Le braquage de Camille Michaud


Avant d’être premier ministre du Canada, Me Jean Chrétien défendait de petits criminels de la trempe de Michaud.

Dans la nuit du 11 au 12 février 1962, Camille Michaud entra au Club Social, situé sur la 5e rue à Shawinigan, propriété de Paul Laperrière et de Jean Renaud.  Ce qui s’y produisit ensuite pourrait sans doute laisser place à interprétation car c’est à partir des témoignages entendus sous serment que l’on arrive à reconstituer les faits.  Toutefois, on comprendra que Michaud était un habitué de la place et qu’il insista pour boire même si le barman lui expliquait qu’on était fermé.  À un certain moment, Michaud aurait sorti un revolver pour demander l’argent du coffre, qui se situait sous le comptoir, là où se trouvait la caisse enregistreuse.

Il ne faudrait cependant pas s’imaginer que le vol fut un braquage classique, puisque Michaud aurait rangé son arme avant de payer la tourner à d’autres clients tout en s’attardant sur place.  Quoi qu’il en soit, une plainte de vol fut déposée contre lui.  Selon l’acte d’accusation, créée à la suite d’une déposition faite par Léopold Gilbert devant la Sûreté municipale de Shawinigan et le juge Anatole Rainville, on reprochait à Michaud d’avoir dérobé une somme évaluée à 611$.

Le 2 mars, Michaud choisissait de subir un procès avec jury et l’enquête préliminaire fut fixée au 16 mars 1962.  La cause fut cependant ajournée à quelques reprises jusqu’à ce que les témoignages soient entendus le 19 avril devant le juge Léon Girard.  Les transcriptions de cette brève enquête préliminaire semblent être les seuls documents de cette affaire qui aient survécus à l’épreuve du temps[1].

Pour l’occasion, la Couronne était représentée par Me Léon Lamothe, tandis que l’accusé était défendu par Me Jean Chrétien, qui, comme on le sait, allait plus tard gravir les échelons de la politique jusqu’à devenir premier ministre du Canada.

Dès l’ouverture des audiences, Me Chrétien demanda l’expulsion des autres témoins de la salle avant que la Couronne appelle Paul-Émile Laferrière, 50 ans[2].  Il dira s’être rendu à son club le dimanche 11 février vers 19h00.  C’est lui qui s’occupait des comptes.

  • Ce jour-là, le 11 février, quelles ont été les recettes?, lui demanda Me Lamothe.
  • Les recettes ont été de 276.75$, plus les recettes de la journée seulement. Il y avait le change qui comprenait une couple de cents piastres plus une autre enveloppe qui contenait environ 100$.
  • Vous aviez combien à votre établissement?
  • Après vérification, j’avais cru que c’était 600$ mais c’était 550$.

Cet argent avait été déposé dans un sac de la Banque de Commerce, fait de toile solide et muni d’un fermoir à clé.

  • Et où l’avez-vous laissé ce sac à votre établissement?, demanda le juge.
  • Je l’avais laissé entre les mains du barman, monsieur Bruneau, qui se trouvait là ce soir-là.

Laferrière avait appris le vol de son commerce vers 8h00 le lendemain matin.  Il s’était rendu sur place pour se rendre compte qu’il y avait des dommages, sans toutefois préciser lesquels.  Ce fut à cet instant que Me Jean Chrétien contre-interrogea le témoin.

  • Vous connaissez monsieur Michaud depuis assez longtemps?
  • Oui.
  • Est-ce que vous le voyez habituellement dans votre établissement?
  • Oui.
  • Assez régulièrement?
  • Assez régulièrement.
  • L’avez-vous vu dans la journée du 11 février?
  • Non, je ne l’ai pas vu.

Tandis que Me Chrétien reprenait son siège, la Couronne appela le témoin Jean-Claude Bruneau, 28 ans, un autre résident de Shawinigan.  C’était le barman en fonction le soir du crime.

  • Où demeurez-vous?, lui demanda le greffier.
  • Chez Raymond Boisvert sur la 5e Là, je peux pas dire le numéro mais c’est chez Raymond Boisvert.
  • Monsieur Bruneau, commença alors Me Lamothe, au cours du mois de février dernier, vous travailliez au Club Social comme barman?
  • Oui.
  • Est-ce que vous connaissez l’accusé dans cette cause?
  • Oui.

