L’affaire St-Louis: chapitre 19


cropped-05.jpgSuite à la plaidoirie de son vis-à-vis de la défense, ce fut ensuite autour de Me Maurice Laniel, représentant de la Couronne, de s’adresser aux douze membres du jury :

Monsieur le Président du Tribunal, Messieurs les Jurés, mes chers confrères.  Notre tâche à nous s’achève, et dans quelques instants, après que le Président du Tribunal vous aura adressé à son tour, vos devoirs et obligations commenceront.

Et Messieurs les Jurés, je dois vous rappeler que vous aurez le dernier mot quant aux faits, leur interprétation, leur crédibilité, afin d’arriver à un verdict juste et raisonnable, dont je n’en doute pas du tout, qu’il soit en faveur ou défavorable à l’accusé.

Je crois que c’est une des bonnes choses du système du Jury, c’est que, vous, des citoyens très honorables, ayez à participer à l’administration de la justice afin que tous, la société que vous représentez ici et que, moi, je représente, afin que toute cette société puisse savoir combien il est difficile, des fois, de rendre justice et ainsi, chacun de son côté vous puissiez rendre un témoignage en disant que lorsque nous avons à rendre l’administration … je rends des décisions dans l’administration de la justice il n’est pas toujours facile; ça prend de la volonté, du courage, il faut être sans crainte, sans préjudices, sans reproche et souvent sans mollesse.

Messieurs, les Jurés, vous avez le dernier mot sur l’interprétation des témoignages, et je n’ai pas l’intention de les relater, mais il y a deux témoignages qui nous intéressent, sinon trois, c’est les témoignages de Louis et André Prince ainsi que le témoignage de l’accusé Marcel St-Louis.

Il est vrai, comme dit mon confrère, qu’on peut interpréter cette poursuite par la famille Prince comme une façon de jouer à la police, mais ce n’est pas la seule interprétation qu’on peut y donner.

On peut aussi leur prêter l’intention que tout homme raisonnable a de protéger son bien.  Il est juste et raisonnable, même on en parle dans les Codes Civils et Criminel de la protection des biens.  Et drôle à dire, ça fait même partie des deux Codes.  Il y a la partie qui se réserve quant aux personnes; il y a aussi la partie réservée aux biens.

Alors, cette famille, on peut dire, à leur façon, ont essayé de protéger leurs biens, et ont-ils mal fait?  Ont-ils bien fait?  Je ne crois pas que ça soit là le gros du problème.

Je dois dire, je dois admettre avec mon savant confrère que cette répétition du fait qu’on tirait dans les pneus peut être mal interprétée, surtout s’il est visible, ça me semble un exemple raisonnable, il est visible de voir où les coups ont porté, mais ce n’est pas encore là le problème.  On pourrait dire que, si on a joué à la police, la police n’aurait pas tiré; ce n’est pas là non plus qu’est le problème, parce que les St-Louis [plutôt les Prince], agissant comme ils ont agi, agissaient, avec leur peu d’expérience dans la poursuite d’un homme qui avait … qui s’était approprié quelque chose qui leur appartenait.

Je crois que, et nous soumettons que c’est surtout dans le témoignage de Marcel St-Louis lui-même que vous pouvez commencer à déterminer et à mettre une responsabilité si vous venez à la conclusion qu’il y a responsabilité criminelle de la mort de Marcel [Michel] Prince.

En effet, St-Louis, s’approprie un bien qui ne lui appartient pas.  Dans son témoignage, il n’y réfère pas trop sur ça.  Et il part en auto, à un moment donné il s’aperçoit qu’il est poursuivi, fait un trajet, qui est confirmé un peu par tout le monde à l’exception qu’il ne se rappelle pas être rendu chez Corriveau, passe à côté des St-Louis [sic] une première fois, si on accepte la version de Louis, André, il passe une deuxième fois, et enfin, il est rattrapé de nouveau dans le village de St-Célestin.

On bloque la route, tout le monde s’immobilise, et là commence le drame que vous avez à examiner de très près.  Et contrairement à ce que dit mon confrère le procureur de l’accusé, vous n’avez pas à vous mettre à la place de quiconque, parce que ça serait trop facile.  Vous n’avez pas à juger les autres d’après vous-même.  Vous avez à juger les actes relatés, exposés, d’une part, par le ministère public, et d’autre part, par l’accusé lui-même.

Dans ces deux versions – parce que les versions de Louis et André se ressemblent – il y a des divergences.  C’est évident qu’aucun témoin [ne] peut relater même les faits qu’il a vécus, même deux fois de file, d’une façon exactement semblable.  Alors, il est tout à fait admissible que deux personnes différentes, ayant vécu les mêmes faits, ne puissent pas relater ces faits-là d’une façon exactement semblable.

