Le peuple brisé

Caine, Alex et Perreault, François.  Le peuple brisé, la disparition de femmes autochtones, une enquête sur la mafia amérindienne.  Paris, Hugo Doc, 2017, 342 p.

Alex Caine n’est pas né de la dernière pluie.  Pour les amateurs de faits judiciaires, il est déjà connu comme l’auteur de quelques ouvrages mais surtout pour son talent unique pour l’infiltration et la récolte d’informations.  Pour en arriver à pondre ce livre, il s’est associé à François Perreault.

Comme l’indique son titre, cet ouvrage ose exposer le problème sous un nouvel angle, à savoir que les autochtones ne font pas exception aux autres peuples en matière de criminalité.  Oui, il y a eu les douloureux orphelinats et le racisme systémique de la part des Blancs – deux choses que l’on doit évidemment dénoncer – mais le problème des femmes disparues et assassinées est aussi interne.  Comme tout autre peuple, celui des autochtones s’attaque d’abord aux siens.  Du coup, le livre Sœurs volées d’Emmanuelle Walter, paru en 2014 et qui blâmait principalement la position gouvernementale, bascule dans la désuétude.  Ici, il n’est pas question d’aller dans le même sens que le gouvernement fédéral ou les forces policières, c’est-à-dire laisser planer les soupçons sur d’éventuels et mystérieux tueurs en série, mais plutôt de regarder la réalité en face et admettre l’existence de la mafia amérindienne.

Dans un premier temps, les auteurs nous familiarisent avec une certaine hiérarchie de la mafia amérindienne, à savoir qu’à sa tête on retrouve l’Es-Pak, qui agit avec l’aide de certains subordonnés comme Indian Posse et les Warriors.

Le premier cas concret de femme disparue auquel on fait référence est celui de Janice Saul.  La dernière fois qu’elle a été vue vivante, elle quittait la réserve avec un autre autochtone impliqué dans le milieu de la drogue.  Et même le frère de Janice laissera tomber ses efforts pour retrouver sa sœur au profit de l’argent que peut lui rapporter la drogue.  Bref, même l’entraide ne semble pas fonctionner.

Selon les auteurs, « il peut sembler incroyable que ces organisations criminelles s’en prennent ainsi aux leurs.  Cependant, même si c’est difficile à expliquer, on constate que les gangs autochtones ne sont pas différents des autres.  La Mafia s’en est d’abord prise aux Siciliens; les Russes aux Ukrainiens; la violence de l’état islamique n’épargne pas les musulmans.  Au risque de paraître cynique, les chances nous paraissent minces pour que l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées consacre un long chapitre de son rapport à la violence entre Autochtones »[1].

On y expose aussi le problème caché derrière les revendications de territoire.  Si ces demandes, comme l’ont fait les Atikamekw au cours des dernières années, peuvent paraître tout à fait légitimes elles cachent cependant une autre intention, celle de pouvoir continuer à franchir les frontières en tout impunité afin de garder à flot les activités criminelles.  Pour ceux et celles qui ont connus l’époque de la Crise d’Oka, ce constat n’aura aucune surprise.  On se souviendra à quel point les Warriors franchissaient facilement la frontière américaine pour ramener des armes d’assaut ou encore pour faire disparaître certains individus.  Caine souligne d’ailleurs à propos de la réserve Kanesatake que « sa géographie représente un atout considérable pour des trafics de toutes sortes.  Les voies d’eau qui l’entourent offrent en effet les liaisons les plus sûres pour qui sait y naviguer de jour ou de nuit.  Ce sont la rivière des Outaouais, les lacs des Deux-Montagnes, Saint-Louis, Saint-François, et le fleuve Saint-Laurent.  Ce territoire de 670 kilomètres carrés (165 000 ac) est devenu un site de transit pour les contrebandiers.  Rien d’étonnant à ce que les Mohawks en réclament la souveraineté, un peu comme l’ont fait en 2015 les Atikamekw sur une vaste partie de la Haute-Mauricie »[2].

Pour une saveur plus romantique, on aborde aussi l’histoire méconnue de Dorinda Sturdy qui, née en 1894, a non seulement travaillé auprès des jeunes autochtones dans les orphelinats mais a aidé plusieurs d’entre eux à prendre la fuite.  Pour plusieurs lecteurs, ce sera là la partie la plus passionnante du livre.

Certes, devant cet ouvrage choc qui en arrive à expliquer une partie de la solution – à savoir que certaines femmes autochtones disparaissent sur le marché international humain – il ne faudrait pas pour autant pelleter le problème uniquement dans la cour des autochtones.  Ce n’est d’ailleurs pas l’intention des auteurs.  Toutefois, l’ouvrage nous force à une réflexion incontournable sur cette situation alarmante et surtout grandissante.

L’histoire est à suivre, puisque les auteurs nous assurent que la rédaction de la suite est déjà entamée.


[1] Le peuple brisé, p. 68.

[2] Ibid, p. 88.

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