Selon Bruneau, l’accusé se serait présenté au Club vers 23h45 en compagnie d’un certain René « Kenny » Côté.  Ensuite, Me Lamothe lui demanda de raconter dans ses mots ce qui s’était produit.

  • Là, y est arrivé au Club Social. Y m’a demandé un verre de boisson, un Bacardi.  J’ai dit, je m’en va, c’est barré.  Parce que le dimanche soir ça ferme à 23h00.  Là, y m’a dit, je m’en va à Manicouagan.  Je leur en ai servi un pareil.  J’ai dit de même y vont s’en aller après.  Faque [alors] là, je leur en ai servi pis y se sont assis à une table.  Y se sont assis avec d’autres gars.  Après, y voulaient avoir d’autres coups les gars.  Je leur ai dit, je sers pu là, je m’en va.  Là, un moment donné, l’homme qui était assis avec eux autres, Jean-Paul Bundock, me dit « amène trois bières ».  Là, y a pris les trois bières et les a amenées à table.  Là, moé, j’ai dit je va les laisser faire après ça y vont s’en aller.  C’est pas ça, y voulaient avoir une autre bière.  Moé, j’ai dit, je sers pu, le boss attend l’argent, y faut que je m’en aille, mais là c’était pas vrai.  Moé, chaque soir, à la fermeture, je va porter l’argent à [la] banque.

Pendant que les gars sifflaient leur bière, la sacoche contenant l’argent demeurait sagement derrière le comptoir.  À un certain moment, Michaud s’est redressé pour sortir une arme de poing, dont le modèle ni le calibre ne sera précisé à l’enquête préliminaire.

  • Vous l’avez vu, quelle sorte de pistolet était-ce?
  • C’était quelque chose de luisant, de nicklé.
  • Vous avez dit bien distinguer que c’était une arme à feu?
  • Oui.
  • Qu’est-ce qu’il a fait?
  • Là, y a rentré en arrière du comptoir, y a arraché le fil du téléphone. Là, je pouvais pu téléphoner, moé.  Je restais toujours à même place.  Moé, ça me dérangeait pas parce que avec cet’affaire-là [l’arme], on est toujours nerveux un peu.
  • Comme question de fait, il s’est emparé du sac?
  • Oui, y a demandé la clef parce qui était pas capable de l’ouvrir pas de clef. La clef était dans le tiroir du cash.  Là, il l’a pris pis y a ouvert la sacoche.
  • Qu’est-ce qu’il a fait du contenu de la sacoche?
  • Il l’a pris pis y l’as mis dans sa poche.

Michaud se serait également emparé de quelques bouteilles d’alcool de 40 onces.  Il avait débouché l’une d’entre elles pour payer la traite aux quelques clients qui se trouvaient encore sur place tout en disant « c’est moé qui paye ».

  • Vers quelle heure l’avez-vous quitté le Club Social?
  • Le Club Social, je suis parti de là vers les 3h30, 4h00.
  • Et monsieur Michaud?
  • Aux alentours de 3h30, 4h00.
  • Qu’est-ce que vous avez fait?
  • Après qui a été parti, 5 ou 10 minutes après, on est sorti du Club.
  • Est-ce que vous avez averti le propriétaire?
  • J’ai averti monsieur Renaud.
  • Avez-vous une idée du montant que pouvait contenir la bourse?
  • Je sais que dedans, y avait l’argent du vestiaire de la semaine. Dans le comptoir, y devait y avoir 100$, pis de l’argent du cash, 400$ à 500$, plus l’argent du vestiaire.  Là, moé, je peux pas savoir au juste.

Ce fut alors à Me Jean Chrétien de contre-interroger le barman, à qui il fit d’abord avouer qu’il connaissait bien l’accusé.