Alors, j’ai dit que le [je] prends la version de Louis et André, comme une seule version, et la version de Marcel St- Louis, et je vois trois divergences.  Il ne se rappelle pas d’être allé chez Corriveau.  Il dit que, à un moment donné, lorsqu’il a été rattrapé dans le village de St-Célestin, on l’a dépassé, et c’est à ce moment-là qu’il a entendu les sacres et les paroles, au mois de décembre [sic].  Et enfin, une dernière divergence, c’est quand le dernier coup a été tiré, non pas le coup après que le drame ait été réalisé, lorsqu’André Prince a tiré son dernier coup sur l’automobile de St-Louis qui était … qui avait contourné la voiture de Marcel Prince, qui s’en allait éventuellement pour aboutir à Drummondville, je parle du dernier coup avant ou après, selon la version de l’un ou de l’autre, les mots prononcés par l’accusé : « Tire pas!  Tire pas! »

Comme représentant du ministère public, et comme un homme raisonnable, je vous soumets respectueusement que peu importe l’interprétation que vous pourrez donner aux témoignages et aux versions, peu importe les divergences que je vous relate, peu importe cette histoire de tirage dans les pneus, je crois que, ce qui est important, c’est pourquoi l’accusé St-Louis ne s’est-il pas immobilisé, ne s’est-il pas rendu?

Il savait qu’il avait un bien qui ne lui appartenait pas.  Il savait pourquoi on le poursuivait.  Il savait, il l’admet lui-même que c’étaient des enfants.  Il savait qu’il avait une carabine.  Et malheureusement, à mon point de vue, au lieu de s’en servir, il aurait dû l’oublier complètement, la mettre de côté, se rendre.  À aucun moment donné, il ne l’a pas fait, il a tiré deux coups, d’après les versions de Louis et André, lui-même ne le sait pas combien de coups il voulait tirer, mais il admet au moins avoir tiré un coup.

Il a l’expérience de manœuvrer une carabine, vous l’avez vu la manœuvrer devant vous.  Vous savez la fierté du chasseur qui sait comment tirer.  Il y a, parmi vous, probablement des chasseurs qui sont fiers de pouvoir tirer droit.  Malheureusement, pour St-Louis, je crois que, ayant pris une mauvaise décision, il doit subir le sort de cette décision-là, et je vous soumets respectueusement que votre verdict doit être un verdict de culpabilité.

Évidemment, je vous rappelle que, pour atteindre ce verdict, je vous l’ai dit en référant à votre responsabilité, c’est là, messieurs les membres du jury, que vous avez le dernier mot.  Vous avez une décision à prendre, et je crois que le Tribunal, mon confrère pourront vous dire … et mon confrère pourra vous dire et être d’accord avec moi que votre décision est une décision désagréable.  Vous êtes dans une position où vous devez vous demander : « pourquoi moi? ».  Je comprends.

Le président du tribunal, moi-même et mon savant confrère, on peut dire la même chose.  Mais malheureusement, vous l’avez, là, la décision à rendre, et vous devez la prendre, encore une fois, sans peur, sans crainte, sans préjudices, avec courage, avec franchise, et surtout sans mollesse.

Et enfin, vous avez passé trois jours avec nous, vous avez vu agir le Président du Tribunal, et vous pouvez rendre votre verdict sans même penser à la sentence, parce que la sentence est du ressort de ce Tribunal, président par l’honorable Juge que vous avez vu agir pendant trois jours, vous voyez qu’il a de l’expérience, et que la sentence, si votre verdict est un verdict de culpabilité, la sentence, vous n’avez pas à y penser, parce qu’il est entendu que ça sera une sentence juste et raisonnable, tenant compte de tout ce que mon confrère a relaté à propos de l’accusé, sa situation maritale, son enfant, le fait qu’il ne soit pas un criminel de carrière.  Vous pouvez laisser tout ça, et à ce moment-là, votre devoir sera accompli.

Messieurs les membres du Jury, il ne reste qu’à vous remercier de l’attention que vous avez apportée pendant ce procès.  Je n’ai aucun doute de votre honnêteté, et je dois vous dire – et j’en prends plaisir de le noter publiquement – il faut qu’il y ait une autorité.  L’autorité ici, est le Président du Tribunal.  Je n’ai pas à faire son éloge, mais je dois vous dire que vous et moi, ainsi que mon confrère le procureur de l’accusé, ont passé, grâce à la science et à l’amabilité du Président du Tribunal, trois journées agréables.

Je dois ajouter aussi qu’il faut une autorité.  On semble l’oublier de plus en plus aujourd’hui que c’est seulement sous une autorité raisonnablement faite et menée que nous pouvons avoir une quiétude et une paix.

Ma tâche à moi, messieurs les membres du jury, est une tâche relativement facile, je n’ai qu’à exposer une enquête faite par la Sûreté.  Et je dois remercier aussi les paroles de mon confrère, et je n’ai aucun doute de son succès futur, vu la façon qu’il s’est comporté pendant ce procès.  Messieurs les membres du jury, vous avez le dernier mot, et je vous remercier encore une fois.

(à cet instant, le juré Constantin eut une dernière question.  Il demanda plus de détails à propos d’une personne aperçue derrière l’automobile quand St-Louis est descendu de son véhicule.  Selon les notes sténographiques, on relut certains passages des témoignages, mais sans préciser lesquels.  Ensuite, les jurés se retirèrent pour délibérer.)

La semaine prochaine, les directives du juge au jury.

 

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