et est-ce que vous avez rembarqué dans votre auto à ce moment-là?
  • À ce moment-là, mon fils Michel, avec un autre de mes fils Louis, nous avait vus, venait de la direction de chez monsieur Roy dans le rang 7 traverser la route 13. Il a reconnu mon auto et lui-même s’est engagé par en arrière puis il a rentré dans la cour chez monsieur Corriveau avec son automobile.  Mais ça s’est déroulé assez vite.  Je n’ai pas eu le temps de dire quoi que ce soit à mon fils, mon fils André qui était dans mon automobile lors de la première poursuite, dans l’intervalle, est allé trouver son frère puis quand il a vu que l’automobile avait réussi à passer par en arrière de mon automobile là, lui a fait marche arrière, Michel mon fils, pour sortir de la cour puis il s’est mis à la poursuite de la même automobile.
  • Puis vous, qu’est-ce que vous avez fait?
  • Puis là, moi, le temps de me rendre à mon automobile, il s’est passé quelques minutes, parce que j’avais dépassé la maison de monsieur Corriveau le dernier cultivateur. Le temps que je redresse mon char, bien là, les minutes avaient passé un petit peu.  Un coup que j’ai été redressé pour reprendre le chemin comme il fait le rang 7 là, je voyais plus d’auto ni celle de mon fils ni celle de l’autre.  Mais je me suis engagé pareil.  J’ai parti en direction vers la route 13.  De là, je me suis engagé dessus puis j’ai monté mon char assez haut peut-être, 100 milles à l’heure.
  • Chez Corriveau, est-ce que vous avez pu rejoindre la police?
  • Quand j’ai vu là, que l’automobile m’échappait, j’ai pas pu faire le message.
  • Est-ce que vous avez un moment donné rejoint la police?
  • Non, je l’ai rejoint après que j’ai eu … je me suis rendu à St-Célestin ça été le premier, la première rencontre que j’ai pu faire avec la police.

Après avoir remercié le témoin, Me Laniel alla se rasseoir.  Ce serait alors à Me Grégoire d’exercer son droit de contre-interroger le père de la victime.  La défense parviendrait-elle à mettre en perspective certains éléments pouvant aider la cause de son client?


[1] « Actes ou déclarations qui accompagnent la commission d’une infraction ou des paroles spontanées qui expliquent un geste ou un crime.  La common law en reconnait l’admissibilité en se fondant sur le fait que leur contemporanéité en garantit normalement la fiabilité » (http://www.leschroniquesdedroitcriminel.com/2014/08/la-res-gestae.html)

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