  • Quelle heure était-il, à peu près, quand il a pris possession de l’argent?, questionna Me Chrétien.
  • Y devait être aux alentours de 1h00.
  • Vous dites que vous avez vu sortir une affaire brillante, êtes-vous certain qu’il s’agit d’une arme à feu?
  • Oui, c’était un revolver.
  • Mais de fait, là, qu’est-ce qui s’est passé depuis 1h00 jusqu’à 3h30?
  • Là, on a pu ben, ben, le contrôle de nous autres avec des armes à feu. Là, j’ai servi un coup quand y m’a dit qui s’en allait à Manicouagan à 3h00.
  • Quand il est arrivé, était-il déjà en état d’ébriété?
  • Y avait bu quelque chose mais pas ben, ben.
  • Est-ce qu’il était chaud?
  • Y avait pris quelque chose mais y était pas chaud.
  • Est-ce que ce n’est pas vrai que monsieur Michaud a resserré [rangé] son revolv
  • Est-ce qu’il s’est absenté pour aller à la chambre de toilette pendant cette période?
  • À ma connaissance, je pense pas.
  • Est-ce que vous avez consommé des boissons dans le party qu’il y avait là?
  • Dans le party, moé j’ai pris un verre de bière parce que j’étais nerveux, surtout, quand t’as une affaire de même devant toé.
  • Vous prétendez que Michaud ne s’est pas absenté de tout ce temps-là?
  • Y s’est pas absenté, non.
  • Il n’est pas allé à la chambre de bain?
  • Pas à ma connaissance.
  • Vous avez dit que vous avez pris un verre de bière?
  • Peut-être un verre de boisson mais je me souviens pas à quelle heure.
  • Dans le club, y avait-il d’autres personnes?
  • On était neuf ou dix.
  • Est-ce qu’il y a seulement Michaud qui a consommé des boissons ou bien si les neuf ou dix en ont aussi consommées?
  • Y a pris les boissons sur le comptoir pis là tout le monde en ont pris, mais pas de bonne heure.
  • N’est-il pas vrai, monsieur Bruneau, que vous avez dit à Michaud « non, je te dénoncerai pas, j’avertirai le boss demain »?
  • C’est pas vrai.

Où l’avocat de la défense avait-il puisé cette information?  Était-ce une carte qu’il gardait dans sa manche en vue du procès?

  • Monsieur Michaud allait là avant le 11 février combien de fois par semaine?, reprit Me Chrétien.
  • Ah! Tous les soirs.
  • C’est un habitué de la place?
  • Oui.
  • Vous travaillez là depuis combien de temps?
  • Ça va faire 4 ans.
  • Sur quelle rue demeure monsieur Michaud?
  • Sur la 1ère rue, je pense.
  • Sur la 5e rue, où vous demeurez, il a déjà resté là?
  • Oui.
  • Est-ce qu’il est entré d’autres personnes pendant cette période-là au Club Social?
  • Non.
  • Pas un chauffeur de taxi?
  • Oui.
  • Qui a appelé le taxi, puisque le fil du téléphone était arraché?
  • Y a été appelé dans le téléphone du passage. C’est René Pellerin qui a appelé.
  • Il n’est pas sorti dehors pour appeler les polices?
  • Non, quand y est rentré, le chauffeur de taxi y est sorti tout de suite.
  • Qui lui a parlé?
  • Jean-Paul Bundock pis Côté lui ont parlé pis se sont en allés.
  • Il est revenu à quelle heure?
  • Quelle heure qui est revenu, je sais pas.

Me Léon Lamothe revint ensuite devant le témoin, le temps de quelques questions.

  • C’est un téléphone public qu’il y a dans le passage?
  • Oui, le numéro c’est 7-9028.

La Couronne appela ensuite le témoin Aline Béliveau, épouse d’André Beaulieu.  Cette jeune femme de 22 ans habitait au 242 de la 42e rue à Shawinigan.  Par sa bouche, on apprendra qu’elle travaillait au vestiaire du Club Social au soir du 11 février et qu’elle connaissait très bien Michaud.  Elle corrobora Bruneau à propos de leur d’arrivée de ce dernier, en parlant de 23h30.

  • Est-ce qu’il était seul quand il est entré?, l’interrogea Me Lamothe.
  • Je pense qu’il était avec Kenny Côté, je suis pas certaine.

Michaud serait donc allé s’installer au bout du comptoir pour demander un verre de Bacardi, mais le barman avait d’abord refusé de le servir.  Après qu’elle se soit absenté un bref instant, Aline avait vu Michaud installé à une table.

  • De quoi avez-vous eu connaissance par la suite?
  • Y s’est assis avec Jean-Paul Bundock puis René Côté. Là, Camille a dit « je paye la traite à tout le monde ».  Ensuite, Camille a pris un revolver pis y a dit « énervez-vous pas vous aurez rien vous autres ».  Y a arraché le fil du téléphone pis y a pris le sac d’argent.
  • Il avait toujours son revolver pendant ce temps-là?
  • Pas longtemps.

