Mon enfant contre une bombe


Desrochers, Josée-Anne.  Mon enfant contre une bombe.  Avec la plume d’Hélène Bard, Trait d’Union, Montréal, 2002, 156 p.

Il est difficile de qualifier ce livre de manière juste.  On pourrait avoir l’impression d’une histoire inlassablement triste et sans aucune message d’espoir, mais on ne peut s’empêcher, en dépit d’un langage populaire entremêlé de quelques expressions plus recherchées, de comprendre à quel point cette femme a souffert.  On ne peut s’empêcher, aussi, de voir le problème social qu’elle pose aux lecteurs.  Devons-nous glorifier les criminels?  Et, surtout, devons-nous faire confiance aux représentants de l’autorité?

Josée-Anne Desrochers n’a pas eu la vie facile.  C’est d’un ton cru qu’elle nous raconte son passé difficile.  Un père abusif, à qui elle finira par pardonner, ainsi que d’autres épisodes peu reluisants de son passé.  Mais la naissance de Daniel, son deuxième fils, remet un peu de lumière dans sa vie.  Au soir du 8 août 1995, avant d’aller au lit, Daniel, qui n’a que 11 ans, lui dit à quel point il l’aime.  Ce sera la dernière fois qu’elle le verra vivant.  Le lendemain matin, elle doit partir très tôt pour le travail.

Certes, se rendre à l’école peut parfois s’avérer être une aventure, mais normalement les enfants doivent en revenir vivants.  Ce ne sera malheureusement pas le cas du petit Daniel.  Dans le cadre de la guerre des motards, une Jeep explose alors qu’il traverse la rue avec un ami.  Un éclat de métal se logera dans son crâne.  Daniel ne devait plus jamais reprendre conscience.

Le monde s’écroule autour de Josée-Anne.  Un tel drame devrait normalement susciter l’appui ou l’aide d’autrui, mais là aussi son monde s’écroule.  Une soirée bénéfice organisée par des policiers tourne au vinaigre.  Non seulement on ne lui versera jamais l’argent promis, mais Josée-Anne et une amie se réveillent le lendemain toutes nues, au côté d’un policier qui a abusé d’elles.

Elle étonne également en livrant son opinion sur deux hommes qui écriront eux aussi sur les motards : le détective Guy Ouellette et le journaliste Claude Poirier.  Du premier, elle racontera une anecdote peu reluisante : « […] M. Guy Ouellette, toujours policier de la SQ, m’invite avec Sylvie à souper dans un restaurant de la Rive-Sud afin que nous préparions ensemble le déroulement du tournoi.  Voyant ma copine chaussée de bottes hautes et habillée d’un manteau noir, il lui dit qu’elle a l’air d’une salope.  Puis, regardant ma tête dégarnie [Josée-Anne s’était rasé les cheveux pour éviter d’être reconnue dans la rue], il parle de mon « innocence », ajoutant que j’aurais mieux fait de garder mes cheveux longs et blonds.  « Tu aurais pu obtenir des renseignements en échange de faveurs sexuelles », dit-il.  « Comme ça, tu n’es pas belle ».  La soirée est longue et pénible.  Le policier semble bien décidé à se montrer cruel.  Comment arrive-t-on à dire à une mère qui a violemment perdu son fils que le crime est correct tant qu’il fait rouler l’économie? ».

Voilà le problème social qu’elle pose : selon elle, les autorités n’ont aucune intention d’enrayer complètement le crime puisque celui-ci profite à la société, à l’économie.  Après avoir assisté à la destruction d’une partie d’argent « sale » à Nicolet, elle laissera clairement entendre que le reste de ces magots saisis aux trafiquants sont réinvestis dans les coffres du gouvernement.

Après avoir traité Claude Poirier de menteur pour sa couverture de la fameuse trêve éphémère et artificiel entre les Hells Angels et les Rock Machine au tournant du millénaire, elle dénonce également cette glorification que font certaines personnes envers ces princes du crime.  Au passage, elle ne manquera pas non plus d’écorcher les commentaires idiots d’un Jean-Pierre Ferland et d’une Ginette Renaud, deux artistes qui se défendaient maladroitement de leur participation au mariage d’un criminel.

Josée-Anne Desrochers était une femme en colère, et avec raison.  Mais pour appuyer certaines de ces affirmations, le lecteur aurait certainement apprécié un peu plus de faits ou d’anecdotes précises.  Quoi qu’il en soit, c’est un lègue peu commun qu’elle nous laisse, car les victimes – et je parle ici aussi bien des victimes réelles de meurtres que des membres de leur entourage – n’ont pas souvent l’occasion de livrer un tel réquisitoire.

Quant à savoir si les autorités devraient accorder ou non une aide plus généreuse aux proches des victimes, je ne peux m’empêcher de faire un parallèle entre une victime de la route et une victime de meurtre.  Pour certaines victimes de la route, les proches auront droit à une indemnisation de la SAAQ, mais pas les victimes de meurtre.  Loin de moi l’intention de me mettre à la place de qui que ce soit, mais les victimes de la route meurent – exception faite des causes impliquant des chauffards ivres – par accident.  C’est triste de perdre un proche, en particulier un enfant, mais on se dit que c’est un accident.  On n’y peut rien.  On ne peut pas tourner sa colère vers un tas de ferraille.

Pour une victime de meurtre, les proches se disent que cela aurait pu être évité, qu’on aurait pu combattre mieux le crime pour l’enrayer; qu’on peut faire mieux à l’avenir pour éviter la redondance.  Le deuil est-il plus difficile?  Est-ce utopique de croire qu’on arrivera un jour à enrayer la violence alors qu’elle navigue dans les veines des êtres humaines depuis des milliers d’années?

Ce qui est sûr, c’est qu’un livre comme celui de Josée-Anne Desrochers demeure un testament pour ceux et celles qui seraient tentés d’oublier le nom de son fils : Daniel Desrochers.

Malheureusement, comme si sa vie était destinée au malheur, Josée-Anne Desrochers s’est éteinte en 2005 d’une pneumonie.  Elle n’avait que 40 ans.

 

 

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