Selon elle, Michaud serait retourné à sa table en possession du précieux sac.  À un certain moment, il s’était dirigé dans le bureau de l’administration, mais Aline fut incapable de dire ce qu’il recherchait.

Photo judiciaire de l’intérieur du Club Social, à Shawinigan (1962).

Encore une fois, Me Jean Chrétien exerça son droit de contre-interroger le témoin.  D’abord, Aline fut incapable de préciser l’heure à laquelle Michaud avait pris le sac, et cela même si Chrétien lui suggéra 1h00 de la nuit.

  • Avez-vous consommé des boissons, madame Beaulieu?
  • J’en ai pris juste à la fin, j’ai pris deux crèmes de menthe.
  • Vous dites que vous l’avez vu cet objet-là?, demanda Me Chrétien en lui montrant une arme de poing.
  • Je pense que c’était un revolver parce qu’y était pas loin de moé.
  • Et puis, est-ce qu’il a été sorti longtemps cet objet-là?
  • Non.
  • Est-ce que Michaud s’est absenté à ce moment-là?
  • Oui.
  • Combien de fois?
  • Y a pas été souvent.
  • Quand il est allé dans le bureau, est-ce que quelqu’un a essayé d’entrer?
  • Non, y avait mis René Pellerin assis à la porte.
  • Est-ce qu’il y en a qui ont essayé de s’en aller?
  • Non.
  • Est-ce que Pellerin avait une arme à feu?
  • Non.
  • Vous travaillez là, vous, au Club Social?
  • Oui.
  • Est-ce que le party était pas pire à ce moment-là?
  • En premier, ça riait pas mais après c’est revenu.
  • Est-ce que quelqu’un a pris des consommations après ce moment-là?
  • Oui, mon mari en a pris.
  • Filion, est-ce qu’il en a pris?
  • Ah! Je le sais pas.
  • Avez-vous vu un chauffeur de taxi?
  • Oui, je l’ai vu dans la porte.
  • Est-ce qu’il est revenu pour chercher Michaud à 3h30?
  • Oui, je pense.
  • Et là, ç’a pris combien de temps après que Michaud est [soit] parti?
  • À peu près une demi-heure.
  • Est-ce que la police a été appelée à ce moment-là?
  • Non.

Peu après, le juge demanda à Camille Michaud de se lever pour entendre ce qu’il avait à lui dire.

  • Après avoir entendu les témoignages, désirez-vous dire quelque chose en réponse à l’inculpation? Vous n’êtes pas obligé de dire quoi que ce soit, mais tout ce que vous direz sera pris par écrit et peut servir de preuve contre vous lors de votre procès.  Vous devez comprendre clairement que vous n’avez rien à espérer d’une promesse de faveur qui a pu vous être faite, non plus que rien à craindre d’une menace qui a pu vous être adressée, pour vous induire à faire un aveu ou vous reconnaître coupable, mais tout ce que vous direz maintenant pourra servir de preuve contre vous lors de votre procès, nonobstant la promesse ou menace.  Avez-vous quelque chose à dire?
  • Non.
  • Avez-vous des témoins à faire entendre?
  • Non.
  • Camille Michaud, je vous renvoie subir votre procès au prochain terme des Assises Criminelles qui se tiendront à Trois-Rivières le 25 octobre prochain ou à une toute autre date susceptible d’être fixée par les autorités compétentes.

Le jour prévu du procès, Michaud était toujours flanqué de son avocat, Me Jean Chrétien, tandis que la Couronne était représentée par Me Jules Biron.  L’accusé causa cependant une certaine surprise en déclarant à la Cour son souhait de procéder devant juge seul.  On ajourna alors le procès au 26 novembre, puis au 3 décembre, date à laquelle Camille Michaud brilla par son absence.

Finalement, la cause de Michaud se termina le 14 mai 1963 par un verdict de culpabilité, ce qui lui mérita une sentence de deux ans de prison.


[1] Cette enquête préliminaire est préservée à Bibliothèque et Archives nationales du Québec à Trois-Rivières (BAnQ).

[2] Celui-ci déclina son adresse comme le 655 Des Cèdres à Shawinigan.

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